LE FIL DES IDEES

1 avril 2015

REFLEXIONS SUR LE NUMERIQUE

On parle beaucoup, en ce moment, du big data et de ses implications dans le domaine de l’économie, du travail, des rapports sociaux, de l’urbanisme, de la politique, de l’art, etc.

Vous trouverez ci-dessous trois articles qui me serviront de base pour une communication à la Cité du Design et de l’Ecole des Beaux-Arts de Saint-Etienne, en avril 2015.

Il s’agit d’un travail en cours, qui sera progressivement affiné. Merci à tous les lecteurs qui voudraient bien m’envoyer des suggestions et des critiques.

Les articles en question doivent beaucoup aux livres affichés ci-dessous (l’article sur le transhumanisme s’inspire tout particulièrement, dans sa seconde partie, du livre remarquable de Jean-Michel Besnier).

BIG DATA ET SMART CITIES : PERSPECTIVES ET PROBLEMES 

L’AMBIGUÏTE DU TRANSHUMANISME

L’ART NUMERIQUE, UN PHENOMENE SOCIAL ET POLITIQUE

Ville intelligente Transhumanism Bigdata PosthumainsKwastek BFO Data

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28 avril 2013

LA PHILOSOPHIE POLITIQUE FACE AUX TRANSFORMATIONS DE L’ESPACE PUBLIC

Conférence donnée à Grenoble (6 mars 2013), dans le cadre d’un séminaire sur « Les philosophies d’Internet », organisé par Thierry Ménissier

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Je voudrais, dans le temps qui m’est imparti, aborder la question des rapports d’Internet et de la philosophie sous un angle particulier, en montrant comment les modifications récentes de ce que l’on nomme l’espace public, qui découlent de la généralisation de pratiques nouvelles rendues possibles par des outils nouveaux, comment ces modifications, donc, questionnent la philosophie politique et peuvent et doivent l’amener à produire des analyses nouvelles du fonctionnement des sociétés démocratiques.

Je procéderai en trois temps.

* * *

Les sciences sociales ont mis en évidence dans de nombreux travaux les grandes lignes des modifications que nous sommes en train de vivre. La généralisation des nouveaux outils interactifs (le Web 2.0) s’accompagne d’une extension complexe de l’espace public des sociétés démocratiques. Complexe, car d’une part, les citoyens, individuellement ou collectivement, prennent davantage la parole, mais que d’autre part cette extension s’accompagne (1) d’une fragmentation de cet espace (2) d’une modification du régime de la parole et (3) d’un nouveau rapport des citoyens aux experts.

Extension, car les citoyens se rassemblant de plus en plus autour d’un intérêt ou d’une cause (par les réseaux sociaux, les forums, les blogs, etc.). Les réactions des citoyens, qui jusqu’ici étaient confinées à la famille, au lieu de travail ou au Café du commerce entrent dans l’espace public : ils écrivent ou parlent sans attendre une quelconque autorisation (en débordant souvent les institutions traditionnelles de la société civile, les syndicats, par exemple), et ils choisissent de plus en plus eux-mêmes les sujets qu’ils souhaitent voir mettre à l’ordre du jour politique ou, plus largement, social.

Mais cette extension s’accompagne d’une fragmentation contradictoire avec l’idée même d’espace public, lequel implique, au moins idéalement, une conversation entre tous les citoyens dans un même espace. Un sociologue français, Mayer, peut ainsi définir significativement un public comme « la confrontation, éphémère ou durable, d’opinions autour d’une controverse » (contre les OGM, pour le dernier album d’un chanteur, etc.). Les participants prennent certes conscience, dans cette interaction, de leurs intérêts, de leurs idéaux, de leurs volontés… Mais on peut se demander si l’existence de cette multiplicité d’espaces, et d’opinions publiques, est compatible avec la pratique démocratique. Certains font remarquer que les gouvernants, face à une telle multiplicité d’où ne se dégagent aucune synthèse et aucun compromis, gouvernent toujours plus, en réaction, à partir de sondages, qui même s’ils ont évolué ces dernières années, sont d’une nature très différente de ce que l’on appelle la formation de l’opinion publique dans l’espace démocratique. Pour le dire autrement, l’extension et la fragmentation du nouvel espace public peuvent parfaitement être compatibles avec un renforcement de la technocratie, dans le meilleur des cas, et du populisme dans le pire. C’est ce qui a conduit Habermas à parler d’une « reféodalisation » de l’espace public.

La parole démocratique, par ailleurs, subit des modifications importantes : elle tend à relever de l’expression et non plus de la délibération ou même simplement du débat, en raison de l’absence de procédures permettant la formation d’une opinion sur des questions relevant de l’intérêt général. La structure même de ces nouveaux espaces fragmentés est en effet très différente de celle de l’espace public traditionnel. Même quand on y débat, les normes régissant les discussions sont éloignées de celles régissant le débat démocratique (qui suppose, idéalement, un nombre déterminé de participants, un accord sur les règles de la discussion, une certaine égalité dans la prise de parole, visant à limiter les exclusions et les manipulations, une réelle écoute de tous, un débat fini dans le temps, enfin un relevé de conclusions et un passage à l’action).

Il résulte de cet éclatement de publics, qui s’expriment plus qu’ils n’argumentent, ce que les sociologues nomment l’homophilie (s’assemblent ceux qui se ressemblent). On voit bien ce risque avec la fin du  journal par « paquets », composé d’articles qu’on ne choisit pas, même si on ne les lit pas tous. Ce modèle est en train de disparaître avec le développement de la « délinéarisation » (l’internaute se fait son propre paquet, en utilisant des agrégateurs, des nuages de tags, ou des abonnements aux flux RSS).  Comme le dit le philosophe américain Sunstein : chacun se fait son Daily Me (par exemple avec les agrégateurs modulables comme Google News, Netvibes, Flipboard, etc.) et il risque de choisir uniquement ce qui va dans le sens de ses intérêts et de ses valeurs, c’est-à-dire de ne plus entendre finalement que l’écho de sa propre voix.

