LE FIL DES IDEES

28 novembre 2015

La politesse, aujourd’hui…

Filed under: Démocratie,Non classé,Philosophie — Auteur @ 7:53

Conférence faite à la Bibliothèque municipale de Saint-Christoly de Blaye (33), le 27/11/2015.

 

 

Le titre de cette conférence est le début d’une phrase inachevée. Si l’on faisait un sondage sur la fin de la phrase, on aurait probablement une majorité de réponses en faveur de cette fin : « …se perd de plus en plus ».

Je dirai un peu plus loin ce que je pense de cette réponse. Pour l’instant, il me semble qu’il faut partir de situations concrètes, et non de « la politesse » en général.

Prenons le cas suivant : vous êtes installé à votre place dans le TGV et quelqu’un arrive, regarde le numéro de la place et s’installe à côté de vous sans le moindre mot ni geste…

Certains, parmi vous, penseront que la politesse se perd ; d’autres ne s’en offusqueront pas et penseront que c’est la norme aujourd’hui ; d’autres enfin, s’ils étaient dans la peau du passager qui arrive, agiraient comme lui…

Avant de revenir à ce cas, je voudrais faire un détour par remarque plus générale. Le cas que je viens d’évoquer relève d’un des types de situations où les rapports humains sont généralement régis par des règles de politesse. J’en citerai trois principaux (on en examinera un quatrième à la fin) :

  • le premier, c’est celui des rapports humains dans le cadre d’un institution (rapport employé/patron ou employé/employé, élève/professeur, vendeur/client, etc.)

  • le deuxième, c’est le rapport de voisinage entre des personnes qui se connaissent, c’est-à-dire qui, sans être amis ou proches, savent qui ils sont (habitants d’un lotissement)

  • le troisième, c’est le rapport de voisinage entre inconnus (les voyageurs dont je viens de parler).

J’évoquerai les deux premières situations tout à l’heure.

Pour l’instant, revenons sur la troisième. Nous sommes tellement habitués à voisiner avec des inconnus que nous ne voyons pas ce qu’a de nouveau et de particulier ce rapport humain. A la fin du XIXe siècle, nos deux voyageurs du train n’auraient pas été des inconnus. D’abord, il y aurait eu de fortes chances pour qu’ils appartiennent au même milieu social et se reconnaissent comme membres de ce milieu ; et si, malgré tout, ils appartenaient à des milieux très différents, ils auraient immédiatement identifié, en observant leurs tenue vestimentaire (chapeau et cane bourgeoise, casquette ouvrière, veste paysanne, etc.), la catégorie sociale à laquelle ils appartiennent. Et du même coup, les rapports de politesse auraient été soient des rapports à l’intérieur d’un milieu donné (les bourgeois se saluaient en tant que bourgeois) soit des rapports proches du premier cas dont j’ai parlé plus haut, un rapport institutionnel : le bourgeois, s’il lui arrivait d’être dans le voisinage de l’ouvrier ou d’avoir à l’aborder, ne le saluait pas mais était salué par lui, etc. Il suffit de se rendre aujourd’hui dans des pays asiatiques ou africains, pour voir comment le rapport de voisinage entre inconnus est souvent totalement inexistant (celui qui se fait cirer les chaussures ne salue pas, ne regarde même pas le cireur qui l’a salué).

Pourquoi ce rapport entre inconnus existe-t-il chez nous ? Parce que nous sommes dans une société démocratique, qui peu à peu a effacé les principales distinctions extérieures. Bien sûr, il en reste des traces, mais de moins en moins (je ne peux pas deviner que l’homme de 30 ans mal rasé et en jean à côté de moi est le patron d’une des principales start-ups françaises, je n’ai aucune idée du métier de cette femme de 50 ans élégante qui s’installe à côté de moi, elle peut être coiffeuse ou journaliste). Cet effacement des distinctions est une immense conquête de la démocratie : nous sommes de plus en plus, pour les autres, des hommes ou des femmes sans plus, et même la distinction entre hommes et femmes devient souvent non pertinente (la courtoisie à l’égard des femmes est une forme de politesse désuète et humiliante pour elles) ; quant à l’âge, il est parfois difficile à déceler et, quand il est évident, il n’a plus beaucoup d’importance. Dans une démocratie, le respect s’adresse aux humains en tant quel tels, pas aux supérieurs, ou aux personnes plus âgées, ou aux hommes (mâles), etc.

Revenons à nos deux voyageurs, qui ne se sont pas salués. Est-ce qu’ils ne se saluent pas parce que nous sommes en démocratie, parce qu’ils se traitent comme des égaux ? L’explication n’est pas suffisante, car ils auraient pu se saluer, pour montrer qu’ils se reconnaissent l’un l’autre en tant qu’humains… Mais il y a peut-être d’autres raisons de leur comportement. Prenons pour le comprendre un cas très peu différent : vous vous installez à côté de quelqu’un dans le métro. Personne n’aurait l’idée de saluer les gens autour de lui (on le prendrait pour un fou). Prenons le cas de l’avion : il est encore plus rare que dans le train que l’on salue… Quantité de facteurs interviennent dans le cas des moyens de transport : la durée du voyage, son caractère fréquent ou non, l’espace clos ou ouvert (on salue davantage en entrant dans un compartiment à l’ancienne), la volonté de ne pas déranger l’autre, d’éviter une situation équivoque (la jeune fille qui se met à côté de moi peut s’imaginer que je m’intéresse un peu trop à elle si je la salue), etc. Mais je crois que le facteur fondamental est le suivant : nous n’avons pas conscience, en tant que voyageurs, de former une communauté. Lorsqu’au contraire c’est le cas, on se salue, par exemple les promeneurs en montagne (ils se perçoivent comme ayant une même passion) ; et même des cyclistes sportifs qui se croisent à vive allure se font un petit signe de connivence…

Compliquons maintenant un petit peu le cas de départ. Le jeune homme qui s’installe à côté de vous se précipite, avant même que le train ne démarre, sur son smartphone et entre en contact avec plusieurs amis, en utilisant quelques mots, ou des « émoticons » pour les saluer… Il a avec ces amis non pas tant l’âge en commun (il peut y en avoir de bien plus âgés que lui) mais des intérêts en commun… Un des effets des moyens de communication contemporains, c’est de nous libérer des contraintes spatiales : on peut se sentir beaucoup plus proche de quelqu’un qui est à 10 000 kms que de quelqu’un qui est à moins d’un mètre de vous.

Voilà quelques remarques sur ce cas, mais la question se pose toujours : devons-nous saluer le voisin dans le train ?

Avant d’y revenir, quelques mots sur les deux autres types de situations dont j’ai parlé, les cas (1) et (2).

Pour le cas (1), les rapports dans le cadre d’une institution, les règles de politesse sont toujours là, mais assouplies. Elles sont là, car elles sont des marqueurs non pas du respect que l’on doit à tout homme mais du respect dû à la fonction (cas du professeur et des élèves, des employés et du patron, etc.). Elles se sont assouplies parce que la hiérarchie s’est assouplie, parce qu’on considère qu’un subordonné est quelqu’un qui a droit aussi à être reconnu, à la fois dans sa fonction et dans son humanité (c’est pourquoi le patron de mon supermarché fait chaque matin le tour de ses employés pour leur serrer la main et leur dire quelques mots : ceux qui, comme lui, le font, saluent à la fois l’employé et l’homme ou la femme). Dans le cas des rapports entre hommes et femmes, la hiérarchie, fort heureusement, s’est fortement atténuée (même au Japon, où il y a des formules de politesse réservées aux femmes s’adressant aux hommes, ces formes sont en train de disparaître).  Bref, la démocratie a pénétré aussi dans les institutions (entreprise, établissements scolaires, etc.). Là où la politesse demeure pesante, c’est dans les rapports entre vendeurs et clients (encore que certains vendeurs savent s’émanciper des formules stéréotypées). Il faut ajouter qu’il peut y avoir aussi dans les relations institutionnelles de faux assouplissements de la politesse (les employés et le patron peuvent se tutoyer et s’appeler par leur prénom sans que cela change grand-chose, on connaît cela en Californie et ailleurs).

Pour le cas (2), les relations de voisinage entre gens qui se connaissent, je voudrais insister sur une caractéristique des systèmes de politesse contemporains (qui vaut aussi pour le cas 3, on va le voir) : leur caractère ouvert et personnalisable. C’est ce qui distingue les codes juridiques et les codes moraux des codes de politesse. La loi est un code, mais nous n’avons aucune marge d’interprétation possible (seul le juge en a une). Pour les codes moraux, il y a une certaine marge possible (par exemple nous sommes à peu près tous d’accord pour condamner moralement le fait de faire du mal intentionnellement à autrui, mais nous avons une marge d’interprétation en ce qui concerne « faire le bien » : nous exigeons que quelqu’un ne nous fasse pas du mal en nous trompant et en mentant, mais il est évidemment libre de nous faire du bien ou non, et de faire à tel degré et de telle manière : on ne peut exiger la bonté ou la charité ; les philosophes appellent cela les devoirs moraux surérogatoires, c’est-à-dire qui viennent « en plus »). Pour les codes de politesse, il y a une base incompressible (tout le monde considérera comme très impoli de marcher sur les pieds de quelqu’un ou de le bousculer volontairement), mais au-delà, il y a un champ libre pour l’interprétation (avec tel voisin je fais un petit signe de tête, avec tel autre je fais un grand geste de la main, avec tel autre je m’arrête pour parler du temps, avec tel autre je lui demande des nouvelles de ses enfants, etc.).

On pourrait percevoir cette indétermination des codes de politesse comme un signe de dissolution de ceux-ci. Mais on peut la percevoir aussi comme une marge de liberté que nous avons acquise à l’époque contemporaine. La politesse a toujours relevé de la culture, et ce qui caractérise la culture c’est la liberté et la création, mais cette culture était très contrainte à certaines époques (j’ai évoqué la politesse japonaise classique, très formelle). Revenons à nos voyageurs : je peux très bien ne pas le saluer, ou me contenter d’un vague signe de tête pour montrer que j’ai perçu qu’il y avait quelqu’un (manière de dire que je lui demanderai poliment de se lever si je dois sortir, que je ne lui marcherai pas sur les pieds, que je ne l’importunerai pas en téléphonant, etc.). Je peux aussi faire un signe un peu plus engageant, un sourire et un « bonjour » discret, qui permettront éventuellement, si l’on s’ennuie, de trouver un prétexte pour engager la conversation. Mais personne n’a envie d’engager la conversation avec tout le monde ! Chacun module donc librement le code de politesse. C’est valable également aussi, aujourd’hui, dans les situations de type (1), dans les relations institutionnelles : il y a des élèves impolis, mais aussi des élèves polis qui savent adapter le code de politesse à une situation concrète (ils le personnalisent avec un sourire, un geste, quelques mots, etc.).

Revenons une dernière fois à nos deux voyageurs. Dans les sociétés démocratiques, je l’ai dit, les statuts sociaux ne sont plus aussi marqués que dans les sociétés plus anciennes. Cela devrait faciliter une sorte de politesse universelle ( je veux dire non liée aux statuts sociaux particuliers) qui consiste simplement à reconnaître l’autre humain et à lui envoyer quelques signes prouvant notre volonté d’entrer avec lui dans un rapport pacifique (c’est la moindre des choses) et ouvert à d’éventuels développements, comme le dialogue ou la coopération  (cela dans le respect de la liberté de chacun, car c’est une forme d’impolitesse aussi que de vouloir engager le dialogue avec quelqu’un qui ne le souhaite pas). Mais en fait, cette sorte de politesse universelle n’est pas toujours présente car, d’une part, nous sommes aujourd’hui sans cesse confrontés à des situations complexes, qui ne sont pas aussi tranchées que les situations d’autrefois (il n’est pas facile de savoir quand et comment nous devons dire bonjour ou remercier) et, d’autre part, notre société a abandonné des codes qui n’étaient plus adaptés (celui par lequel les voyageurs d’une diligence ou d’un compartiment se saluaient et engageaient le dialogue) sans mettre d’autres codes à la place. Faut-il le regretter ? Faut-il se lamenter sur le fait que la politesse se perd ? Personnellement, je ne le pense pas (après tout, la politesse, même la plus formelle, peut s’accompagner d’une bonne dose d’hypocrisie : je salue mon chef dans les formes tout en me disant mentalement « pauvre con »). J’ai plutôt l’impression qu’il faudrait apprendre aux enfants (car c’est dans l’enfance que les codes sont intériorisés) à juger personnellement des situations et à inventer, au-delà des quelques règles générales négatives à respecter (ne pas marcher sur les pieds, ne pas bousculer, ne pas interpeler quelqu’un sans raison, etc.) les comportements de politesse positifs (juger quand il est opportun de proposer à quelqu’un de l’aider à porter un bagage, ou d’engager un dialogue avec un voisin dans le train ou ailleurs). C’est un art, qui demande beaucoup de jugement et de délicatesse, comme tous les arts. Pensez au fait, par exemple, que l’impolitesse peut prendre diverses formes. Prenez à nouveau le cas des voyageurs : on cite souvent l’utilisation du téléphone mobile comme un comportement grossièrement impoli, et il est vrai que dans un train cela peut-être très gênant pour ceux qui, comme moi, profitent du temps de transport pour travailler ou lire ; mais la conversation d’autrefois entre deux de vos voisins de wagon était bien aussi gênante, voire plus, et personne n’aurait eu l’idée de leur demander de se taire en disant « vous m’empêchez de lire » ; c’est pourquoi tout est affaire d’opportunité et de juste mesure (si quelqu’un passe un bref appel en demandant la permission, personne ne le lui refusera, et s’il le fait brièvement et discrètement sans même demander l’autorisation, il est peut-être plus poli que celui qui fait un drame d’un petit inconvénient et accable de reproche l’utilisateur du téléphone en gênant tout le monde). L’avantage des codes très généraux qu’on doit appliquer à des situations très particulières, c’est qu’ils nous permettent d’inventer une culture personnelle en matière de politesse, c’est-à-dire dans nos rapports avec les inconnus ou les voisins connus.