J’ai parlé enfin d’un nouveau rapport aux experts en général, et aux journalistes en particulier. Les journalistes traditionnels étaient des gate keepers. Ils filtraient l’information et ce filtrage, qui certes pouvait parfois s’apparenter à une censure, avait une fonction positive, il assurait une certaine objectivité : il permettait la mise en forme et la hiérarchisation de l’information, il garantissait une investigation sérieuse, le contrôle et le recoupement des sources, il assurait le secret des sources, la maîtrise de la diffusion et la protection des droits d’auteur, enfin les articles étaient signés et le journaliste responsable juridiquement. Il y avait donc une déontologie du journaliste, qui garantissait une fonction civique des journaux. La situation est aujourd’hui très différente, avec la multiplication des blogs incontrôlés et incontrôlables (dont les critères de qualité, de désintéressement et de vérité, sans parler de la décence, sont parfois différents de ceux des meilleurs médias traditionnels), ou encore des forums ou talk-show purement militants et sectaires. Internet peut donner l’impression d’être un espace où règne en maître l’anarchie, l’illisibilité, l’agressivité des débats, la fausseté des informations, la diffusion des rumeurs, le pillage des œuvres protégées, ou simplement les propos anecdotiques et futiles, témoignant d’une totale ignorance, ou les simples jugements de goût sans justification, sans parler de la diffusion sur le Net de propos et images relevant de la sphère strictement privée. Un tri se fait cependant, bien sûr, mais c’est souvent par les algorithmes des moteurs de recherche, qui mesurent soit l’audience d’un propos, soit la valeur publicitaire de tel ou tel article. On peut donc légitimement se demander si Internet, dans ses usages les plus sauvages, n’est pas un retour à une sorte de foule (moins fusionnelle, plus mobile, atomisée, que celle que Dewey ou Tarde décrivaient pour l’opposer à ce qu’ils appelaient un public, composé de citoyens qui possèdent en commun, idéalement, un « art de la communication »).

* * *

En quoi cette situation nouvelle (si elle est décrite correctement, point sur lequel je reviendrai dans le troisième volet) concerne-t-elle la philosophie ?

Je crois qu’elle remet en question deux tendances de la philosophie politique, apparemment opposées, mais reposant finalement sur une même conception du citoyen et de la pratique démocratique.

Je nommerai la première idéaliste (terme que j’oppose ici à réaliste). Cette tendance considère que les citoyens sont des sujets rationnels qui, en délibérant, dépassent leurs opinions de départ et font émerger l’intérêt commun. Il y a de nombreuses versions de cette conception : la version libérale traditionnelle des XVIIIe et XIXe siècles, celle que l’on trouve chez les pères fondateurs de la démocratie américaine, ou chez un théoricien de la démocratie représentative comme John Stuart Mill. C’est une conception ouvertement élitiste de la démocratie, où seuls les représentants élus du peuple sont censés s’élever par le débat au-dessus des intérêts particuliers. Mais il existe d’autres versions de la même conception idéaliste, en particulier, au XXe siècle, les théories de la démocratie délibérative (celle de Habermas, par exemple), qui reposent sur une conception des citoyens et de la pratique démocratique finalement assez proche de la précédente, même si l’accent est mis sur la participation de tous à la délibération, par une articulation des canaux formels (parlement) et des canaux informels (multiples débats dans la société civile) de la démocratie. Il me semble enfin qu’il existe enfin des versions ultra-démocratiques de cette même conception idéaliste, qui considèrent que le peuple est formé de sujets rationnels, mieux à même de débattre et de légiférer que les élites qualifiées alors de technocratiques.

Pour une telle conception idéaliste de la pratique démocratique, Internet est le lieu d’un espoir et d’une déception inévitable. Espoir, si l’on se souvient de l’Internet des pionniers, et de l’idée qu’une pratique minoritaire, celle des élites universitaires et militaires de cette époque, allait pouvoir se généraliser et revitaliser la démocratie. Déception, car même s’il existe de multiples formes de débats sur Internet (dont certains, au sein d’institutions spécialisées, remarquablement normées et efficaces), il est clair que la parole de masse, dont j’ai parlé plus haut, n’est pas à la hauteur de ces espoirs.

J’ai parlé de deux tendances de la philosophie politique. Je nommerai la seconde réaliste, pour signifier qu’elle part de l’expérience du débat public et non d’un modèle idéal de délibération. Or ce que nous tend  montrer l’expérience c’est le fait que la politique démocratique est souvent davantage un champ où s’affrontent des intérêts et des idéaux qu’un espace où s’échangent des arguments. Il y a de multiples versions de cette conception réaliste, celle de Marx bien sûr, mais aussi, aujourd’hui, celle des penseurs libéraux méfiants à l’égard des théories idéalistes de la démocratie délibérative (je pense en particulier à la très sévère critique menée par Michael Walzer dans Politics and Passion et dans Thinking Politically). Dans tous les cas il me semble que ces conceptions réalistes reposent sur l’idée que les divers intérêts et idéaux finissent toujours par s’assembler selon quelques lignes de force stables et que le conflit de celles-ci, dans une société démocratique qui le laisse jouer et l’organise, débouche, d’une manière ou d’une autre, sur de nouvelles configurations qui constituent un progrès pour la société (qu’il s’agisse de la société sans classe ou, dans le cas de Walzer, d’une société plus juste).

Pour de telles conceptions réalistes, Internet est également un espoir et une déception. Un espoir, car les intérêts et idéaux s’y affrontent. Une déception, car du fait de la fragmentation dont il a été question plus haut, ils ne se disposent pas en lignes de force et ne rentrent pas dans le modèle dialectique du conflit, moteur du progrès des sociétés démocratiques. D’où le pessimiste de ces théoriciens face à un espace public fragmenté et incapable d’engendrer autre chose que des mouvements éphémères et erratiques, dont la contribution au progrès social et politique est douteuse (l’opinion publique pouvant aussi bien aller dans le sens d’une résolution des problèmes de la société que dans le sens de croyances irrationnelles pouvant à terme détruire les sociétés démocratiques – ces croyances que nous rangeons sous le terme vague de populisme).

***

J’ai décrit rapidement, dans le premier volet de cet exposé, les effets des nouvelles pratiques rendues possibles par l’Internet sur l’espace public démocratique, effets pour le moins contradictoires. Je voudrais aborder, dans ce dernier volet, un concept qui, ici et là, est utilisé par les sociologues, et qui me semble éclairer de manière plus précise et plus convaincante l’évolution de nos pratiques politiques. Il s’agit du concept d’amateur. Je crois que la prise en compte de ce concept et des analyses qu’il permet peut nous aider à dépasser la description de laquelle je suis parti et peut nourrir la réflexion philosophique sur les pratiques démocratiques contemporaines.

Dans tous les domaines, pas seulement dans le domaine politique, on assiste au développement de pratiques d’amateurs. Ce dernier terme n’a pas ici un sens péjoratif, mais désigne des pratiques qui ne sont ni celles des professionnels (médecins, journalistes, enseignants, etc.) ni celles de profanes recevant passivement le savoir des experts. L’amateur est celui qui, dans un domaine déterminé, a acquis une compétence limitée (en particulier par le temps qu’il y consacre) et une compétence qu’il sait limitée. Patrick Flichy, dans Le sacre de l’amateur, a remarquablement décrit ces pratiques. D’autres sociologues, en particulier Gerry Stocker dans un livre remarquable, Why Politics Matter ?, ont montré que, dans le domaine politique, les citoyens se sont emparés des outils nouveaux mis à leur disposition et ont acquis une compétence qui nourrit le débat démocratique. Qu’on pense seulement, par exemple, à ce que l’on nomme l’open data movement : là où les citoyens ont réussi à imposer aux administrations ce tournant fondamental qu’est la publication de certaines bases de données, ils peuvent mener eux-mêmes des analyses, pour compléter nuancer et critiquer les données et analyses officielles (ces jours-ci le problème se pose, en France, autour des données relatives à la santé),

Je n’insiste pas sur les diverses formes que prennent ces pratiques d’amateur dans le champ politique. Je voudrais simplement dire, pour terminer, qu’elles invitent les philosophes à infléchir leurs analyses dans deux directions.

(1) La première me paraît celle que les théories philosophiques de la démocratie n’auraient jamais dû perdre de vue. Des Sophistes à nos jours, en passant par Machiavel (pour qui le peuple entend la vérité bien qu’il soit ignorant), il y a toute une tradition philosophique qui a conçu la politique comme l’affaire de tous les citoyens, et de citoyens disposant d’un savoir limité, mais réel. Il me semble que le développement des pratiques politiques d’amateur nous fait mieux percevoir l’essence de la démocratie, et écarte de nous les deux tendances que sont l’idéalisme politique (qui pense les citoyens comme des sujets rationnels délibérant dans le cadre de normes bien définies) et le réalisme politique (qui pense les citoyens comme des sujets porteurs d’intérêts et d’idéaux qui s’affrontent dans le champ politique). Les changements que connaît l’espace public des démocraties contemporaines nous invitent à être attentifs aux multiples interactions entre le débat riche, mais confus et impur (au sens où il ne consiste pas seulement en un échange d’arguments) qui se mène dans les sphères informelles de la démocratie et la délibération régie par des normes plus strictes qui a lieu dans les sphères formelles de la démocratie représentative (au parlement, par exemple). Ils nous invitent aussi à être attentifs à l’importance des croyances, symboles et affects dans le domaine politique. Il suffit de suivre un débat sur Internet (par exemple celui lancé récemment par le mouvement des « pigeons » sur la fiscalité des entreprises, où ceux des mouvements en faveur ou contre le « mariage pour tous ») pour voir à quel point les arguments rationnels qui y sont présentés sont inséparables de croyances, symboles et affects. Mais les affects, pour ne parler que d’eux, sont loin d’être des phénomènes négatifs, comme le rappelait souvent Keynes (avec sa théorie des « esprits animaux »). Les craintes et les espoirs aident parfois, et même souvent (je vais revenir sur ces adverbes) à définir et à adopter les mesures  les plus appropriées à la situation. Nous sommes certes, très loin, avec ces remarques, de l’espoir selon lequel la démocratie sur Internet et par Internet allait révolutionner la pratique démocratique, allait mettre fin à la distinction entre dirigeants et dirigés, allait remplacer le pouvoir politique par l’auto-organisation de la société. Mais les progrès réels de la participation des citoyens sont beaucoup plus intéressants que ces rêveries utopiques.

(2) Je viens de dire « aident parfois, et même souvent »… La deuxième direction vers laquelle les changements de l’espace public en relation avec Internet nous invitent à diriger notre regard est celle que je nommerai la contingence du devenir démocratique. Nous pensons tous aujourd’hui, sauf si nous adhérons à une théorie nécessitariste ou finaliste, que l’histoire humaine est contingente. Mais la croyance en un progrès inéluctable des démocraties est encore fortement enracinée. Cette croyance me paraît une illusion dangereuse. J’ai évoqué plus haut deux formes de cette croyance : celle qui considère que les démocraties parviennent, par l’échange des arguments, à filtrer les opinions les plus raisonnables, les plus à même de résoudre les problèmes qui se posent à une société ; et celle qui considère que les démocraties parviennent au même résultat par le heurt organisé des intérêts et des idéaux.