J’ai volontairement laissé de côté un quatrième type de rapports humains, c’est-à-dire la question de la politesse envers les proches, les amis, le conjoint, nos parents, nos enfants… Juste un mot pour dire que ce sont des relations si fortes qu’elles peuvent se passer de certaines formes de politesse qu’on met en œuvre avec les inconnus et les voisins. Mais cela est possible parce que l’amitié ou l’amour mettent en œuvre une sorte de politesse supérieure, faite de respect constant et d’attention soutenue à l’autre (on ne se contente pas de ne pas faire de mal aux amis, on se soucie de leur bien – ce qui va bien au-delà de la politesse et même de la morale que nous mettons en œuvre à l’égard des inconnus ou des voisins). On pourrait dire, pour paraphraser ce que Pascal disait de l’éloquence, que dans ces cas « la vraie politesse se moque de la politesse ».

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3 septembre 2015

LES MIGRANTS : double complexité

Filed under: Démocratie,Europe,Nation,Politique française,Populisme — Auteur @ 11:16

La première complexité est commune à toute action politique, qui consiste à articuler divers types de rationalité. Dans le cas de la « crise des migrants », comme on commence à la nommer,  trois rationalités s’affrontent : la rationalité économique, qui dans bien des pays à démographie faible et économie dynamique (l’Allemagne et la Grande-Bretagne par exemple) plaide pour l’accueil, ou un certain type d’accueil, des réfugiés et des immigrés ; la rationalité morale et juridique qui, prenant appui sur une tradition européenne et sur les droits de l’homme, exige que ces malheureux soient sauvés et traités avec dignité ; la rationalité culturelle, enfin, qui conduit une large fraction de certains peuples – pas seulement ceux des pays d’Europe centrale – à craindre l’arrivée de réfugiés et immigrés d’une culture différente de la leur. L’expression « rationalité culturelle » n’implique ici aucun jugement de valeur : elle entend seulement signifier que sur la base de l’image qu’ils se font de leur identité, qu’à partir de l’expérience historique qui est la leur (le fait, par exemple, que les pays d’Europe centrale n’aient jamais connu de phénomènes d’immigration) et de leurs analyses et croyances, ces peuples raisonnent ainsi. La politique, qui entend inscrire ses idéaux dans le réel, ne peut que constater l’existence de ces rationalités divergentes et essayer d’accorder au mieux les trois voix qui se font entendre : celle des élites libérales (il suffit de lire The Economist, le Financial Times ou la presse économique allemande pour comprendre à quel point l’arrivée des migrants est pour elles une opportunité), celle des autorités morales ou religieuses (ONG humanitaires, etc.) et celle, vociférante, discrète ou honteuse, mais dans tous les cas bien réelle, de tous ceux qui, là-bas ou ici, refusent fermement l’installation des réfugiés et immigrés sur le sol européen.

Il n’y a là rien de bien nouveau, gravité du problème mise à part. La politique a toujours consisté à accorder des valeurs divergentes, non pas d’un illusoire point de vue neutre, mais sur la base de certaines valeurs. La récente intervention d’Angela Merkel est de ce point de vue exemplaire : elle a rappelé clairement, de son propre point de vue politique, les trois dimensions de cette crise et l’impossibilité de la traiter en oubliant l’une ou l’autre de ces dimensions.

La seconde complexité est celle de la politique européenne. Pour simplifier : soit l’on pense, avec le philosophe Daniel Innerarity et bien d’autres, que la gouvernance européenne est, malgré toutes ses imperfections, d’un type nouveau, post-national, soit l’on pense, avec Pierre Rosanvallon dans son dernier livre (Le bon gouvernement) qu’elle est « une forme d’entre-deux, prépolitique et prédémocratique ». Dans le premier cas, l’Union trouvera sans doute les moyens de mobiliser son exécutif pour prendre des mesures fermes et cohérentes, sur la base de ses valeurs et des orientations politiques de la majorité actuellement en charge du gouvernement de l’Union –  et réussira à obtenir, tant bien que mal, l’adhésion des peuples européens à ses décisions. Dans le second cas, l’échec guette, sous la forme d’un sauve-qui-peut généralisé, conduisant chaque pays à adopter les politiques qui lui paraîtront les meilleures.

Je ne connais personne qui soit capable, aujourd’hui, d’assurer avec certitude que l’Union européenne est capable de gouverner ou qu’elle n’en est pas capable. En d’autres termes, qui peut dire avec certitude que l’Union européenne est ou n’est pas une entité politique ? C’est pourquoi Angela Merkel a eu raison de déclarer que si l’Union ne parvient pas à gouverner, et à se gouverner, « la question de Schengen se posera ». Et après cette question, celle de l’existence même de l’Union européenne. C’est pourquoi « l’Europe doit se bouger », a-t-elle conclu, sobrement et rigoureusement – laissant ainsi la porte ouverte, malgré toutes les raisons de désespérer, à l’idée que l’Union est une entité politique, ou peut-être qu’elle le deviendra davantage à l’occasion de cette crise.

1 avril 2015

REFLEXIONS SUR LE NUMERIQUE

On parle beaucoup, en ce moment, du big data et de ses implications dans le domaine de l’économie, du travail, des rapports sociaux, de l’urbanisme, de la politique, de l’art, etc.

Vous trouverez ci-dessous trois articles qui me serviront de base pour une communication à la Cité du Design et de l’Ecole des Beaux-Arts de Saint-Etienne, en avril 2015.

Il s’agit d’un travail en cours, qui sera progressivement affiné. Merci à tous les lecteurs qui voudraient bien m’envoyer des suggestions et des critiques.

Les articles en question doivent beaucoup aux livres affichés ci-dessous (l’article sur le transhumanisme s’inspire tout particulièrement, dans sa seconde partie, du livre remarquable de Jean-Michel Besnier).

BIG DATA ET SMART CITIES : PERSPECTIVES ET PROBLEMES 

L’AMBIGUÏTE DU TRANSHUMANISME

L’ART NUMERIQUE, UN PHENOMENE SOCIAL ET POLITIQUE

Ville intelligente Transhumanism Bigdata PosthumainsKwastek BFO Data

25 mars 2015

L’ETHIQUE DES AFFAIRES

Filed under: Démocratie,Philosophie — Auteur @ 5:50

Vous trouverez, ci-dessous, une étude qui m’a servi de base pour une communication faite à Uriage, en octobre 2014, sur le thème de l’éthique des affaires (et plus généralement, dans les premières pages, sur l’éthique applicuée) :

L’ETHIQUE DES AFFAIRES : UNE INTERPRETATION PHILOSOPHIQUE

1 mars 2015

Démocratie : réalité ou utopie?

Conférence donnée à la Bibliothèque municipale de Saint-Christoly en Blaye (mai 2015)

La démocratie, réalité ou utopie ?

Quand il s’agit d’apprécier une valeur (la liberté, la justice, la démocratie, etc.), on a souvent  recours l’alternative réalité/irréalité ou réalité/utopie. Dans le langage commun, on entend en effet par utopie un idéal qui ne deviendra jamais réel (étymologiquement un « lieu de nulle part »).

Mais chaque fois qu’on pose la question en ces termes (réalité ou utopie ?), il faut savoir de quelle définition de la liberté, de la justice, de la démocratie, on part… Prenons l’exemple de la liberté. Si je la définis comme le fait que les lois me donnent un certain nombre de droits, c’est-à-dire  de possibilités de faire ce que je veux dans le cadre des lois, alors la liberté est bien réelle dans ce qu’on appelle les États de droit, et elle est très réduite dans les pays totalitaires. Mais si je définis la liberté comme le fait Kant, comme le fait d’agir par ma seule raison, sans être déterminé par des causes extérieures (mes passions, mon caractère, l’éducation que  j’ai reçue, etc.), alors je serai tenté de dire qu’une telle liberté intérieure, à la différence de la liberté extérieure dont j’ai parlé antérieurement, est souvent une utopie…

Il en va de même de la démocratie. On peut en donner une définition minimale, et dans ce cas elle est une réalité dans un pays comme le nôtre, ou une définition maximale, et dans ce cas elle risque d’apparaître comme une utopie.

Partons de la définition minimale. On entend souvent dire qu’il faut défendre la démocratie contre les dangers qui la menacent. C’est donc qu’elle est réelle. C’est ce que disait, avant la Seconde Guerre mondiale, un grand économiste autrichien, Schumpeter, qui donnait une définition minimale de la démocratie : il y a démocratie quand les citoyens ont le pouvoir d’élire des individus qui acquièrent, par cette élection, le pouvoir de prendre des décisions (Schumpeter ajoute qu’il faut ajouter un certain nombre de conditions, comme l’existence de partis politiques libres, la liberté d’expression et la liberté de la presse). Si l’on part d’une telle définition, nous serons nombreux à dire que la démocratie est réelle en France, aux États-Unis, en Allemagne, et qu’elle est très réduite en Russie et quasiment inexistante en Chine. 

Mais on peut adopter une définition maximale, en partant de celle que les Athéniens, qui sont à l’origine de l’idée de démocratie, en donnaient il y plus de deux mille ans. Aristote définissait la démocratie comme le pouvoir du peuple, et plus précisément comme le régime politique où les citoyens, se considérant comme des égaux, sont à la fois gouvernants et gouvernés (grâce au tirage au sort de certaines fonctions, en particulier). Bien sûr, le citoyen au sens athénien exclut les femmes, les esclaves et les métèques. Notre définition du citoyen s’est élargie, mais cette définition a traversé toute l’histoire jusqu’à nos jours. On la retrouve par exemple dans la définition que Rousseau donne de la République. Et certains évoquent encore cette définition pour exiger d’une part une démocratie directe ou plus directe (par le recours au référendum, ou à d’autres formes de consultation du peuple) mais aussi une application beaucoup plus large du principe d’égalité qui est à la base de la démocratie (on dira par exemple que les inégalités en matière de ressources qui caractérisent nos sociétés prouvent que nous ne sommes pas encore en démocratie, que la démocratie reste une utopie, qu’il faut réaliser une égalité entre les citoyens qui aille au-delà de l’égalité politique).

Mais rien ne nous oblige à nous laisser enfermer dans cette alternative (réalité ou utopie) ni dans ces deux définitions de la démocratie (celle de Schumpeter et celle des partisans de la démocratie directe et d’une égalité élargie entre citoyens). Je voudrais soutenir deux choses, pour lancer le débat : d’une part qu’entre la réalité et l’utopie, il y a l’idéal, c’est-à-dire une idée qui devient peu à peu réalité ; d’autre part que l’idéal de la démocratie a progressivement pris forme dans l’histoire, et que cet idéal est plus complexe que les deux définitions de la démocratie que je viens de donner.

Vous savez sans doute que la démocratie spécifiquement moderne, celle qui s’est développée à partir des révolutions des XVIIe et XVIIIe siècles en Angleterre, en France et aux États-Unis, se caractérise par plusieurs traits que ne connaissaient pas les Athéniens. J’en citerai six :

1) La démocratie est devenue représentative, car on ne peut gouverner un pays de plusieurs millions d’habitants comme une petite cité grecque se gouvernait. Nous élisons nos représentants. C’est un point sur lequel ont beaucoup insisté les Pères fondateurs américains, dans The Federalist, qui tenaient à distinguer la démocratie moderne de son origine antique. Et le caractère représentatif de la démocratie a entraîné, au XIXe siècle, après d’âpres débats, la fin de ce que les historiens nomment le mandat impératif, qui consistait à élire des représentants en leur disant : vous êtes élu pour faire uniquement ceci ou cela… Mais bien évidemment gouverner un pays de plusieurs millions de personnes n’est pas compatible avec le mandat impératif, car des situations nouvelles apparaissent à chaque instant, car certains problèmes sont si complexes que le peuple n’en a pas la moindre idée… Si le mandat impératif avait été maintenu, on ne délibèrerait pas dans nos assemblées, on appliquerait mécaniquement des décisions issues du vote.

2) Le deuxième caractère de la démocratie moderne, c’est ce que Montesquieu appelait la division des pouvoirs, qui était inconnue des Grecs. Montesquieu dit dans L’esprit des lois que seul le pouvoir limite le pouvoir. C’est pourquoi les démocraties modernes divisent toutes le pouvoir (les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire y sont distincts) et reposent sur un équilibre fragile et complexe entre ces pouvoirs (ce qu’on nomme checks and balances aux USA). Parmi ces pouvoirs, il y en a un qui est original et essentiel, celui des cours constitutionnelles (le Conseil constitutionnel en France, la Cour suprême aux USA). Les citoyens, qui les ont mis en place en ratifiant la Constitution, l’ont fait pour se protéger des mesures hâtives que pourraient prendre les majorités élues. Le Conseil constitutionnel, en France, est chargé de vérifier la constitutionnalité d’une loi, c’est-à-dire sa conformité à la volonté la plus profonde du peuple, aux principes qu’il a inscrits dans la Constitution. Le peuple, en quelque sorte, se méfie de lui-même. C’est pourquoi on ne peut changer la Constitution, en France, que par un vote solennel du Parlement (Chambre + Sénat) réuni à Versailles qui requiert une super-majorité. Pour mieux comprendre ce mécanisme, souvenez-vous d’Ulysse et des Sirènes. Ulysse sait qu’un homme qui écoute les Sirènes se jette immédiatement à l’eau pour les rejoindre et meurt noyé. Il a donc l’idée d’une ruse : avant d’arriver aux Sirènes, il demande à ses marins de l’attacher au mât et de ne pas le libérer s’il leur fait signe de le faire, puis il leur met des bouchons de cire dans les oreilles. En d’autres termes il se lie lui-même, pour obéir à sa volonté la plus profonde (ne pas mourir) tout en écoutant les Sirènes…

3) Le troisième caractère de la démocratie moderne, c’est l’apparition de nombreuses institutions spécialisées relativement indépendantes des représentants du peuple et de l’exécutif. Ces institutions, comme les banques centrales par exemple, ont été créées pour gérer des problèmes d’une grande complexité et technicité (la gestion de la monnaie, par exemple) et aussi  pour  se protéger des mesures hâtives que pourraient prendre majorités du moment. Ces institutions peuvent avoir un pouvoir décisionnel (strictement encadré) ou consultatif.