Ce que nous montre l’évolution de l’espace public contemporain, c’est que le résultat du débat (qui n’est ni pur échange d’arguments rationnels, ni pur rapport de force entre des intérêts et des idéaux qui s’affrontent) est beaucoup plus contingent qu’on ne le croit, dans les sociétés démocratiques. Pensez au fait que les pratiques d’amateurs dont j’ai parlé peuvent s’articuler, comme je l’ai dit, aux procédures démocratiques, mais qu’elles peuvent aussi se développer en méfiance systématique à l’égard de toute expertise (on n’aurait plus besoin de médecins, d’enseignants ou de journalistes, les malades s’auto-diagnostiqueraient dans les forums, les élèves et étudiants s’auto-formeraient en ligne et les publi-lecteurs que nous sommes tous développeraient un journalisme citoyen qui n’aurait plus besoin d’aucun gate keeper). Pensez aussi à l’open data movement dont j’ai parlé, qui comporte aussi une face sombre (Wikileaks, par exmple). D’une part il contribue à plus de transparence, d’autre part il peut saper les sociétés démocratiques (qui ont besoin de transparence, mais dont certaines institutions ont besoin aussi du secret). Pensez enfin au vote par Internet sur tout et n’importe quoi, sans aucune délibération préalable, sans même les précautions que prennent les sondeurs, un vote presse-bouton qui n’a absolument rien à voir avec le vote démocratique et qui peut contribuer aux rumeurs et aux mouvements erratiques de l’opinion publique.

Pour le dire autrement, en utilisant un terme commode, mais un peu dangereux, car vague, les tendances populistes liées aux nouvelles pratiques des citoyens sont bien réelles. Internet peut faire naître un nouveau type de foule (pour reprendre l’opposition de Dewey entre foule et public), et l’on sait que les foules ne sont pas par essence démocratiques. Les nouveaux outils à la disposition des citoyens ouvrent la porte à des pratiques dont nous commençons juste à percevoir le caractère menaçant (les hate groups, les rumeurs, les regroupements de citoyens autour de quelques idées simplistes, de symboles plutôt que des concepts, à forte charge affective, comme on le voit avec le développement des mouvements du type Tea Parties). Mais je ne crois pas que ce soit là véritablement un phénomène nouveau : toute l’histoire du XXe siècle nous apprend que les démocraties sont d’une grande fragilité, comme en témoigne l’existence des deux grands totalitarismes. Ce qui est nouveau, c’est peut-être la rapidité et la versatilité des phénomènes qui se déroulent dans le champ de l’espace public : des croyances, symboles et affects surgissent brusquement, en fonction des conjonctures, et disparaissent tout aussi vite ; des petites causes produisent, grâce à la propagation virale, de grands effets ; et face à ces effets le cadre démocratique lui-même ne jouit d’aucune garantie particulière, il peut être remis en cause à chaque instant… La démocratie, comme le rappelle souvent Tocqueville, est menacée par les dangers qu’elle-même fait naître en son propre sein.

Savoir comment les sociétés démocratiques peuvent atteindre une relative stabilité, laisser jouer cet espace public riche et confus tout en l’intégrant aux canaux formels de la démocratie, comment ces sociétés peuvent trouver une voie moyenne entre ces deux écueils que sont l’élitisme et le populisme, est une autre question…

7 mai 2011

La société numérique et le futur de la démocratie

Filed under: Démocratie,Internet,Société numérique — Auteur @ 1:57

(conférence donnée au congrès de Saint-Sébastien, II Congreso Internacional Ciudadania Digital, We-Government, avril 2011)

Peut-on essayer de prévoir quels seront les effets, sur les pratiques démocratiques de nos sociétés, des évolutions techniques et culturelles que connaît actuellement l’Internet ?

La première chose à faire, me semble-t-il, est d’avancer avec prudence, en rappelant, d’une part, que personne n’aurait pu, il y a vingt ans, prévoir les évolutions techniques (le Web 2.0) et culturelles (le rôle de Facebook ou de Twitter dans les révolutions arabes) auxquelles on assiste aujourd’hui, d’autre part que ces évolutions n’ont été le fait d’aucun pouvoir ou instance centrale, puisque l’Internet, jusqu’à aujourd’hui du moins, est, par construction, un outil ouvert, un generative system, comme le dit Jonathan Zittrain (The Future of Internet), c’est-à-dire un système conçu pour que les utilisateurs le transforment et le fassent évoluer de manière imprévisible.

Ceci dit, il me semble que nous avons un recul suffisant pour faire quelques remarques prudentes sur une des dimensions de l’avenir d’Internet, celle des effets des évolutions présentes et prochaines sur les pratiques démocratiques. Je parle d’une des dimensions, car il y en a une autre, que je n’aborderai pas ici, celle du contrôle et de la régulation éventuels, par les pouvoirs démocratiques, de ces outils (par exemple la question du rôle des États démocratiques dans les institutions de la gouvernance d’Internet, pour maintenir un Internet ouvert et neutre par exemple, ou encore la question de la régulation d’Internet en vue de garantir la vie privée et le respect du droit de propriété). Les deux dimensions dont je viens de parler sont à l’évidence liées, mais je n’aborderai ici que la question des effets de ces nouveaux outils sur les pratiques démocratiques.

La thèse que je voudrais soutenir, à la lumière de ce que je peux comprendre des évolutions présentes, est que nous sommes au milieu d’un gué. Je ne veux pas dire par là, comme on le dit souvent lorsqu’on emploie cette expression, que nous allons vers l’autre rive.  Je crois plutôt que nous commençons à voir que nous sommes dans un tel gué, et que nous devons chercher à y rester, parce que la rive que nous avons quittée, et que nous voyons encore, mais aussi la rive opposée, que nous apercevons déjà, sont beaucoup plus dangereuses que de vivre au milieu du courant, en essayant d’y bâtir notre demeure. Les deux rives en question, ce sont d’une part l’élitisme de la démocratie représentative traditionnelle, d’autre part le populisme de nouvelles pratiques politiques qui sont profondément étrangères à la démocratie représentative, mais qui naissent, si l’on n’y prend pas garde, des insuffisances des formes traditionnelles de celle-ci.

Je voudrais illustrer cette thèse à partir de deux séries d’observations, d’une part sur les formes nouvelles prises par l’espace public (en relation avec les évolutions dans le domaine des médias), d’autre part sur les formes nouvelles d’action et de décision politiques.

1. Les métamorphoses de l’espace public et des médias

L’espace public traditionnel, celui qui est en train de disparaître sous nos yeux, est celui où les citoyens, ou du moins certains d’entre eux, ont construit, depuis les révolutions démocratiques du XVIIIe siècle, l’opinion publique. Par ce terme d’opinion publique, il faut entendre non pas toute opinion rendue publique, mais une opinion concernant l’intérêt général, émise dans un espace public (par exemple un journal, ou une rue), où se réunissent des citoyens qui n’ont pas nécessairement les mêmes intérêts et ne partagent pas nécessairement les mêmes croyances et valeurs, mais qui interviennent pour favoriser l’émergence d’informations, d’idées et de solutions nouvelles, sous la forme de synthèses ou de compromis. En ce sens, un journal forme l’opinion publique, il ne se contente pas d’exprimer des opinions préexistantes, et c’est en cela que la presse est un espace essentiel de la démocratie.

Nous savons qu’un tel espace public était élitiste : tous les citoyens n’intervenaient pas au même degré dans un journal, et il s’ensuit que le pouvoir de former l’opinion publique était très inégalement réparti. Nous savons aussi que le public des lecteurs est resté pendant longtemps limité à un cercle restreint, malgré les progrès de l’éducation (qui en principe donne à chacun un « sens du public », comme le disait Dewey, lui apprend comment prendre en compte les opinions des autres, comment les discuter, comment s’exprimer à son tour en vue de l’intérêt commun).

Voilà la rive que nous quittons, une rive plus idéale que réelle. Nous la quittons sous l’effet, entre autres, de l’évolution rendue possible par Internet, et récemment par le Web 2.0. Je rappellerai deux aspects de cette évolution.

(a) L’espace public s’est métamorphosé au sens où il a connu à la fois un processus d’extension mais aussi de fragmentation, voire d’atomisation. Extension par l’accès de tous à des techniques qui permettent à chacun de lire et de publier à la fois, avec tous les effets que cela produit sur la société civile (une structuration nouvelle de celle-ci, par l’apparition de communautés reposant par exemple sur « la force des liens faibles » des réseaux) et sur l’espace public politique (toutes les réactions des citoyens, qui jusqu’ici étaient confinées à la famille, au lieu de travail ou au Café du commerce peuvent entrer dans l’espace public : les citoyens prennent la parole sans attendre une quelconque autorisation, et ils choisissent eux-mêmes, désormais, les sujets qu’ils veulent voir mettre à l’ordre du jour politique).

Mais cette extension ne doit pas masquer la nouvelle fragmentation de l’espace public, qui a conduit Habermas à parler d’une sorte de « reféodalisation » de celui-ci. Il est clair qu’avec la multiplication des sites de toute nature, des blogs, des réseaux sociaux, on assiste à l’apparition de multiples espaces publics.

Cette multiplicité fait question car, d’abord, elle est contradictoire avec l’idée même d’espace public, qui implique au moins idéalement une conversation de tous dans un espace unique. Un sociologue français, Mayer, peut ainsi définir un public (et non le public) comme « la confrontation, éphémère ou durable, d’opinions autour d’une controverse ». Les publics, aujourd’hui, se construisent, sur l’Internet, dans l’interaction et l’échange d’arguments, d’émotions, de récits, de symboles entre les participants (il existe un public contre les OGM, pour le dernier album d’un chanteur, etc.). Les participants prennent certes conscience, dans cette interaction, de leurs intérêts, de leurs valeurs, de leurs volontés… Mais on peut se demander si l’existence de cette multiplicité d’espaces publics, et d’opinions publiques, est immédiatement compatible avec la démocratie. On peut remarquer par exemple que les gouvernants, face à une telle multiplicité de laquelle aucune synthèse et aucun compromis ne se dégagent, gouvernent toujours plus, en réaction, à partir de sondages, qui même s’ils ont évolué ces dernières années, sont d’une nature très différente de ce que j’ai appelé plus haut la formation de l’opinion publique. Pour le dire autrement, l’extension et la fragmentation du nouvel espace public peuvent parfaitement être compatibles avec un renforcement de la technocratie, dans le meilleur des cas, et du populisme, dans le pire des cas.

Cette multiplicité des espaces publics comporte un second aspect : la structure même de ces espaces est très différente de celle de l’espace public traditionnel. On s’y exprime plus qu’on n’y débat. Et quand on y débat, les normes régissant les discussions sont éloignées de celles régissant le débat démocratique (les normes spontanées des forums ou débats sur l’Internet de masse d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes que celles de la démocratie représentative, qui suppose, idéalement, un nombre déterminé de participants, un accord sur les règles de la discussion, une certaine égalité dans la prise de parole, visant à limiter les exclusions et les manipulations, une réelle écoute de tous, un débat fini dans le temps, un relevé de conclusions et un passage à l’action).

Il résulte de cet éclatement de publics qui s’expriment plus qu’ils n’argumentent, ce que les sociologues nomment l’homophilie (s’assemblent ceux qui se ressemblent). On voit bien ce risque avec la fin de ce qu’on appelle le  journal par « paquets » d’articles entre lesquels on ne choisit pas, même si on ne les lit pas tous. Ce modèle est en train de disparaître avec le développement de la « délinéarisation » (l’internaute se fait son propre paquet, en utilisant les nuages de tags, ou des abonnements aux flux RSS).  Comme le dit le philosophe américain Sunstein : chacun se fait son Daily Me (avec les agrégateurs modulables, Google News, Netvibes, par exemple), il risque de choisir uniquement ce qui va dans le sens de ses intérêts et de ses valeurs, c’est-à-dire qu’il finit par ne plus entendre que l’écho de sa propre voix.