4) Le quatrième trait des démocraties modernes est qu’elles donnent aux individus non seulement des droits politiques (droit d’élire et d’être élu) mais aussi des droits civils. On appelle droits civils les libertés fondamentales (droit de se déplacer, de pratiquer la religion de son choix ou de ne pas avoir de religion, liberté d’expression, etc.). Ces droits civils, qu’ignoraient les Athéniens (il y a avait une religion de la cité, par exemple, et suivre le culte était obligatoire), se sont développés peu à peu à partir de la conscience que si les citoyens ont des droits politiques, c’est parce qu’ils sont également libres. Ils ne peuvent donc pas être libres au niveau politique sans être libres aussi au niveau civil, et inversement. Ces deux types de droit sont apparus progressivement dans l’histoire : les femmes n’ont pas voté, en France, avant la fin de la Seconde Guerre mondiale (même le Front populaire n’a pas élargi le droit de vote aux femmes, pas plus qu’au personnel de maison !) ; et les droits civils, tout comme les droits politiques, n’ont été conquis que peu à peu (pensez au grand mouvement des droits civils aux États-Unis à partir des années 60).

5) Parmi les droits civils figure un droit très important : le droit de propriété (le deuxième des droits de l’homme cité, dans l’article 2 de notre déclaration). Ce droit de propriété est inséparable du droit d’entreprendre, c’est-à-dire du droit d’utiliser librement les ressources dont on dispose. C’est pourquoi toutes les démocraties modernes, à un degré ou à un autre, reconnaissent comme une de leurs institutions l’économie de marché. Cela ne veut pas dire que réciproquement l’économie de marché implique la démocratie (il y a une économie de marché en Chine), ni que les démocraties soient incompatibles avec secteur public plus ou moins large (il y a des démocraties qui pratiquent une économie mixte). Mais on ne connaît pas de démocratie dont l’économie soit totalement dirigée, et inversement là où l’économie est totalement dirigée on n’a jamais vu de démocratie.

6) Enfin, dernier caractère, les démocraties ont pris peu à peu conscience que les citoyens ne pouvaient pas être traités comme des égaux aux niveaux politiques et civils sans un certain nombre de droits sociaux. Les démocraties sont plus ou moins libérales, plus ou moins social-démocrates, mais toutes comportent au moins un certain nombre de droits qui ont été instaurés à partir de la fin du XIXe siècle, en Allemagne, puis en France et en Angleterre et dans d’autres pays : toutes les démocraties considèrent, à des degrés divers, qu’on ne doit pas abandonner à leur sort les citoyens qui sont victimes de la maladie, du handicap, du chômage, d’inégalités diverses et d’injustices ancestrales (dont ont été victimes les femmes, bien sûr, mais aussi des groupes de citoyens, les noirs aux USA, les homosexuels un peu partout, etc.). C’est pourquoi a été instauré partout, à des degrés divers,  ce que l’on appelle l’État du bien-être (Welfare State), qui par l’impôt ou par l’assurance obligatoire tente tant bien que mal de réduire les inégalités, en particulier celles qui naissent de l’économie de marché.

Si nous revenons maintenant à notre question de départ, vous pourriez penser que ma réponse est que « la démocratie est une réalité ». Ma réponse n’est cependant pas celle-ci. Il me semble plus judicieux de dire que la démocratie est un idéal. Et cela pour une raison fondamentale : la mise en place de la démocratie suscite des problèmes nouveaux auxquels la démocratie doit faire face. C’est pourquoi elle n’est jamais que partiellement une réalité. Je voudrais, pour terminer, le mettre en évidence en présentant trois tâches fondamentales de nos démocraties :

1) J’ai dit que nous sommes dans une démocratie représentative, sans mandat impératif. Mais cela soulève bien sûr la question de savoir comment les citoyens contrôlent leurs représentants élus, et aussi la question de savoir comment la démocratie peut ne pas se réduire à un vote tous les deux ou trois ans, comment elle peut-être vivante, comment les citoyens peuvent participer le plus activement possible à la prise de décision (individuellement mais aussi par l’intermédiaire des associations de la société civile : syndicats, ONG, etc.). Au niveau local, c’est relativement facile, si on en a la volonté politique… Au niveau national, c’est beaucoup plus difficile, et les fausses solutions, celles censées résoudre magiquement le problème, abondent (le référendum, par exemple).

2) J’ai dit que l’économie de marché (le capitalisme, pour employer un gros mot) est inséparable de la démocratie. Mais cela confère de nouvelles tâches aux démocraties : d’abord celle de définir une régulation fine du marché (ni trop faible ni trop forte, ce qui n’est pas facile, on le sait), ensuite celle de compenser par la redistribution les multiples inégalités (toutes ne tiennent d’ailleurs pas au marché, comme on peut le constater si l’on étudie de près le fonctionnement du système éducatif français).

3) Enfin, un peu partout sur la planète, mais surtout en Europe les États nation démocratiques doivent partager avec d’autres États-nations une part de leur souveraineté (la gestion des ressources biologiques des océans, par exemple, ne peut plus être traitée au niveau national, elle ne peut l’être qu’au niveau européen). Cela crée des problèmes nouveaux, car la démocratie devient encore plus indirecte. On sait que le « déficit démocratique » de l’Union européenne est très souvent invoqué…

Je dirai, en guise de conclusion, que la démocratie est un idéal, celui d’hommes décidés à se traiter comme des êtres libres et égaux, décidés également à interpréter ce que cela veut dire précisément, décidés à réaliser progressivement cet idéal dans l’histoire, décidés enfin à faire face aux multiples régressions, toujours possibles…

 

Appendice

Je n’ai rien dit, volontairement, de la démocratisation de la famille, de l’école, des églises, de l’entreprise… Parce qu’il me semble qu’il s’agit d’un abus de langage. Bien sûr, dans les démocraties, la manière de gouverner, dans ces institutions, a profondément changé. Il y a maintenant deux chefs de famille, et les familles non autoritaires débattent avec les enfants des sujets qui les concernent. Mais les enfants ne sont pas pour autant des égaux des parents, avant leur majorité, et après leur majorité ils ne sont plus des enfants… Il en va de même dans les entreprises : même dans l’entreprise la plus participative, le rapport entre le chef d’entreprise et les employés n’est pas un rapport d’égalité. C’est pourquoi je préfère ne pas abuser du terme « démocratie » et parler plutôt de gouvernance participative, non hiérarchique, ou de gouvernance polyarchique ou hétérarchique (même si ces mots sont bien pédants). 

7 juillet 2013

MOI, CITOYEN EUROPEEN, JE VOUDRAIS…

Filed under: Démocratie,Europe,Nation,Philosophie — Auteur @ 7:19

Conférence donnée au FIAP Jean Monnet (Paris), le 24/07/2013

On pourrait compléter ce début de phrase par une énumération (je voudrais une Europe sociale, je voudrais un gouvernement économique de l’euro, etc.). Mais je ne crois pas que ce soit une bonne approche, et quoi qu’il en soit ce n’est pas l’approche philosophique. Il me semble que cette dernière consiste d’abord à se demander ce qu’est actuellement un citoyen européen, et ensuite, sur la base de cette étude, de se demander ce que moi, citoyen européen, je voudrais pour exercer pleinement, mieux encore qu’aujourd’hui, ma citoyenneté européenne (au niveau de l’information, de la consultation, de la prise de décision, de l’action des organisations de la société civile, etc.).

La notion de « citoyen européen » est  d’une grande complexité, parce qu’elle a plusieurs sens, à plusieurs niveaux, et aussi parce que la notion de « citoyen », tout court, est aujourd’hui passablement brouillée.

Elle est brouillée, d’une part, parce que le mot citoyen, qui a eu jusqu’à une époque récente un sens strict (nous allons le voir), a vu sa signification se diluer : on parle aujourd’hui, par exemple, d’une conduite citoyenne ou non-citoyenne (pour celui qui roule avec un énorme 4X4 en ville, par exemple), alors qu’on veut dire « écologiquement responsable », terme plus approprié.

D’autre part, avec l’émergence de l’Union européenne, on parle de citoyens européens et même parfois, en relation avec la mondialisation, de « citoyens du monde »…

Le sens du mot est donc devenu très vague, et en même temps il désigne l’appartenance à des communautés de plus en plus larges…

Pour mettre un peu de clarté dans ces usages du mot citoyen, je commencerai par quelques rappels historiques, en distinguant trois sens du mot citoyen : le sens faible, le sens strict, et le sens fort.

I. Rappels historiques

Tout le monde connaît le premier sens, celui que j’appelle le sens faible. On emploie l’expression « citoyen français », « citoyen américain », « citoyen chinois », « citoyen de Corée du Nord ». On entend par cette expression l’appartenance d’un individu à un État-nation ou à un État fédéral, avec l’ensemble des droits et des devoirs que cela implique. En ce sens faible, le citoyen n’est pas nécessairement celui qui fait la loi (comme c’est le cas dans le sens strict, on va le voir, c’est-à-dire dans les démocraties), il est le membre d’un État,  qui jouit de droits qui peuvent être très limités.

Le sens strict, c’est le sens que le mot citoyen a eu jusqu’à une époque très récente. Un philosophe grec, Aristote, en a donné une définition très simple, qui vaut encore aujourd’hui : le citoyen est celui « qui a un droit égal à gouverner et à être gouverné ». Pour Aristote, ce genre d’homme, le citoyen, est celui qui habite une cité, non pas n’importe quelle cité, mais celle qui reconnaît que ses habitants  sont des êtres libres et égaux et sont capables de s’autogouverner (pas tous, pour les Grecs, car ni les femmes, ni les esclaves, ni les métèques ne sont citoyens).

Cette définition, vous la retrouvez par exemple chez Rousseau, dans le Contrat social, pour qui le sujet est celui qui obéit à la loi, et le citoyen est le même individu, mais en tant que « participant à l’autorité souveraine », c’est-à-dire en tant qu’il fait les lois.

Cette définition du citoyen, on ne la trouve pas seulement dans les écrits des philosophes, elle est au cœur de nos institutions. Les États-nations modernes sont en effet, pour la plupart, des États démocratiques, composés non seulement de sujets, mais de citoyens qui participent à l’élaboration de la loi, naturellement de manière bien plus indirecte qu’à Athènes, car nous sommes dans des démocraties représentatives. Pour être citoyen au sens strict il ne suffit pas, en effet, de jouir d’un certain nombre de droits, ces droits qu’on appelle les droits civiques (liberté de se déplacer librement, de fonder une entreprise, d’avoir la religion de son choix, etc.) ou encore ceux qu’on appelle aujourd’hui les droits sociaux (recevoir une indemnité en cas de maladie ou de chômage, etc.). Pour être citoyen, il faut en plus jouir de droits spécifiques, les droits politiques (droit de vote et d’éligibilité, par exemple). Pensez au fait que les immigrés d’origine extra-européenne ont, en France, des droits civiques et sociaux, mais ne sont pas citoyens français pour autant.

Je terminerai par le sens fort du mot citoyen, qui a un rapport avec les deux précédents, mais s’en distingue. Dans une conférence très célèbre (Qu’est-ce qu’une nation ?)  le philosophe français Renan, en 1882, rappelait que la nation n’est pas seulement le peuple au sens politique (composé de citoyens qui obéissent à la loi et font la loi, comme on l’a vu), que la nation n’est pas seulement, comme il le dit, la nation-contrat, c’est-à-dire « le consentement actuel, le désir de vivre ensemble » (qui s’exprime par l’élaboration démocratique de la loi), mais qu’elle est aussi une particularité géographique et historique : « une nation est un principe spirituel résultant des complications profondes de l’histoire, une famille spirituelle ». Renan distingue clairement nation, État, ethnie, langue : les Pays-Bas sont un État et une nation, mais l’Autriche (de l’époque), est un État sans être une nation, la Suisse est une nation (avec trois langues, deux religions et plusieurs ethnies). La nation est donc bien une culture, mais il est vain de vouloir localiser cette culture dans une ethnie, une langue, une religion : Renan dit que la nation française, comme toutes les nations, est un mélange : « la France est celtique, ibérique, germanique ». Et il est impossible de la localiser dans une économie : « Un Zollverein [union douanière] n’est pas une patrie ».

Avec Renan, on voit donc qu’être un citoyen c’est aussi être membre d’une nation, au sens qu’il donne à ce mot. Il réunit les deux sens (strict et fort) du mot citoyen dans une formule célèbre, admirable : « Une Nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment du sacrifice qu’on a fait et qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé, elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible, le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune ».

On voit que ce troisième sens ne se réduit pas au premier (sens faible) et qu’il ajoute quelque chose au second (il ne suffit pas que le citoyen fasse la loi à laquelle il obéit, il faut aussi que les citoyens partagent une culture commune, fondement d’une solidarité réelle, qui peut aller jusqu’au sacrifice).

Je crois que si l’on a bien présent à l’esprit ces trois sens, on peut mieux comprendre la complexité de la citoyenneté européenne.

2. La citoyenneté européenne : les sens faible, strict et fort

En un sens faible, la citoyenneté européenne est le fait, pour les citoyens de chaque État membre de l’Union, de jouir d’un ensemble de droits définis au niveau européen, des droits qui vont bien au-delà de ceux dont ils jouissent en tant que citoyens membres de leur État national. Ces droits sont ceux qui ont été progressivement définis tout au long de la construction européenne. Un exemple parmi d’autres : les lois adoptées à partir de 2006 au niveau européen concernant l’industrie chimique (programme Reach) protègent les consommateurs européens. L’ensemble de ces droits dont  jouissent les Européens ont été inscrits, vous le savez sans doute, dans une Charte des droits fondamentaux, qui est annexée au récent Traité de Lisbonne. En parcourant cette Charte, vous verrez l’étendue de ces droits.  Mais le fait de jouir de ces droits ne fait de nous des citoyens européens qu’en un sens faible (par ce mot je ne veux pas dire du tout que ces droits ne sont pas fondamentaux, ce sont des droits très importants, que n’avaient pas les citoyens des États nationaux : l’Union européenne a considérablement étendu nos droits, pensez à l’interdiction de la peine de mort, qui est le fait de l’Union européenne et de la seule Union européenne).