(b) Le deuxième aspect que je voudrais aborder concerne plus précisément l’évolution que connaît actuellement la presse et les médias, institution essentielle de l’espace public.

On assiste actuellement à la fin d’un modèle traditionnel, celui des journalistes comme gate keepers. Les journalistes traditionnels filtraient l’information et ce filtrage, qui pouvait parfois s’apparenter à une censure, avait aussi une fonction positive, il assurait une certaine objectivité : il permettait la mise en forme et la hiérarchisation de l’information, il garantissait une investigation sérieuse, le contrôle et le recoupement des sources, il assurait le secret des sources, la maîtrise de la diffusion et la protection des droits d’auteur, enfin les articles étaient signés et le journaliste responsable juridiquement. Il y avait donc une déontologie du journaliste, de manière à garantir une fonction civique des journaux. Tout cela est très différent de la multiplication des blogs incontrôlés et incontrôlables (dont les critères de qualité, de désintéressement et de vérité sont parfois différents de ceux des meilleurs médias traditionnels), sans parler des talk-shows purement militants et sectaires (celui de Rush Limbaugh aux États-Unis). Internet peut donner l’impression d’un espace où règne en maître l’anarchie, l’illisibilité, l’agressivité des débats, la fausseté des informations, la diffusion des rumeurs, le pillage des œuvres protégées, ou simplement les propos anecdotiques et futiles, ou témoignant d’une totale ignorance, les simples jugements de goût sans justification, ou des propos et images relevant de la sphère strictement privée, qui peuvent devenir maintenant publics. Un tri se fait cependant, bien sûr, mais c’est souvent par les algorithmes des moteurs de recherche, qui mesurent soit l’audience d’un propos, soit la valeur publicitaire de tel ou tel article. On peut donc légitimement se demander si Internet, dans ses usages les plus sauvages, n’est pas un retour à une sorte de foule (moins fusionnelle, plus mobile, atomisée, que celle que Dewey ou Tarde décrivaient pour l’opposer à ce qu’ils appelaient un public, composé de citoyens qui possédaient en commun, idéalement, un « art de la communication »).

Il me semble donc que nous voyons clairement l’autre rive dont je parlais au début de cet exposé, celle du populisme. Ce populisme est d’ailleurs tout à fait compatible avec un élitisme rénové. On le voit bien avec ce que l’on nomme en ce moment le freemium. Le développement du Web 2.0 a en effet débouché sur la constitution de grands groupes multimédias (des « médias globaux », intégrant textes, vidéo, sons, réseau social, et même divers services). Or dans ces médias, l’information gratuite n’occupe souvent qu’une place secondaire, elle n’est plus qu’une dimension de l’entertainment (la plupart des médias Internet ne créent pas de l’information, mais la copient, avec un appauvrissement important des contenus) et elle est soumise aux contraintes très sévères de la publicité (une publicité liée au contenu de chaque article, donc de nature à influencer fortement le contenu de cet article). Le risque est celui d’une information à deux vitesses, d’une part une presse free, très pauvre, où tous les articles relèvent du consensus neutre et mou, et une information biaisée par son lien étroit avec la publicité ; d’autre part une presse premium, payante, de très bonne qualité, réservée à ceux qui peuvent s’offrir un ou plusieurs abonnements mensuels, les décideurs économiques et politiques, les experts (cf. par exemple le site Books en France, qui étudie l’actualité à travers les livres, dont l’abonnement est assez peu cher, ou l’agence internationale Breaking Views de Reuters, vendant très cher des analyses économiques et politiques de grande qualité).

Il me semble pourtant qu’il existe des contre-tendances qui nous éloignent de cette rive dangereuse du populisme, et qui peuvent nous rendre optimistes. Même si nous ne sommes plus à l’époque des pionniers d’Internet, même si, peu à peu nous avons vu apparaître quelque chose qui ressemble aux médias traditionnels (une diffusion verticale d’un émetteur vers des récepteurs, avec les journaux en ligne, par exemple), il ne s’agit pas là d’une simple reprise du modèle traditionnel des médias mais de quelque chose de nouveau. On assiste aujourd’hui à une fusion, pleine de tensions, mais prometteuse, entre deux types de communication : l’échange horizontal d’individus à individus et l’échange vertical d’un émetteur vers des récepteurs.

Avec cette fusion, je crois que nous sommes en train d’apprendre à dépasser le modèle des médias traditionnels, celui des gate keepers dont j’ai parlé tout à l’heure, un modèle qui a eu ses vertus, mais était étroitement lié au contrôle éditorial, à la rareté de l’information et à une conception paternaliste du public. Les élites (journalistes, gouvernements, partis politiques, intellectuels) sont  aujourd’hui fortement remises en cause, et cela peut conduire à des dérives populistes (l’idée que nous n’avons plus besoin de journalistes, comme nous n’avons, c’est bien connu, plus besoin d’enseignants, de médecins ou de gouvernants : à la limite l’information serait plus objective parce qu’émanant du non-journaliste, qui serait censé, lui, ne pas être en collusion avec les élites ; le journalisme serait remplacé par la « conversation entre citoyens égaux », comme le dit Gillmor, un défenseur du « journalisme citoyen »). Mais nous voyons en même temps ce qui se construit au milieu du gué : des blogueurs qui se spécialisent dans des domaines pointus, mal traités dans les médias, qui travaillent de plus en plus avec les experts et les journalistes et parallèlement des journalistes qui descendent de leur piédestal, qui ne sont plus les uniques intermédiaires entrent les faits et les lecteurs ; des fusions de rédactions traditionnelles et de rédactions en ligne, comme cela s’est fait dans le journal Les Échos et va se faire dans le journal français Le Monde ; la recherche de modèles économiques viables pour les éditions en ligne (un mixte de gratuit de qualité et de payant, avec des contenus et services supplémentaires pour la version payante).