Au sens strict du mot citoyen, les citoyens des États membres de l’Union européenne ont des droits politiques qui vont au-delà des droits qu’ils ont en tant que citoyens nationaux. Ces droits politiques apparaissent à trois niveaux  qu’il faut bien distinguer.

Avant de parler de ces trois niveaux, je rappelle que la notion de citoyenneté européenne (au sens strict) apparaît en 1992, dans le traité de Maastricht (adopté par référendum dans certains pays européens, j’y reviendrai). L’article 8 de ce traité définit la citoyenneté européenne très précisément, comme une citoyenneté qu’on pourrait appeler « de superposition », ou « dérivée » : chacun de nous est un citoyen européen parce qu’il est un citoyen français, ou allemand, ou, aujourd’hui, chypriote, ou lithuanien (alors qu’aux États-Unis on est citoyen californien parce qu’on est citoyen américain, et pas l’inverse). Ce point est essentiel. Il n’y a pas de citoyens européens sans citoyenneté nationale. Cela est parfaitement logique avec la définition de l’Union européenne : elle n’est pas un État.

Venons-en aux trois niveaux dont j’ai parlé :

(1) Il y a des droits très particuliers attachés à la citoyenneté européenne, qui sont résumés dans le chapitre V de la Charte intitulé Citoyenneté et qu’on trouvait déjà dans le traité de Maastricht. Je me contente d’en citer deux : le premier est le droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales dans un pays européen autre que le vôtre lorsque vous y séjournez depuis un certain temps ; le second de ces droits est celui de vote et d’éligibilité aux élections européennes quand vous résidez dans un autre pays européen. Ces deux droits peuvent vous paraître un peu décevants, mais ils représentent une véritable révolution. Vos grands-parents, ou arrière-grands-parents, qui se sont battus contre les Allemands, n’auraient jamais pu imaginer qu’ils puissent un jour faire partie d’un conseil municipal allemand !

(2) Si vous lisez le chapitre V dont je viens de parler, vous verrez que le vote aux élections européennes ne fait pas partie de la citoyenneté européenne (ce vote n’y apparaît que dans le cas particulier où vous êtes résident dans un autre pays). Je voudrais m’arrêter un instant sur la raison de ce fait qui peut paraître curieux. Vous savez sans doute que les citoyens des pays européens ont d’abord élu leurs représentants au Parlement européen sur une base nationale (un article des traités définissant le Parlement, aujourd’hui modifié, disait que le Parlement est « composé de représentants des peuples des États réunis dans la Communauté » : les députés sont des représentants de leur pays au Parlement européen et non de l’ensemble des Européens). Cette formule a été remplacée récemment par une formule un peu différente, plus ambiguë aux yeux des juristes, qui dit que ce sont les citoyens européens qui sont « directement représentés » au Parlement européen. C’est une évolution terminologique importante, mais la réalité reste pour l’instant la même : l’élection se fait sur une base nationale, et les députés se comportent bien souvent comme représentants des peuples de leur État.

Pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi les Européens ne se considèrent-ils pas vraiment comme des citoyens européens quand ils votent aux élections pour le Parlement européen, mais comme des citoyens français, allemands, espagnols, etc. ? Parce que les peuples européens ont, jusqu’ici, estimé que l’Union européenne ne pouvait être un État. Et parce que même s’il existe une Union politique, même si les nouveaux traités disent que nous votons en tant que citoyens européens (et pas français, ou allemands), il n’existe pas, ou pas encore, de peuple européen (au singulier), malgré tous les rapprochements entre les peuples européens, malgré les échanges économiques et culturels, malgré la libre circulation en Europe.

C’est pour cette raison que les institutions européennes sont si particulières. Une de ces particularités est appelée par les juristes la double légitimité. Il est important de nous arrêter un moment sur cette notion pour bien comprendre ce qu’est la citoyenneté européenne et comment elle s’articule à la citoyenneté nationale. Dans un État-nation comme la France, ce sont les représentants du peuple (députés et sénateurs) qui votent la loi. Par leur intermédiaire, les Français sont des citoyens, gouvernants et gouvernés à la fois, comme le disait Aristote. Mais l’Union européenne étant une Union d’États souverains, les députés européens ne peuvent faire à eux seuls la loi. Vous savez sans doute qu’il y a deux pouvoirs législatifs en Europe, qui co-légifèrent. Quand une loi est proposée par la Commission européenne, elle doit être acceptée à la fois par les représentants des peuples et/ou des citoyens européens (parlementaires européens) et par les représentants des États de ces peuples (Conseil des Ministres). C’est ce qu’on nomme la co-décision, une procédure très complexe, mais indispensable. Imaginez en effet ce qui se passerait si la loi était votée, comme en France, par les seuls parlementaires européens. Des pays comme Chypre, ou Malte, ou la Lituanie, qui sont de très petits pays, n’existeraient plus, leurs quelques députés seraient noyés dans la masse des députés des grands pays. C’est pourquoi il y a une co-décision : les parlementaires européens prennent la décision selon une logique majoritaire (où le poids des petits pays est très faible), par contre le Conseil des Ministres prend sa décision sur cette loi selon une logique non majoritaire (le poids des petits pays est beaucoup plus important, chaque pays étant représenté au Conseil des Ministres de manière beaucoup plus égale, de manière à ce que la procédure de vote ne noie pas la voix des petits pays comme au Parlement). Pour le dire autrement : nous avons inventé un système très complexe qui respecte la volonté des citoyens des pays européens selon une logique majoritaire sans pour autant faire disparaître les États. C’est un équilibre complexe, pas facile à comprendre, mais qui est le prix à payer pour une Union composée d’États souverains. Et c’est l’existence de cet équilibre qui fait du Parlement européen une institution si particulière, avec une si faible légitimité aux yeux des citoyens européens.

(3) À un troisième niveau, les citoyens européens ont acquis récemment un pouvoir plus important sur les décisions prises par les instances européennes.

Vous savez que l’Union européenne a commencé par se faire de manière non démocratique, technocratique, de haut en bas. Il pouvait difficilement en être autrement à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Mais peu à peu les citoyens des pays européens ne se sont pas contentés d’avoir des droits, d’être des sujets passifs, ils ont exigé des pouvoirs, afin de participer plus activement aux prises de décision au niveau européen, même s’ils ne sont pas tout à fait des citoyens au sens strict, des citoyens d’un État nommé Europe.

Ces pouvoirs, qui ont rendu l’Union européenne plus démocratique qu’elle n’était au départ, prennent diverses formes. Il y a eu, d’abord, bien sûr, l’élection des députés européens au suffrage universel, en 1979, et le renforcement du Parlement qui en a été le résultat. Il y a eu ensuite les divers référendums organisés dans de nombreux pays, par exemple celui sur le Traité de Maastricht et celui sur le projet constitutionnel (en 2005, auquel les Français ont répondu par la négative). Mais on peut remarquer que le dernier élargissement n’a pas été soumis à référendum. Il y a enfin, aujourd’hui, les importantes avancées démocratiques que contient le Traité de Lisbonne récemment adopté par les pays de l’Union, qui sont au nombre de trois :

(a) Le Traité de Lisbonne prévoit d’abord un rôle accru des Parlements nationaux dans la prise de décision des lois européennes, pour faire respecter davantage le principe de subsidiarité (c’est-à-dire pour veiller à ce que les institutions européennes n’empiètent pas sur ce qui relève du niveau national, régional ou local) : la Commission doit informer en permanence les Parlements nationaux sur les lois en préparation, et elle doit motiver ces lois : la Commission doit prouver que la loi doit être prise au niveau de l’Union et non au niveau national ; et les Parlements nationaux peuvent faire parvenir un avis motivé à la Commission, et si l’avis est négatif et remplit certaines conditions, la Commission doit réexaminer sa proposition de loi et décider soit de la retirer soit de la maintenir.

(b) Le Traité de Lisbonne définit l’Union européenne non seulement une démocratie représentative, mais comme une démocratie participative. Plusieurs articles sont consacrés à l’obligation, pour les institutions européennes, de dialoguer avec les citoyens et les associations de la société civile.

(c) Enfin il est créé un droit d’initiative citoyenne : la Commission peut, sur proposition d’au moins un million de citoyens d’un nombre significatif d’États, être conduite à proposer une loi sur une question que les citoyens estiment importante (il n’est pas parlé de référendum, mais celui-ci ne semble pas exclu non plus, la Commission devant définir les procédures les plus appropriées pour la présentation de cette initiative citoyenne).

On voit donc que l’Union européenne est aujourd’hui plus démocratique qu’elle n’était au moment de sa naissance. Mais cette démocratie indirecte ne ressemble pas à la démocratie nationale. L’intervention des citoyens est à la fois directe (par le vote aux élections européennes, même si elles se font toujours sur base nationale en fait, par le référendum, par l’initiative populaire) et indirecte (le traité de Lisbonne parle de « représentation indirecte » des citoyens par les chefs d’État, qui représentent leurs citoyens respectifs dans le Conseil européen, par exemple).

Nous pouvons en venir maintenant à la citoyenneté européenne au sens fort.

On a vu que la citoyenneté européenne au sens faible existe incontestablement et que la citoyenneté au sens strict existe, même si elle ne peut pas être le simple décalque de ce qu’est la citoyenneté au niveau national, puisque l’Union européenne n’est pas un État-nation, ni un État fédéral. Malgré cela les membres de l’Union ont des droits politiques qui vont au-delà des droits qu’ils ont en tant que citoyens de telle ou telle nation. Mais on sait en même temps à quel point ces droits paraissent souvent aux citoyens peu importants, voire dérisoires (comme en témoigne le taux très faible, presque partout en Europe, de participation aux élections pour le Parlement européen) soit au contraire, illégitimes (pour les souverainistes qui contestent l’idée même de Parlement européen).

Pourquoi en est-il ainsi ? Je crois que nous touchons là au troisième sens du mot citoyen, le sens fort, dont j’ai parlé avec Renan. Les Européens (ceux qui sont dans l’Union, et même au-delà) ont bien la conscience d’une histoire commune, et même d’une identité commune (l’héritage gréco-latin, puis chrétien puis celui des Lumières), mais ils n’ont pas le sentiment de constituer une nation commune. En témoigne aujourd’hui le faible sentiment de solidarité entre les pays de l’Union. Ce sentiment n’est pas inexistant : il a existé et il existe encore des transferts importants des pays et régions les plus riches vers les pays et régions les plus pauvres. Mais la crise économique, depuis 2008, a montré la limite de ces transferts dans la zone euro : les pays de l’Europe du Nord (Allemagne, Finlande) n’entendent pas payer pour compenser ce qu’ils perçoivent comme des politiques imprudentes des pays de l’Europe du Sud (et même du centre). D’où le développement simultané de mouvements qualifiés un peu trop vite de « populistes », qui refusent d’aller plus loin dans la solidarité (en Allemagne, Finlande) ou qui dénoncent l’égoïsme du Nord de l’Europe (en Italie, Grèce, Espagne).

Le constat est clair aujourd’hui : nous sommes loin d’être des citoyens européens au sens large du terme, et c’est parce que nous n’en sommes pas (ou pas encore), que la citoyenneté au sens strict est si étiolée et contestée.

Je terminerai en évoquant quelques réponses à cette question : comment pouvons-nous sortir de cette situation instable, renforcer la citoyenneté au sens large et par là la citoyenneté au sens strict ? C’est là que nous retrouvons le titre de notre débat : « Moi, citoyen européen, je voudrais… ». Examinons rapidement les multiples manières de terminer cette phrase.

(1) Il y a ceux qui pensent que l’Union européenne a atteint un point d’équilibre, qu’elle n’ira pas au-delà, qu’elle n’ira pas vers une intégration plus forte entre les différents pays, en particulier après l’élargissement à 27 membres. On en restera à une citoyenneté européenne stricte, mais limitée, car l’U.E. ne deviendra jamais un État fédéral. Cela n’empêchera pas un certain enrichissement de la citoyenneté européenne, faible, stricte et même large, mais qui ne nous fera pas sortir vraiment du cadre actuel.

(2) Il y a ceux pour qui la citoyenneté appelée européenne est appelée à devenir l’équivalent de la citoyenneté nationale, et peut-être la remplacer, quand l’Europe sera un État fédéral, ou proche d’un État fédéral (quand il y aura des États-Unis d’Europe, en quelque sorte).

(3) Il y a ceux pour qui l’Union européenne  préfigure l’idée d’une nouvelle citoyenneté, une citoyenneté sans État-nation, dans une Union européenne qui serait une fédération, mais pas un État fédéral (Jacques Delors parlait de « fédération d’États-nations »). Dans cette perspective, on considère que même si les Européens ont un passé et une culture commune, ils ne constitueront pas avant très longtemps un seul État-nation, de la Grèce à la Suède, de l’Irlande à la Lituanie. Mais on estime en même temps qu’il n’est pas nécessaire, pour qu’il y ait une citoyenneté européenne forte, qu’existe une nation, avec une culture et une langue commune. Il suffit que les Européens soient d’accord sur des valeurs et des principes fondamentaux. Selon l’expression du philosophe allemand Jürgen Habermas, il pourrait exister un « patriotisme constitutionnel », un patriotisme qui aurait ses racines non plus dans l’attachement à une nation particulière, mais dans une communauté de valeurs et de principes. Pour ceux qui défendent une telle position, le processus d’unification des États européens fera naître progressivement un demos européen (sans nécessairement faire naître une  nation et un État européen fédéral), il fera naître progressivement un espace public européen (des partis politiques européens, des débats à l’échelle européenne), et il conduira à mettre en place des institutions permettant aux citoyens de devenir peu à peu des citoyens européens au sens fort du terme (une démocratie participative au niveau européen, par exemple).

(4) Il y a ceux qui veulent une Union européenne minimale, qui redonne le pouvoir aux États-nations. Pour ceux-ci, la véritable citoyenneté est nationale, la citoyenneté européenne ne peut avoir qu’un sens faible, et un sens strict extrêmement limité.

On le voit, on peut souhaiter différentes évolutions de la « citoyenneté européenne ».

Que peut-on penser de ces quatre solutions ? Il appartient à chacun de choisir en fonction de ses préférences politiques, de ce qu’il estime possible et souhaitable. Je dirai simplement quelques mots de ces quatre positions, pour lancer le débat :

La première position peut paraître trop conservatrice, se contenter de ce qui est.

La deuxième position (l’U.E. comme État fédéral) ne semble plus d’actualité, tout particulièrement après le dernier élargissement. Comme le rappelle le juriste Renaud Dehousse, dans l’UE « les États tiennent une place centrale, ce qui distingue l’UE d’un État fédéral, où les liens entre les composantes et le pouvoir central sont plus ténus » (La fin de l’Europe). Les mots fédéralisme et fédéral ont été bannis des derniers textes européens.

La troisième position paraît bien floue (de nombreux commentateurs pensent que l’idée d’une « fédération d’États-nations » est une idée contradictoire, que la position des partisans d’un État fédéral est plus claire, même si elle est irréaliste) et l’évolution actuelle ne va pas dans ce sens : le demos européen, après plus d’un demi-siècle de construction européenne n’est toujours pas en vue…

La quatrième risque, souverainiste, d’effacer tous les acquis de l’Union européenne auxquels nous tenons.

Il me semble (moi, citoyen européen…), tout compte fait, qu’une variante de la première position est la plus réaliste, la moins utopique. Elle consiste à insister fortement sur le fait que l’Union européenne doit devenir beaucoup plus démocratique qu’elle n’est. Elle peut le devenir sans devenir un super État-nation, ou un État fédéral, en restant ce qu’elle est, une union où les différents États souverains partagent leur souveraineté tout en restant indépendants. L’U.E. est une union d’États-nations, une construction post-nationaliste, mais non pas post-nationale ni post-étatique. Cela n’interdit pas de considérer que l’Union européenne réalise ce que Jean Monnet appelait une « fusion des intérêts », qui dépasse le seul « équilibre des intérêts », qu’elle définit un intérêt européen supérieur à la somme des intérêts nationaux (Mémoires, 371). Mais dans un tel cadre la citoyenneté européenne au sens strict reste limitée, ce qui n’empêche pas de développer largement le pouvoir et le contrôle  des citoyens de chaque pays sur les décisions européennes (et l’information de ceux-ci, dont je n’ai pas parlé ici par manque de temps).

Je terminerai en disant que la structure politique de l’Europe, vous l’avez vu, est  hybride, inévitablement bâtarde, et cela a évidemment des conséquences : l’Union européenne est par nature plus éloignée des citoyens de chaque État que ne l’est l’État national (dont on sait déjà qu’il apparaît très lointain à beaucoup de citoyens !). Cela doit nous conduire à tout faire pour combler ce qu’on appelle le « déficit démocratique » de l’Europe. Mais l’Union européenne ne sera pas de sitôt un État fédéral, elle n’aura pas de sitôt les caractéristiques que Renan attribuait à la nation : « une grande solidarité, constituée par le sentiment du sacrifice qu’on a fait et qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé, elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible, le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune ». Je crois cependant qu’après avoir fait  ce constat, nous devons tout faire pour que l’Union européenne soit « une grande solidarité » et que les citoyens expriment le plus fortement possible « le désir de continuer la vie commune ».

30 avril 2013

PENSER LE POPULISME AVEC ISTVAN BIBO

Filed under: Démocratie,Europe,Liberté,Nation,Populisme — Auteur @ 12:41
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Remarques à partir de la lecture de : István Bibó : Misère des petits États d’Europe de l’Est (Albin Michel, 1993)

 István Bibó, dans cet ouvrage qui contient des essais écrits immédiatement après la guerre (en particulier  Les raisons et l’histoire de l’hystérie allemande, 1942-1944) met en œuvre, pour comprendre le nationalisme (allemand et centre européen) un concept qui a son origine dans la psychiatrie, celui d’hystérie. Il ne s’attache jamais à définir le sens que lui donne la psychiatrie. Mais le sens  politique qu’il lui donne est clair.

La théorie de l’hystérie politique de Bibó peut être résumée de la manière qui suit (point 1 à 5). Mais le caractère le plus original de cette théorie n’apparaît que lorsque Bibó l’applique au nazisme et aux multiples formes de nationalismes dans l’Europe centrale de l’entre-deux-guerres : paradoxalement, ce que Bibó nomme le populisme ne peut fleurir que dans des sociétés démocratiques ou en voie de démocratisation. Je terminerai cette note par des considérations sur l’actualité de la pensée de Bibó. Il me semble qu’elle permet de mieux comprendre la situation qui est celle de l’Union européenne (le développement des populismes, la « renationalisation » de l’Union).

 (1) Bibó commence par dégager l’origine de l’hystérie politique. Elle naît d’une expérience historique traumatisante de la communauté : les membres de celle-ci ont le sentiment, face à une situation historique, que « la solution des problèmes qui en découlent dépasse leur capacité » (21). Il peut y avoir diverses causes à ce sentiment : le caractère soudain de la situation, le sentiment de souffrances imméritées, la gravité des problèmes, l’immaturité de la communauté en question qui ne parvient pas à faire face à cette expérience, etc. Il est à remarquer que Bibó souligne fortement l’importance des affects dans le développement du populisme : « les catastrophes ne sont jamais provoquées par des idées, mais par des affects qui les imprègnent » (109).

(2) L’important n’est pas tant ces différentes causes que ce qui en résulte : une « paralysie de la pensée politique, des sentiments et des intentions de la communauté », qui se fixent exclusivement sur l’interprétation de cette situation (22). La communauté ne part plus alors de la réalité et de ce qui est possible, mais de ce qu’elle imagine être ou voudrait devenir. Ses dirigeants et l’opinion opposant des slogans aux faits désagréables (23). Dans une telle situation, il s’opère une « sélection à rebours, qui favorise les tenants des faux compromis, les conciliateurs de l’inconciliable, les faux réalistes dont le réalisme dissimule leurs ruses, leur violence ou leur obstination » (23) alors que les personnalités clairvoyantes sont étouffées « par le mur de l’auto-satisfaction et d’une vision du monde hystérique et fermée » (23). Tout est alors en place pour que se développe une « tendance à la fausse évaluation » (23) que Bibó décrit très finement. Ces communautés « considèrent avec un respect inavoué les résultats obtenus par les communautés vigoureuses qui savent regarder leurs problèmes en face et acceptent en même temps avec empressement les hommages qui sont rendus à elles-mêmes, en général, à tort » (23). On voit alors apparaître en même temps une surestimation excessive de leur propre pouvoir, sous la forme, par exemple, de « la foi en la force magique de mots désignant des choses inexistantes, c’est-à-dire de la propagande » (23), et un sentiment d’infériorité ; un discours sur le caractère exceptionnel de la nation et une sous-estimation de la valeur des résultats réellement atteints ; le respect immodéré des succès obtenus et la recherche excessive de réparations pour les maux réels ou, souvent, imaginaires, infligés par les autres communautés, etc..

(3) La communauté devenant de plus en plus incapable de voir la cause de ses malheurs et échecs, elle trouve des raisons imaginaires qui lui permettent de prolonger la fausse situation dans laquelle elle vit. Elle se réfugie alors dans une pseudo-solution, une solution illusoire, en s’inventant « une formule ou un compromis qui cherche à concilier l’inconciliable », ce qui revient à éviter les forces qui, dans la réalité, s’opposent à cette solution, forces qu’il faudrait combattre activement (22). La « réaction faussée et démesurée face aux stimuli venant de l’environnement » (23) conduit par exemple à rechercher un bouc émissaire (que l’auteur qualifie de recherche d’une « explication magique », qui suscite une « contre-magie » destinée à combattre ces forces magiques imaginaires).

(4) L’adoption de cette fausse solution persuade la communauté qu’elle est active, unie, indépendante, démocratique, alors que dans un tel état, « le pays agit comme s’il était uni, alors qu’il ne l’est pas, comme s’il était indépendant, alors qu’il ne l’est pas, comme s’il était démocratique, alors qu’il ne l’est pas, comme s’il vivait une révolution, alors que dans la réalité il croupit dans l’inactivité » (22).

(5) Une telle attitude hystérique finit par susciter dans le réel l’hostilité que la communauté, dans un premier temps, surestimait ou imaginait. La guerre peut s’ensuivre, et la communauté est vaincue non pas parce qu’elle est physiquement inférieure mais parce qu’elle entretenait un faux rapport à la réalité (24).

 

 Bibó illustre cette théorie abstraite en l’appliquant au cas de l’Allemagne et des pays de l’Europe centrale.

Il récuse de nombreuses interprétations du nazisme (par la culture allemande, ou bien des explications du type de celles avancées par les marxistes). Il soutient que la situation traumatisante, dans le cas de l’Allemagne, a été l’impossibilité de réaliser son unité, comme l’avaient fait les autres pays d’Europe, par voie démocratique. L’impérialisme allemand est une « surcompensation de la faiblesse » (72), qui développe le « culte magique du pouvoir » (72).

En développant cette idée, Bibó fait intervenir une idée fondamentale, qui n’apparaît pas dans le schéma présenté ci-dessus, et qui est sans doute ce qu’il y a de plus original dans la pensée du philosophe hongrois.

On peut approcher cette idée, dans un premier temps, à partir de l’analyse qu’il fait des guerres contemporaines (80-81). Il montre que la « guerre sans passion » des princes européens a cédé progressivement la place, à l’époque démocratique, à une guerre qui fait intervenir des masses (par la conscription, en particulier), guerre qui présente de tout autres caractéristiques. Car pour pouvoir conduire une guerre, dans une société en voie de démocratisation, « il fallait susciter auprès du peuple insurgé le sentiment d’une menace d’agression » (81). L’ennemi n’est donc plus le prince et ses armées, mais le peuple ennemi. Les guerres révolutionnaires et napoléoniennes sont la première illustration de ces guerres qui déboucheront sur des atrocités inconnues des guerres précédentes. Elles ouvrent la voie à « des guerres d’extermination entre des peuples » (81). Pour le dire en un mot, les guerres modernes sont des guerres démocratiques. Même si Bibó reconnaît que la démocratie, pacifique par nature, ne devient agressive que par crainte (81), il met en évidence la propension des démocraties, lorsqu’elles sont dans une situation fondamentale traumatisante, à la guerre d’un nouveau type, et aussi la difficulté de ces démocraties à terminer les guerres (comme en témoigne le Traité de Versailles, avec sa volonté de faire payer à l’infini les vaincus, cela parce que les hommes d’État doivent, pour gagner la voix de leurs électeurs, « assouvir  leur haine contre l’adversaire d’hier », 83). Le « bon sens traditionnel des traités de paix européens » (84) est alors devenu impossible. L’histoire aurait été différente, estime Bibó,si les alliés, après Versailles, avaient cherché à favoriser une reconstruction démocratique de l’unité allemande. Mais ils ont voulu donner des leçons de morale aux Allemands : « le pire traitement des hystériques consiste à leur asséner des jugements moraux et à les traiter en êtres inférieurs » (92) ; « les démocraties victorieuses éprouvèrent une irrésistible envie de moraliser » (92 ; cf. la clause du traité de Versailles sur la « culpabilité » de l’Allemagne). Le traité comportait « une condamnation morale au nom de principes que la communauté politique allemande n’était pas assez mûre pour accepter et que les vainqueurs eux-mêmes n’appliquaient pas » (114).

À partir de cette analyse, il est possible de généraliser. De même que les traits nouveaux de la guerre s’expliquent par le fait que la guerre est devenue démocratique, Bibó montre que le fascisme et le nazisme ne peuvent naître que dans une société démocratique ou en voie de démocratisation. Dans de telles sociétés, la catastrophe (la défaite dans le cas de l’Allemagne) s’accompagne de l’effondrement des puissances politiques et sociales d’oppression traditionnelles (aristocraties, monarchies). Cet effondrement a conduit les peuples à dissocier le sort de la nation de celui de la liberté : « le fascisme existe en germe partout où, à la suite d’un cataclysme ou d’une illusion, la cause de la nation se sépare de celle de la liberté » (111). La liberté, dans des pays en cours de démocratisation, et face à la difficulté de celle-ci, paraît alors une menace pour la nation (Bibó le montre particulièrement bien sur le cas des pays de l’Europe centrale, à fortes minorités nationales, où la démocratisation a été vécue comme un risque de destruction de la communauté, en raison de la liberté d’expression et d’action qu’elle donne aux minorités). C’est seulement dans une société démocratique ou en voie de démocratisation que peut jaillir cette idée absurde : « obtenir que les forces des masses qui, dans les pays européens ayant connu une évolution harmonieuse, soutiennent, du fait de la révolution démocratique, la cause de la nation et de la liberté, s’alignent uniquement derrière la cause de la nation et non derrière celle de la liberté » (111) ; « aussi paradoxal que cela puisse paraître, le fascisme n’existe que là où les masses sont animées de sentiments démocratiques » (111), « le fascisme est la déformation de certaines manifestations de la crise de l’évolution démocratique » (112) ; « même étroit et mesquin, le nationalisme est un sentiment de masse apparenté au démocratisme », lorsque celui-ci ne peut, pour une raison ou une autre, se développer dans une communauté (155). Le nationalisme ne se développe que sur fond de « la peur pour l’existence de la communauté » (156). Les individus et les communautés immatures (où la démocratisation est en cours) « réagissent au sentiment d’incertitude existentielle en reniant leur ancien système de valeurs » (164).