Il me semble qu’une synthèse est en train de se construire, entre les deux mondes. Après une période de méfiance et condescendance de la part des journalistes, et de critique facile de l’establishment journalistique par les bloggers, on arrive souvent aujourd’hui à une synergie, un dialogue serré, interactif, des médias avec leur public. On voit apparaître, dans les meilleurs des cas, des formes de collaboration qui évitent à la fois l’élitisme (le modèle traditionnel de médias diffusant des contenus à un public passif) et le populisme (la croyance naïve dans l’idée que chacun peut devenir journaliste). C’est le cas dans des journaux traditionnels désormais en ligne, mais aussi dans le cas des pure players (en France Mediapart, Rue 89, Atlantico) payants ou gratuits, qui sont en train d’inventer une nouvelle forme de journalisme.

Je crois que si nous parvenons à mettre en place toute une gamme de nouveaux médias, où collaborent professionnels et citoyens ordinaires, des médias à la fois gratuits et payants, mais toujours de qualité, on fera reculer la fragmentation de l’espace public, et tous les phénomènes négatifs qui sont liés à cette fragmentation (des groupes fermés, sectaires, qui, au mieux, s’ignorent complètement et au pire se haïssent), on recomposera progressivement l’unité de l’espace public, unité sans laquelle il n’y a pas de vie démocratique possible.

2. La pratique démocratique à l’époque d’Internet

Je serai plus bref sur l’évolution des formes d’action et de décision politique (sur la nouvelle manière de gouverner, sur l’articulation de la démocratie représentative et de la démocratie participative, sur les pratiques politiques nouvelles qui naissent au sein des partis politiques, ou à l’extérieur de ceux-ci, sous la forme de l’activisme, en tant qu’il s’oppose au militantisme traditionnel).

Je me contenterai de deux remarques.

Il me semble, d’abord, que nous avons pris conscience, avec la massification d’Internet, de ce que peut avoir d’utopique et d’illusoire l’idée, qui avait un sens au sein du public des pionniers (une petite élite d’universitaires) mais bien peu de sens au-delà, selon laquelle la démocratie sur Internet et par Internet allait révolutionner la pratique démocratique, allait mettre fin à la distinction entre dirigeants et dirigés, allait remplacer le pouvoir politique par l’auto-organisation de la société. Ce à quoi nous avons assisté et assistons est bien différent : d’une part, c’est clair, l’émergence de formes d’action nouvelles à l’intérieur des démocraties (la mobilisation des activistes en faveur de telle ou telle cause, par exemple), d’autre part la résistance des formes traditionnelles de politique, accompagnées d’essais timides et contradictoires visant à rénover celle-ci.

Je n’insiste pas sur le premier point, les formes nouvelles d’action. Car c’est l’effet le plus visible et le plus incontestable de l’évolution des techniques sur la vie démocratique. On sait que les instances élues qui ont essayé de mettre en place des pratiques nouvelles ont diversement réussi (j’en dirai quelques mots tout à l’heure), mais que les citoyens n’ont pas attendu la généralisation de ces expériences, qu’ils se sont emparés eux-mêmes des techniques nouvelles pour débattre et agir.

Ceci dit, rien ne garantit que l’intervention plus active des citoyens constitue nécessairement un renforcement de la démocratie. L’outil qu’est Internet est un outil neutre, il peut tout aussi bien aller dans le sens d’une rénovation de la pratique démocratique que dans un sens plus inquiétant : le développement des hate groups, les mobilisations de foules qui ne sont pas par essence démocratiques, ou simplement le développement de pratiques qui sont une caricature de la démocratie (le vote par Internet sur tout et n’importe quoi, sans aucune délibération préalable, sans même les précautions que prennent les sondeurs, un vote presse-bouton qui n’a absolument rien à voir avec le vote démocratique).

Sur le second point, la résistance des formes traditionnelles de la politique et les essais timides et contradictoires de démocratie numérique, c’est-à-dire l’intégration des techniques nouvelles dans les canaux formels de la démocratie, en vue de les rénover, il me semble que l’on doit être, pour l’instant, réalistes, un peu sceptiques, et optimistes à la fois. Plusieurs phénomènes me semblent importants, qu’il faut analyser froidement :

(a)  De nombreuses communautés, en particulier au niveau local, se sont emparées d’Internet pour tenter de rapprocher les élus des citoyens, pour que ces derniers participent davantage au débat politique et à la prise de décision. Mais le bilan sur ce point est assez mitigé. Le risque n’est pas inexistant de ne mobiliser qu’une partie limitée des citoyens, les plus motivés. Et de nombreux analystes ont fait remarquer que les procédures de vote en ligne, les consultations démocratiques par Internet, peuvent être parfois des alibis masquant des pratiques encore plus opaques que celles des pouvoirs traditionnels, qu’elles peuvent avoir pour objectif de rendre les pouvoirs encore moins accessibles et moins susceptibles d’être questionnés. Et la démocratie sur Internet peut être un alibi, on le sait, pour ne rien faire dans la réalité, par exemple pour ne pas construire des politiques d’intégration de tous ceux qui sont rejetés des circuits économiques, culturels, scolaires… Ceci dit, le milieu du gué est là aussi en vue, et il prend la forme du dialogue et de la collaboration des élus (commune, administration, institution européenne) avec les associations spontanées qui ont été rendues possibles par les nouvelles techniques d’Internet. Internet est un formidable instrument pour redonner du pouvoir à la société civile, à la condition que les associations de la démocratie informelle parviennent, d’une manière ou d’une autre, qui vont de la collaboration étroite à la forte tension, à articuler leur action avec celle des instances élues de la démocratie formelle.

(b) Le milieu du gué, c’est aussi le fait que ce que l’on nomme les activistes (ceux qui s’organisent et se mobilisent grâce à Internet) tendent, non sans difficulté, à rejoindre les militants traditionnels (organisés en partis ou syndicats). Chacun sait le rôle qui a été celui d’Internet dans la victoire d’Obama, ou dans les récentes Teaparties, ou dans les révolutions arabes en cours. Mais je crois, à constater du moins la situation française, que nous en sommes encore, sur ce point, à la préhistoire. Certes, les candidats aux diverses élections présidentielles manifestent leur intérêt pour la blogosphère et plus généralement pour la communication par Internet. Certes, Internet commence à émerger dans la pratique politique des partis traditionnels. On voit apparaître de nouvelles formes de communication politique (forums, chats en direct, installation de bases de données interactives utiles aux militants), de nouvelles formes de financement aussi (financement en ligne par microdons), de nouvelles formes d’action (mobilisations de volontaires, bien au-delà des militants du parti, pour diffuser des tracts). En France, les candidats à l’élection présidentielle, en 2007 se sont tous inscrits à Viadeo, un réseau très influent parmi les cadres et les décideurs. L’UMP a créé son propre réseau « Créateurs du possible » (qui est mort il y a quelques jours) le PS a le sien, mais son nom (Coopol) est aussi douteux que son avenir. Il est bien difficile de savoir si ces greffes prendront définitivement ou non. Mais il se passe quelque chose de nouveau, incontestablement, qui fait dire à D. Caron que « la politique conversationnelle (d’Internet) ne peut se déployer à grande échelle qu’avec le développement parallèle d’une communication médiatique centralisée et unifiée (…) ; une boucle communicationnelle s’installe alors qui associe directement un centre émetteur à un réseau de conversations capillaires ».

(c) Quelques mots, pour finir, sur un dernier phénomène, très intéressant, mais très problématique. Il s’agit du mouvement mondial en faveur de la « libération des données » (open data movement). Partout dans le monde, il y a un mouvement en faveur de la transparence : informations sur l’activité des parlementaires, sur les marchés publics, sur les statistiques concernant les transports, la santé, l’environnement, en France sur les bases de données de l’INSEE. C’est un mouvement très intéressant, qui a conduit par exemple le gouvernement Obama à lancer l’opération Government 2.0, pour obliger les administrations à publier des données avec lesquelles elles construisent leurs analyses et leurs pratiques. Plus généralement, Internet a favorisé une nouvelle pratique de l’administration, moins hiérarchique, plus interactive, plus claire, plus accessible, plus ouverte à la critique, plus responsable…

Mais ce mouvement très prometteur peut se révéler aussi ambigu et dangereux, et irresponsable. On peut, avec ces données, construire aussi bien des analyses nouvelles, très utiles à la société (si on a la compétence pour le faire) que des analyses biaisées, partisanes, voire manipulatrices, encore moins objectives que celles que font les institutions traditionnelles. On peut aussi, c’est un problème politique important en France,  produire facilement des informations que la loi interdit de publier (concernant la vie privée, par exemple, ou les statistiques ethniques, en France) en croisant des banques de données.

C’est dans cette perspective que j’analyse l’action de Wikileaks, que contrairement à certains sans doute je juge très sévèrement (je partage les analyses d’Obama et de Clinton, et de la plupart des gouvernements européens). Il me semble qu’elle repose sur deux croyances naïves et dangereuses, d’une part celle selon laquelle l’action diplomatique des États démocratiques pourrait être totalement transparente (ce qui est à mes yeux une pure et simple négation du politique), d’autre part celle selon laquelle la divulgation des documents diplomatiques par des citoyens et des journaux renforcerait automatiquement la démocratie (de nombreux hommes politiques de gauche comme de droite, de nombreux historiens et juristes de toutes tendances, ont fait remarquer que l’analyse de ces documents, de leur poids réel, est un art particulièrement complexe, que les journalistes ne possèdent pas). Si je juge cette affaire à la lumière des effets qu’elle a produits en France, le résultat est clair : elle renforce l’idée que les pouvoirs élus cachent, mentent, manipulent, que la politique est un affrontement entre des acteurs machiavéliques, et que des hommes, ou des femmes, nouveaux, propres, transparents, issus du peuple, mettront fin à ces pratiques pour instaurer une société enfin débarrassée de la transcendance impure du politique. Mais je crains que cette idée ne soit qu’une nouvelle version du vieux fantasme totalitaire.

Pour conclure, je voudrais revenir sur le gué dont j’ai parlé au début.

Les rives sont souvent des mirages, au mieux des idéaux qui ne parviennent pas à devenir effectifs, au pire des utopies qui débouchent sur le chaos ou sur l’ordre totalitaire, et souvent sur les deux à la fois. Les rives ont encore certes le pouvoir de nous séduire, mais ce qui est effectif, c’est le milieu du fleuve. C’est là que nous devons habiter et travailler, en essayant de construire une stabilité sans vouloir abolir le courant.

Ce qui est en train de se construire, me semble-t-il, c’est une démocratie à la fois plus riche et plus dangereuse. J’ai moins insisté sur la richesse de cette démocratie, car nous ne serions pas là si nous pensions que les évolutions futures d’Internet n’enrichissent pas les démocraties. Mais comme l’a montré Alexis de Tocqueville, la démocratie est sans cesse menacée par les périls qu’elle fait naître en son propre sein.

La situation dans laquelle nous sommes a ceci de paradoxal que non seulement nous devons nous installer au milieu du gué, mais que nous devons aussi nous installer dans un cercle, vertueux et non pas vicieux : utiliser, chaque jour, cet outil qu’est Internet, pour évaluer ses effets, qui sont multiples et contradictoires, sur la pratique démocratique, et pour améliorer celle-ci. Nous construisons donc une maison au milieu du courant avec des outils hérités du passé (le trésor inestimable qu’est la démocratie représentative) mais aussi avec les outils nouveaux (les formidables possibilités de construction et d’échange du savoir, de débat démocratique et de mobilisation démocratique qu’offre Internet), des outils que nous devons cependant évaluer, de manière réflexive, tout en les utilisant.

Nous sommes donc dans une situation plutôt complexe, mais le simple, à supposer qu’il ait jamais existé, est définitivement derrière nous. Il nous faut donc avancer, jusqu’au milieu du gué.

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