Bibó est particulièrement convaincant dans l’application de ces analyses à la forme du pouvoir personnel de Hitler. Avec la démocratisation relative qu’a connue l’Allemagne à partir de la fin du XIXe siècle, « petit à petit le peuple tout entier demande à être guidé non par les méthodes traditionnelles des dynasties et des souverains, mais par des méthodes qui tiennent compte de ses propres besoins et de ses propres souhaits » (120). Mais « l’effondrement trop brutal d’un règne personnel traditionnel peut facilement conduire à la dégénérescence de ce souhait essentiellement démocratique : désemparée, la communauté instaure alors une dictature personnelle » (120). Le principe hitlérien du Führer intervient alors pour « résoudre la tension entre le désir du peuple d’être conduit par des méthodes démocratiques et son pénible sentiment d’être abandonné » (120). C’est pourquoi Bibó peut affirmer que le peuple allemand ne voulait pas une dictature mais un régime politique exprimant les vœux de la communauté : « sa volonté était entièrement conforme au principe fondamental de la démocratie », mais la situation l’amena à penser qu’elle pouvait prendre la forme du pouvoir personnel du Führer (120). Le peuple allemand est tombé dans un piège fatal : « l’hitlérisme était fort et remportait des succès tant qu’il représentait l’autodétermination, la démocratie et le socialisme » (123). Une fois les buts d’Hitler apparus au grand jour, l’hitlérisme était condamné, par l’action des Européens, bien sûr, mais aussi par la désillusion du peuple allemand.

Une telle théorie permet de comprendre, selon Bibó, le caractère monstrueux (au sens étymologique d’un phénomène que l’on montre parce qu’il est fortement contradictoire) du fascisme et du nazisme : « le despote absolu qui s’appuie sur le mouvement des masses, l’absurdité d’un populisme qui méprise les foules, la quadrature du cercle que représente le nationalisme anti-démocratique, l’aberration d’une révolution anti-libertaire et la guerre d’extermination que mènent les peuples les uns contre les autres » (113). Bibó décrit dans le détail les « contradictions internes de l’âme hystérique » (113). En réaction contre le Traité de Versailles, la communauté politique allemande renversa les valeurs européennes, mais  dans une attitude contradictoire : l’Allemagne se tourne rageusement contre les valeurs européennes au nom duquel elle a été blâmée et condamnée mais elle demande satisfaction devant les institutions mêmes qui lui ont infligé cette humiliation ; Hitler veut la réhabilitation morale des Allemands, mais il se soustrait à ses responsabilités en valorisant ce dont l’Allemagne a été accusée ; la nation allemande n’ayant pas été traitée sur un pied d’égalité, Hitler réclame que le peuple allemand soit traité avec égalité mais il érige en loi l’inégalité des peuples ; Hitler accuse les pays européens d’avoir été responsables de la guerre mais il érige la guerre en loi de la vie des nations ; il réclame réparation mais considère que les peuples inférieurs doivent servir l’Allemagne ; il réclame le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes mais bafoue ce droit, etc. (113-114).

 

Avec beaucoup de précautions, il est possible d’appliquer cette théorie de l’hystérie politique au cas de l’Union européenne d’aujourd’hui.

Il me semble qu’une telle application permettrait d’avancer les thèses suivantes :

(1) Nous sommes en Europe dans une expérience historique traumatisante, car les citoyens ont le sentiment de problèmes qu’ils ne peuvent résoudre. Ils ressentent de ce fait une peur, peur pour l’Union européenne, qui se transforme très rapidement en peur de l’Union européenne, car cette peur pour l’Union est une peur pour leur nation au sein de l’Union européenne.

(2) Les causes de cette expérience traumatisante sont à déterminer précisément mais elles ne peuvent résider dans la montée des nationalismes et populismes, qui en sont plutôt les effets. Les causes sont à chercher ailleurs (l’Europe, avec la mondialisation, n’est plus au centre du monde ; la difficulté de mettre en place, à 27, une gouvernance européenne, etc.).

(3) On ne doit donc pas confondre les égoïsmes nationaux (si l’on tient à ce terme) qui relèvent des causes des difficultés de l’Union (égoïsmes qui sont naturels, et difficilement éliminables, car l’Union est composée de multiples nations, ayant chacune ses intérêts traditions) et les populismes (effet de la crise de l’Union, qui, en retour, accentue celle-ci).

(4) On ne doit donc pas opposer le populisme et la démocratie, ni le populisme et la construction européenne. Comme Bibó le montre, le populisme naît des difficultés dans la construction de la nation démocratique. De même le populisme européen d’aujourd’hui naît des difficultés de la construction de l’Union européenne. Il n’y a pas, d’un côté, la construction européenne, et de l’autre une essence éternelle qui serait l’égoïsme national (dont une des manifestations, extrême, serait le populisme). Une telle explication, souvent avancée par les fédéralistes, me semble confondre les deux phénomènes que sont l’égoïsme national et le populisme nationaliste. Il me semble qu’on a tort de parler, par exemple, d’une « renationalisation » des politiques européennes. On désigne par ce terme un peu tout et n’importe quoi (« la montée des égoïsmes nationaux », qui inclut aussi bien le rôle nouveau et plus important du Conseil européen des chefs d’État que le développement du populisme). Le populisme (en France celui de l’extrême droite et de l’extrême gauche, qui imbibe aussi une partie des deux partis de gouvernement) me semble un phénomène très différent, et nouveau. Et un phénomène qui est encore plus une impasse que le nationalisme de l’entre-deux-guerres. Car le repli sur la nation sans la liberté (pour reprendre les termes de Bibó) pouvait avoir une certaine crédibilité, même si cela s’est révélé être une impasse tragique. Mais dans notre expérience historique traumatisante, le repli sur la nation sans l’Europe est d’emblée frappé d’inanité (le désastre économique, dans une économie mondialisée comme la nôtre, sanctionnerait immédiatement le repli sur la nation). D’où le caractère nouveau des populismes d’aujourd’hui en Europe : ils relèvent du fantasme nationaliste, tout comme le nationalisme des années 30, mais à la différence de celui-ci d’un fantasme qui ne prétend même plus devenir réalité. On aurait tort cependant de s’en réjouir, car la rêverie nationaliste des populistes européens, si elle ne prétend rien construire parce qu’elle sait qu’elle ne peut rien construire, peut par contre détruire.

(5) Bibó estimait qu’on ne pouvait faire reculer les fascismes et les nationalismes qu’en menant à bien la démocratisation de l’Allemagne et des pays d’Europe centrale, c’est-à-dire qu’en développant à la fois la nation et la liberté (cf. plus haut). Il me semble que, de la même façon, on ne pourra faire reculer les populismes européens qu’en développant à la fois l’Union et les nations européennes. Car ces nations, en permettant aux populismes de prospérer en leur sein, témoignent qu’elles désespèrent de l’Union parce qu’elles ont peur pour elles-mêmes au sein de cette Union. Il faut donc trouver non seulement les institutions et les politiques qui intègrent les pays européens (le « fédéralisme », si l’on tient à ce terme) mais aussi des institutions et politiques qui reconnaissent davantage le fait national. Je précise que cette position n’est pas du tout une position souverainiste. Elle estime que la construction européenne doit être approfondie, ce que refusent les souverainistes, mais qu’il faut trouver les moyens d’associer les nations, beaucoup plus que ce n’est le cas aujourd’hui, aux prises de décision. Il est impératif de dénoncer le rêve de la nation sans l’Union européenne, mais cela ne peut et ne doit se faire au nom de l’Union européenne sans la nation.

 

J’ajoute que l’on pourrait appliquer avec profit les hypothèses de Bibó à la France et à d’autres pays européens, fortement enclins au déni de réalité et à la recherche de boucs émissaires face à une expérience historique traumatisante (comme en témoigne en France la dénonciation de l’Allemagne, par certains, qui préfèrent fuir vers une solution imaginaire plutôt que d’analyser froidement la situation économique française et de prendre les décisions qui s’imposent).

 

29 octobre 2011

Comment éviter un populisme numérique

Article paru dans Le Monde, 12/10/2011 (Serge Champeau et Paul Mathias)

De nouvelles pratiques intellectuelles et sociales sont rendues possibles par les évolutions d’Internet. Toutes vont dans le sens d’un renforcement des pouvoirs des citoyens. Les nouvelles techniques de reproduction et de partage des contenus culturels permettent, par exemple, de faire d’ores et déjà valoir des exceptions gratuites ou payantes au droit d’auteur qui contribuent à défendre un droit d’accès à des oeuvres dont la destination essentielle est d’atteindre le public le plus large possible. Quant aux nouveaux outils numériques d’expression et de diffusion sur Internet, ils renforcent les contre-pouvoirs.

Chacun sait, cependant, que les contre-pouvoirs liés à l’utilisation des réseaux font naître, à leur tour, un fort sentiment de défiance – qui va nourrir certaines dérives populistes et autoritaires. La revendication d’un large accès aux oeuvres numériques peut se pervertir en téléchargement illégal, défendu par certains sur la base d’arguments travaillés avec précision, mais combattu par les professionnels de la culture. Diverses pratiques de piratage, également, peuvent favoriser le mouvement vers une transparence plus grande des pouvoirs, mais inquiètent les entreprises, les consommateurs et, en fin de compte, les citoyens. Ainsi le risque se fait-il jour que l’équilibre libéral des pouvoirs ne se dégrade en affrontements partisans et stériles, en conflits d’intérêts personnels et en marchandages divers, et n’aboutisse, à terme, à de nouveaux populismes ou à un nouvel autoritarisme.

Il semble cependant, en observant ce qui se passe en France avec la loi Hadopi et dans d’autres pays avec d’autres instances relativement analogues, que quatre lignes de force apparaissent progressivement :

1 – dans une démocratie, la régulation des contre-pouvoirs ne peut pas et ne doit pas être confiée au pouvoir étatique, et elle ne peut pas relever non plus des seules instances d’autorégulation. Partout, les autorités indépendantes semblent l’outil le mieux approprié : « autorités publiques indépendantes » en France, independent watchdogs en Grande-Bretagne, la forme exacte de ces institutions dépend du contre-pouvoir en question et des traditions nationales. L’important est que ces autorités indépendantes puissent lutter contre les deux formes jumelles du populisme : d’une part, en renforçant le pouvoir des citoyens et en faisant reculer le discours réactif « apolitique » ; d’autre part, en limitant les excès et perversions des contre-pouvoirs et en faisant reculer le discours réactif qui dénonce ces contre-pouvoirs comme autant de menaces ;

2 – le mode d’action structurante de toute autorité indépendante de régulation consiste à inciter les usagers à adopter des comportements qui ne mettent pas en danger les contre-pouvoirs. Elle cherche principalement à montrer ce que peut être une pratique à la fois créative et stabilisée des réseaux et de leur offre de ressources et fait par conséquent oeuvre de pédagogie. Pour ce qui concerne Internet, une nouvelle culture émerge des réseaux et il faut se donner les moyens institutionnels d’apprendre à exploiter les richesses parfois inattendues : en textes, en images, en sons de toutes origines ;

3 – des autorités indépendantes de régulation ont ainsi pour objectif seulement de limiter la défiance, d’établir par conséquent un équilibre entre défiance et confiance. Il est sain que les nouvelles pratiques de partage des contenus rendues possibles par Internet, que les nouvelles formes de journalisme, que l’open data movement[données publiques libres de droits] s’accompagnent de défiance. Aussi bien du côté de ceux qui s’inquiètent d’une remise en cause, toujours possible, de ces contre-pouvoirs, que du côté de ceux que les excès des contre-pouvoirs inquiètent. Le public ne s’y trompe pas, même s’il n’est pas prêt à accepter n’importe quelle forme de régulation ou de répression de ses usages numériques ;

4 – ces instances de régulation indépendantes doivent enfin être comprises comme un espace public où les nouveaux problèmes et les nouvelles solutions peuvent être formulés librement de manière à éclairer le législateur sur les enjeux d’avenir en l’aidant à construire de futurs équilibres juridiques et administratifs. Dans un contexte où l’évolution des techniques exige des réactualisations permanentes de la loi, Hadopi s’est ainsi adjoint des « Labs » appelés à réfléchir sur les grands enjeux économiques, sociaux ou intellectuels des pratiques informatiques – en toute publicité et dans une parfaite transparence. Economistes, juristes, sociologues, philosophes et, plus généralement, citoyens de diverses sensibilités et compétences, nous sommes ainsi plusieurs à participer à ces débats et à les animer.

En ce qui concerne la tâche plus spécifique des philosophes, elle peut se déployer selon deux axes : d’une part, en relation avec les spécialistes des autres disciplines, il importe de construire une interprétation d’ensemble de la régulation des contre-pouvoirs ; d’autre part, il est indispensable d’analyser, au plus près des pratiques culturelles contemporaines et sans jamais perdre de vue les possibilités du droit existant, les nouveaux types d’objets culturels (le livre numérique, le streaming, etc.) et les nouveaux types de sujets et agents (la personne privée, l’auteur, etc.), afin de favoriser des formes équilibrées d’exercice du contre-pouvoir que constitue Internet.

S’agissant du domaine relevant de la compétence d’Hadopi, ces formes de régulation seront celles qui permettront aux citoyens de consolider leurs contre-pouvoirs, de conquérir de nouvelles libertés et de les exercer enfin avec une claire conscience de leurs responsabilités – en apportant ainsi la preuve que, dans une société démocratique, confiance et défiance ne sont pas fatalement contradictoires, mais peuvent s’équilibrer en un rapport harmonique.

Sur un fond de confiance dans les valeurs et les institutions démocratiques, la défiance s’avère en effet essentielle au fonctionnement de nos sociétés : elle renforce la vigilance des citoyens, suscite l’émergence de contre-pouvoirs équilibrés et ajustés et restaure, en retour, la confiance civile et politique.

24 juillet 2011

LES CONTRE­-POUVOIRS ENTRE DÉFIANCE ET CONFIANCE

La défiance est un danger pour les démocraties. S’agissant de la France, P.Cahuc et Y.Algan ont mis en évidence à quel point l’étatisme et le corporatisme qui en est inséparable nourrissent une défiance à l’égard des institutions politiques et économiques, qui constitue une des faiblesses de notre pays (La société de défiance). Mais la défiance sur fond de confiance dans les valeurs et institutions démocratiques est essentielle au fonctionnement de nos sociétés.  C’est elle qui a suscité l’émergence, dans les démocraties libérales, de contre-pouvoirs dont la finalité est de restaurer la confiance sans pour autant annuler la vigilance des citoyens. Ces contre-pouvoirs intègrent la remise en cause des démocraties dans le fonctionnement même de celles-ci, selon la formule de P. Rosanvallon (La contre-démocratie). La défiance, en ce sens, est dans les démocraties contemporaines un des modes de la représentation. On peut le dire autrement : il y a une nostalgie de la confiance qui est suspecte, celle qui nourrit le paternalisme et le totalitarisme.

Mais nous sommes dans une conjoncture où la démocratie prend une forme autrement plus complexe. Nous assistons aujourd’hui à ce fait nouveau : les contre-pouvoirs, à leur tour, suscitent la défiance.

C’est évident dans un premier cas, celui de la presse. Il existe une défiance contemporaine à son encontre qui n’est pas de même nature que celle qu’exprimait la traditionnelle critique anti-démocratique des journaux. L’affaire Murdoch, sur ce point, est riche d’enseignements. La presse est un contre-pouvoir démocratique essentiel, mais une certaine presse peut s’ériger elle-même en pouvoir (par ce que l’on nomme en anglais sensation and intrusion : la capacité d’exploiter les sentiments les plus immédiats des citoyens à l’encontre des gouvernants et des élites, et le recours à des pratiques criminelles du type du phone hacking) et susciter la défiance, celle des gouvernants, terrorisés devant le pouvoir des tabloïds, mais aussi, comme on le voit aujourd’hui dans les réactions populaires contre l’empire Murdoch, celle des citoyens.

Une telle situation est devenue possible parce qu’une des potentialités des démocraties est la perversion des contre-pouvoirs. Plutôt que de vivifier la démocratie, ils peuvent se dégrader en ce que P. Rosanvallon nomme l’impolitique, un ensemble de comportements réactifs, sans vision d’ensemble de ce qu’exige le bien commun, ayant exclusivement pour objectif de contrôler les pouvoirs, de s’opposer à eux et de les affaiblir : « le citoyen s’est mué en un consommateur politique de plus en plus exigeant, renonçant tacitement à être le producteur associé du monde commun » (La contre-démocratie). Ce que l’on nomme assez confusément le populisme est la forme extrême de cette dégradation, une pathologie de la surveillance et de l’empêchement.

Un deuxième cas, celui de l’open data movement, est également instructif. La publication des données est certainement le meilleur moyen de démocratiser le pouvoir administratif et de lutter contre le populisme engendré par les pratiques opaques. Mais cette publication suscite à son tour, aujourd’hui, la défiance. Les enseignants s’inquiètent de la possible mise en ligne de leur notation, les employés de celle de leurs notes de frais, etc. À un autre niveau, celle de la publication illégale des données sensibles, les dérives du type de celle de Wikileaks ou d’Anonymous n’inquiètent pas seulement les diplomates et les gouvernants, mais tous les citoyens, qui savent que la frontière entre ce qui était considéré jusqu’ici comme secret et ce qui est public est en train de vaciller, pour le meilleur parfois, quelquefois aussi pour le pire.

Un troisième cas est celui de l’émergence de ce contre-pouvoir diffus qui est né avec Internet. Les nouvelles pratiques rendues possibles par le Web 2.0 vont globalement dans le sens d’un renforcement des pouvoirs des citoyens. Elles démultiplient leur pouvoir de surveillance et d’empêchement et sont en train de susciter de nouveaux modes d’implication et d’intervention active dans le processus politique. Cet empowerment peut se constater à de multiples niveaux. Les nouvelles techniques de reproduction et de partage des contenus permettent par exemple aux citoyens de faire valoir à plein les exceptions au droit d’auteur (exceptions de copie privée, au profit des handicapés, des bibliothèques, des établissements d’enseignement, etc.) c’est-à-dire leur droit d’avoir accès à des œuvres dont la destination est la diffusion– même si celle-ci doit être organisée par le droit afin de faire respecter les intérêts des diverses parties. De la même manière, les nouveaux outils qui permettent à chacun de s’exprimer librement sur Internet renforcent les contre-pouvoirs. La publication de commentaires et de blogs permet aux citoyens d’acquérir de nouveaux pouvoirs dans leurs rapports à des médias dont le professionnalisme constitue certes une garantie de sérieux de l’information, mais peut aussi fonctionner comme une barrière contre l’émergence, dans l’espace public, de préoccupations trop souvent muettes. Chacun sait cependant que ces contre-pouvoirs liés à l’utilisation d’Internet font naître aujourd’hui, à leur tour, un fort sentiment de défiance. La revendication d’un accès plus large aux œuvres, en particulier lorsqu’elles sont numériques, peut se pervertir en téléchargement illégal, défendu par certains mais suscitant la levée de boucliers des professionnels de la culture. Les diverses pratiques de hacking, qui peuvent dans certains cas favoriser le mouvement vers une transparence plus grande des pouvoirs, inquiètent les consommateurs et les citoyens, etc.

C’est pourquoi nous assistons à l’émergence, dans nos démocraties, d’une défiance d’un type nouveau, et parallèlement d’un nouveau populisme. Non plus celui dirigé contre les pouvoirs et les élites, mais celui qui vise désormais les contre-pouvoirs eux-mêmes. Certes, l’équilibre libéral des pouvoirs, lorsqu’il se dégrade en affrontements partisans stériles, en conflits d’intérêts personnels et en marchandages, a toujours suscité une défiance populiste à l’encontre de la démocratie (comme en témoigne aujourd’hui la renaissance d’un discours anti-démocratique : « voyez comment la Chine, qui ne s’embarrasse pas de contre-pouvoirs, est efficace »). Le progrès même de la division des pouvoirs et de la transparence peut susciter le populisme, comme le fait remarquer P. Rosanvallon (La légitimité démocratique). Mais cette défiance prend aujourd’hui des formes nouvelles, en rapport avec la multiplication et la diversification des contre-pouvoirs dans les sociétés démocratiques. Il est clair que l’affaire Murdoch suscite, en Grande-Bretagne, une réaction d’un type nouveau contre la presse, comme en témoigne le débat sur les divers moyens de réguler les tabloïds : les appels se multiplient en faveur non seulement d’une auto-régulation des organes de presse ou de la mise en place d’autorités de surveillance indépendantes mais, comme s’en inquiètent certains périodiques (The Economist, par exemple), en faveur d’un contrôle juridique et politique très étroit de la presse. On peut constater un phénomène semblable avec l’apparition d’une critique populiste d’Internet, que les milieux particulièrement engagés dans le développement d’Internet sous-estiment, en l’interprétant comme un résidu réactionnaire. Le harcèlement en milieu scolaire ou professionnel via les réseaux sociaux, par exemple, commence tout juste à être pris au sérieux. Des ouvrages comme celui de M. Nussbaum et S. Levmore (The Offensive Internet), qui dénonce fermement, sur une base progressiste, les atteintes à la vie privée, ou bien, en France, comme celui d’A. Türk, président de la Commission Nationale Informatique et Libertés (CNIL), La vie privée en péril, font encore figure de précurseurs.

Les démocraties sont désormais confrontées à une tâche nouvelle et complexe : celle de réguler les contre-pouvoirs, non pas pour les corseter mais pour les renforcer, c’est-à-dire pour éviter qu’ils se dégradent en formes d’expression et d’action populistes, lesquelles à leur tour suscitent inévitablement un populisme de sens opposé, qui à terme est un danger pour les contre-pouvoirs et la démocratie elle-même.

Du fait de la diversité des contre-pouvoirs en question, il est bien difficile de dégager des préceptes généraux permettant de guider l’action politique dans cette nécessaire tâche de régulation. Il nous semble cependant, en tirant les leçons de la mise en place, en France, de l’HADOPI [Haute Autorité pour la Diffusion des Œuvres et la Protection des Droits sur Internet], en observant aussi ce qui est en train de se passer dans d’autres pays, en rapport avec le téléchargement illégal, le hacking, les intrusions de la presse dans la vie privée, etc. que peu à peu quatre lignes de force se font jour.

1) Lé régulation des contre-pouvoirs ne peut pas, ne doit pas, être confiée, dans une démocratie, au pouvoir étatique, et elle ne peut pas relever non plus des seules instances d’autorégulation. Partout les autorités indépendantes semblent l’outil le plus approprié, même s’il est difficile de les mettre en place (« autorité publique indépendante » en France, « independent watchdog » en Grande-Bretagne, etc.). La forme exacte de ces institutions dépend évidemment du contre-pouvoir en question et des traditions nationales. L’important est que ces autorités indépendantes puissent lutter efficacement contre les deux formes jumelles de populisme : qu’elles parviennent à renforcer le pouvoir des citoyens, et par là à faire reculer le discours réactif contre mes gouvernants et les élites et qu’elles parviennent à limiter les excès et perversions des contre-pouvoirs, et par là à faire reculer le discours réactif illibéral qui dénonce ces contre-pouvoirs comme autant de menaces. L’HADOPI, qui n’est peut-être pas, dans sa forme actuelle, une institution idéale, a au moins le mérite de viser clairement ces deux objectifs : elle veille à la fois, par exemple, à ce que les DRM (outils régissant la gestion des droits numériques) ne privent pas les consommateurs du bénéfice des exceptions au droit d’auteur prévues par la loi et à ce que les droits des auteurs soient respectés.

2) Le mode d’action de ces autorités indépendantes de régulation est non pas d’abord et essentiellement de réprimer mais d’inciter les citoyens à adopter des comportements ne menaçant pas les contre-pouvoirs. Comme R. Thaler et C. Sunstein l’ont mis en évidence dans Nudge, il s’agit là d’un trait commun à de nombreuses instances modernes de régulation. L’HADOPI, pour sa part, se donne pour objectif, avec la technique de la réponse graduée, de sensibiliser les internautes à un usage responsable des contenus culturels en ligne. Elle les informe des offres légales payantes ou gratuites disponibles sur Internet, elle travaille à encourager le développement d’une offre légale riche et diversifiée.

3) Ces autorités indépendantes de régulation n’ont pas pour objectif de rétablir définitivement la confiance, mais seulement de limiter la défiance, d’établir un équilibre précaire entre défiance et confiance. Nous sommes définitivement dans des sociétés où un certain type de confiance ne peut plus, ne doit plus exister. Il est sain que les nouvelles pratiques de partage des contenus rendues possibles par Internet, ou les nouvelles formes de journalisme, ou l’open data movement, s’accompagnent d’interrogations et même de défiance, cela en deux sens opposés : du côté de ceux qui s’inquiètent d’une remise en cause, toujours possible, de ces contre-pouvoirs, comme du côté de ceux que les excès des contre-pouvoirs inquiètent. Il est donc sain que les instances de régulation, du type de l’HADOPI ou de la CNIL, suscitent elles-mêmes la défiance. Mais défiance et confiance ne sont pas nécessairement contradictoires. Les citoyens ne s’y trompent pas, qui dans leur majorité, selon selon un récent sondage, font bon accueil à l’HADOPI, mais qui ne sont pas prêts pour autant à accepter n’importe quelle forme de régulation des pratiques de reproduction et partage des œuvres culturelles et de répression du téléchargement illégal.

4) Ces instances de régulation indépendante doivent être comprises enfin comme un espace public où la défiance et la confiance s’expriment, où les nouveaux problèmes et les nouvelles solutions peuvent être formulés librement et ouvertement, de manière à éclairer le législateur sur les enjeux et à l’aider à construire les équilibres nécessaires, même si l’évolution des techniques exige des réactualisations permanentes de la loi. S’agissant de l’HADOPI, des débats techniques importants se déroulent dans les Labs associés à l’institution, sur la régulation du streaming, sur les DRM, etc., cela dans la publicité et la transparence.

 

 

 

14 mai 2011

PRESSE ÉCRITE, PRESSE NUMÉRIQUE ET OPINION PUBLIQUE

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(conférence faite à Bordeaux devant un public d’étudiants et lycéens, dans le cadre de l’Université de tous les savoirs, mai 2011)

Il n’est pas facile de parler, moins d’une heure, d’une question qui est particulièrement complexe, celle des rapports des divers moyens d’information (presse, radio, télévision, médias numériques) et de ce qu’on appelle « l’opinion publique ». Je me contenterai de faire le point sur quelques évolutions importantes et nous aurons sans doute l’occasion d’aborder d’autres questions au cours du débat.

Avant d’aborder ce sujet, il est nécessaire de faire un peu d’histoire afin de rappeler ce qu’on entend, au sens strict du terme, par opinion publique. Je commencerai donc par quelques remarques assez abstraites, pour en venir seulement ensuite à la presse et aux médias traditionnels puis à Internet.

Quand on emploie aujourd’hui l’expression l’opinion publique, on pense souvent aux sondages. Mais l’opinion publique, à l’origine, et aujourd’hui encore, ce n’est pas cela (même si les sondages peuvent aider à la connaître). L’expression est née, aux XVIIIe et XIXe siècles, en Europe, avec la démocratie (il n’y a d’opinion publique, à proprement parler, que dans les démocraties) pour désigner la formation, par les citoyens, d’un certain type d’opinion, dans ce qu’on appelle un espace public.

Expliquons rapidement les termes de cette définition. Pour qu’il y ait une opinion publique, il ne suffit pas de s’exprimer devant un public (par exemple créer un blog pour faire savoir qu’on aime ceci ou cela). Une opinion publique c’est un propos public particulier, car (1) il concerne l’intérêt général (si je dis, même devant un vaste public, que « j’aime le chocolat », ce n’est pas une opinion publique ; par contre si je dis « le groupe auquel j’appartiens subit une injustice, il fait l’objet d’une discrimination », c’est une opinion publique, puisque j’attire l’attention de tous sur ce qui est ou devrait être un problème pour tous) et (2) et c’est un propos émis dans un espace public, c’est-à-dire un lieu ouvert (par exemple un journal, une chaîne de télévision, ou une rue), où se réunissent des citoyens qui n’ont pas nécessairement les mêmes intérêts, croyances et valeurs que moi.

Vous savez sans doute qu’il y a eu plusieurs canaux de l’opinion publique, depuis le XVIIIe, dans les démocraties. Le principal a été la presse. Un journaliste, un homme politique, un expert, voire un simple citoyen, quand ils écrivaient dans un journal, exprimaient publiquement une opinion devant d’autres citoyens qui ne partageaient pas nécessairement les mêmes intérêts, croyances et valeurs. Les journaux ont été inventés pour faire converger l’attention des lecteurs vers des arguments qu’ils ne connaissaient pas, qui n’allaient pas toujours dans le sens de leurs idées, arguments qui pouvaient modifier leurs idées et même, en retour, celles des auteurs des articles. En ce sens, un journal forme l’opinion publique, il ne se contente pas d’exprimer une opinion qui serait déjà là. La presse, dans le meilleur des cas, a donc pour fonction de faire émerger, par l’expression d’opinions publiques et par le débat, une synthèse, ou un compromis, qui n’existaient pas au départ. On comprend qu’elle soit un des lieux d’apprentissage de la démocratie (en effet, dans une assemblée démocratique, la loi qui est finalement votée n’exprime pas une opinion antérieure, elle est ce qui surgit du débat démocratique hors du Parlement et à l’intérieur de celui-ci).

J’ajoute, pour en terminer avec ce rappel historique, que tous les citoyens n’avaient pas, dans un journal, le même accès à l’écriture, et que donc le pouvoir de forger l’opinion publique était très inégalement réparti (ce sont des élites, de différentes sensibilités, qui fondaient les journaux et écrivaient dans ceux-ci). Et l’on sait aussi que le cercle des lecteurs est resté pendant longtemps assez restreint, malgré les progrès de l’éducation.

Résumons tout cela en termes un peu différents (ceux de Tarde, dans L’opinion et la foule) : un public, même s’il est restreint, n’est pas une foule (une masse d’individus unis par des émotions), c’est un ensemble de citoyens, qui ne sont pas des individus dans un état de fusion émotionnelle, mais des êtres autonomes, qui, dans un espace public, écrivent et lisent des propos relatifs à ce qui est commun. Un journal est une « conversation publique » (Tarde).

Vous aurez remarqué que j’ai très souvent parlé, dans le bref résumé qui précède, au passé et vous pourriez vous demander pourquoi. La presse n’a pas disparu, même si elle est partout en crise et connaît des évolutions spectaculaires en ce moment. Avant de parler de ces évolutions, je voudrais parler d’abord de ce qu’on appelle la « crise de confiance » qui touche la presse et les médias traditionnels, dans toutes les démocraties, et en France en particulier.

Nous examinerons tout à l’heure les causes de cette crise de confiance qui frappe la presse et les médias traditionnels, causes qui tiennent à l’apparition de nouvelles techniques (le Web 2.0), à un profond changement culturel qui est inséparable de ces techniques, et à un nouveau modèle économique (un nouveau type de publicité qui assèche les ressources des médias traditionnels). Je me contenterai d’abord de décrire rapidement cette crise, qui est bien connue aujourd’hui.

Je m’appuierai pour ce faire sur un livre récent, La fin des journaux, écrit par un historien de la presse, Bernard Poulet, qui avance une analyse très intéressante. Il rappelle que dans les années 80-90 un nouveau modèle de presse d’opinion a vu le jour : on a assisté au passage d’une presse partisane (celle de l’entre-deux guerre) à une presse d’investigation indépendante, à l’américaine, revendiquant l’objectivité. Dans une telle presse, le journaliste parle en son nom propre et ne partage plus nécessairement toutes les idées de ses lecteurs. Cela le conduit souvent à vouloir exercer une sorte de magistère moral, au nom de l’objectivité et non plus au nom de l’engagement partisan, et même à prétendre jouer un rôle politique autonome, souvent en relation étroite avec la justice (on le voit tous les jours en France).

À cette évolution, il faut en ajouter une autre, celle des télévisions. Au même où la presse devient presse d’investigation, indépendante des hommes politiques (pensez au Watergate aux États-Unis), la télévision acquiert un immense pouvoir par rapport à la politique. Les hommes politiques doivent désormais se couler dans des modèles de parole (apprendre à être coupés, par exemple), des apparences physiques, etc., ils doivent parfois aussi, dans le pire des cas, apprendre à faire toutes sortes de pitreries pour attirer les spectateurs…Malgré cela il y a eu, à cette époque, des chaînes généralistes qui organisaient des émissions politiques de qualité, des débats riches, brefs qui jouaient leur rôle de canaux de formation de l’opinion publique, comme le faisait, parallèlement, la presse d’investigation dont j’ai parlé.

Mais vous savez que cette presse d’opinion, ces télévisions généralistes qui sont depuis quelques années entrées dans une crise profonde. Le modèle que j’ai décrit brièvement est en train de disparaître rapidement sous nos yeux. L’audience des journaux traditionnels est en déclin constant, en raison de la généralisation d’Internet et de l’apparition des journaux gratuits ; et on assiste par ailleurs à un net affaiblissement des chaînes généralistes (les enquêtes d’opinion montrent que les chaînes traditionnelles participent beaucoup moins à la formation de l’opinion – les débats télévisés sont de moins en moins nombreux, ou se dégradent en talk-shows). Ces enquêtes montrent que les citoyens, de manière générale, ont de moins en moins confiance dans la presse et les médias traditionnels. Elles montrent aussi que, de manière paradoxale, c’est le passage à la presse d’investigation qui parfois a coupé la presse de ses lecteurs, qui s’agacent de la prétention des journalistes à détenir la vérité et à donner des leçons. Les journalistes sont alors assimilés, en période de crise particulièrement, aux « élites dirigeantes » (je reviendrai sur ce comportement).

On assiste donc à une coupure de plus en plus profonde entre opinion publique et médias, alors même que ces médias plus indépendants représentaient un progrès par rapport à la presse partisane de l’entre-deux-guerres et de la télévision asservie au pouvoir (celle que j’ai connue dans mon enfance, la télévision gaulliste). Et un des effets indirects de cette coupure est important : c’est l’utilisation de plus en plus large des sondages par les gouvernants. Quand, en effet, les opinions qui s’expriment dans les journaux sont trop diverses, ou ne touchent qu’un public trop restreint, ou se concentrent sur les investigations contre les pouvoirs plutôt que de refléter les débats des citoyens – et quand les télévisions, de leur côté, sont disqualifiés parce qu’elles se contentent de monter des spectacles politiques superficiels – alors on comprend que les hommes politiques soient de plus en plus tentés de s’appuyer que sur les experts et sur les sondages (la technocratie fait alors bon ménage avec le populisme).

Bref, journaux et médias traditionnels semblent déconsidérés de tous les côtés, du côté des citoyens comme du côté des gouvernants.

J’ai fait allusion, un peu plus haut, au rôle qu’a eu, et qu’a de plus en plus, Internet dans cette évolution. Je voudrais m’arrêter maintenant sur les rapports de la presse et des médias avec Internet, pour essayer de mieux comprendre la crise de confiance dont je viens de parler. Je développerai un peu plus longuement ces analyses, car c’est là que se joue le futur de la presse et des médias, et un nouveau rapport avec l’opinion publique.

Vous savez que le développement de ce qu’on appelle le Web 2.0 (caractérisé par une très forte interactivité) s’est accompagné d’une véritable révolution dans les rapports des citoyens avec la presse et les médias. Cette révolution est présentée souvent de manière très négative aujourd’hui, à tort me semble-t-il, même s’il ne faut pas sous-estimer le caractère contradictoire du phénomène et les dangers qu’il peut recéler. Avant d’en venir aux aspects positifs et prometteurs, je rappellerai quelques faits et critiques bien connus, en 5 points.

(1) Avec la multiplication des blogs, des réseaux sociaux, des sites de toute nature, on assiste à un éclatement de cet espace public dont j’ai parlé plus haut, qui pendant longtemps a été en gros unifié, mais qui se disperse maintenant en de multiples espaces publics. L’élargissement du public s’est accompagné d’une fragmentation. Un sociologue français définit un public (et non le public) comme « la confrontation, éphémère ou durable, d’opinions autour d’une controverse » (Mayer, in Brugidou). Les publics, aujourd’hui, se construisent, sur Internet, dans l’interaction et l’échange d’arguments, d’émotions, de récits, de symboles (il existe un public contre le Mediator, pour les OGM, autour du dernier album d’un chanteur, etc.), entre des participants qui prennent conscience, dans cette interaction, de leurs intérêts, de leurs valeurs, de leurs volontés… L’espace public est aujourd’hui composé de niveaux très distincts, de différentes opinions publiques (qui vont des publics experts aux publics les plus populaires).

(2) Dans un espace public, je l’ai dit plus haut, une opinion publique se forme (vous entrez dans un débat avec la volonté de défendre mais aussi de faire évoluer votre opinion immédiate). Or dans l’usage le plus courant d’Internet, on se contente souvent d’exprimer des opinions préalables (même s’il peut y avoir, dans d’autres usages, nous le verrons, une véritable interaction, une modification des opinions de départ, parce qu’il y a une réelle conversation, une volonté de convaincre et une volonté d’écouter).

Le risque de l’éparpillement de publics qui s’expriment plus qu’ils n’argumentent, c’est ce que les sociologues appellent l’homophilie (s’assembler avec ceux qui vous ressemblent). On voit bien ce risque avec la fin de ce qu’on appelle le  journal par « paquets » (vous ne choisissez pas, quand vous achetez un journal, vos articles, même si vous ne les lisez pas tous, vous les voyez). Or ce modèle est dépassé avec Internet : l’internaute choisit ici et là ce qui lui convient, il ne veut plus un paquet. On appelle cela « délinéarisation » (l’internaute peut se constituer l’équivalent de ce qu’est la playlist sur un Ipod, il se fait son propre paquet, en utilisant les nuages de tags, par exemple, ou des abonnements aux flux RSS, ou par Twitter).  Un sociologue américain, Sunstein, a nommé cela d’une manière amusante : chacun se fait son Daily Me (avec les agrégateurs modulables, Netvibes, ou Google News), il choisit uniquement ce qui va dans le sens de ses intérêts et de ses valeurs, c’est-à-dire qu’il finit par ne plus entendre que l’écho de sa propre voix.

(3) Avec le Web 2.0, qui permet à chacun de publier sur des sites, blogs ou réseaux sociaux, donc de rêver devenir une sorte de citoyen-journaliste, on assiste à la disparition de la fonction de gate keepers qui était assurée par les journalistes, qui filtraient l’information. Ce filtrage, qui pouvait parfois s’apparenter à une censure, avait aussi une fonction positive, il assurait une certaine objectivité, par la mise en forme et la hiérarchisation de l’information (tout le contraire du flux ininterrompu arrivant sur un blog ou un média en ligne par ordre chronologique : bourse, mariage d’une vedette, accident d’avion, etc.), il garantissait une investigation sérieuse, le contrôle et le recoupement des sources (tout le contrôle du buzz sur Internet), il assurait le secret des sources, la maîtrise de la diffusion et de ce fait la protection des droits d’auteur (tout le contraire de la diffusion « virale » par Internet, c’est-à-dire la possibilité d’une infinité de copies), les articles étaient signés et le journaliste responsable juridiquement (alors que les prises de parole sur Internet sont souvent anonymes). Il y avait donc une déontologie du journaliste, un ensemble de règles figurant dans diverses chartes qui régissent l’activité, qui définissent les droits et devoirs des journalistes (déclaration internationale de Munich, 1971), de manière à garantir une fonction civique des journaux. Tout cela a souvent disparu avec, par exemple, la multiplication des blogs incontrôlés et incontrôlables, ou les talk-shows purement militants et sectaires (l’animateur de radio Rush Limbaugh aux États-Unis). Comme le dit le sociologue français Brugidou, « ces publics s’avèrent plus compétents et plus participatifs sans doute mais aussi plus bavards, chahuteurs et instables, doublement menacés par les rebondissements à l’infini des controverses et la dissémination des causes ».

Chacun peut en effet constater qu’il y a, en matière d’information, sur Internet, le pire et le meilleur : « les propos des amateurs qui prétendent à l’intérêt public sont désormais accessibles à tous, alors qu’ils ne satisfont pas toujours aux critères de décence, de qualité, de désintéressement et de vérité qui s’étaient imposés dans l’espace traditionnel » (Cardon). On a parfois l’impression, devant l’information sur Internet, d’être devant un espace où règne en maître l’anarchie, l’illisibilité, l’agressivité des débats, la fausseté des informations, la diffusion des rumeurs, le pillage d’œuvres protégées, ou simplement les propos anecdotiques et futiles, ou témoignant d’une totale ignorance, les simples jugements de goût sans aucun argument pour les justifier, ou des propos et images relevant de la sphère strictement privée, qui peuvent devenir maintenant publics. Un tri se fait cependant, bien sûr, mais vous savez par quelle méthode : soit par les algorithmes des moteurs de recherche, qui mesurent l’audience d’un propos ou leur valeur publicitaire, soit par les recommandations dans les réseaux sociaux (la fonction « J’aime » Facebook), qui font les réputations des blogueurs et de tous ceux qui publient quelque chose sur Internet.

On peut donc légitimement se demander si Internet, dans ses usages les plus sauvages, n’est pas un retour à une sorte de foule (modifiée, moins fusionnelle, plus mobile, atomisée, mais très différente de ce que Dewey ou Tarde appelaient un public, composé de citoyens qui possédaient en commun un « art de la communication »).

(4) La multiplication des chaînes, des radios, des médias numériques a aussi une influence très forte sur les habitudes de lecture – et donc de pensée – des internautes : de nombreuses études montrent que l’internaute finit par se contenter de survoler les articles (sans les lire entièrement). Il peut se sentir aussi totalement désorienté, devant le fait que, dans cette immense quantité de données, le sens côtoie le non-sens, la vérité l’erreur, le savant le trivial, le sérieux l’inconsistant (comparez Wikipedia et l’Encyclopédie de Diderot). Dans le meilleur des cas, l’internaute est à la fois orienté et désorienté, il cherche et trouve un peu par hasard (on appelle ça en anglais serendipity : mélange d’action et de hasard).

(5) Enfin vous savez que depuis quelques années le développement du Web 2.0 a débouché sur la constitution de grands groupes multimédias (les « médias globaux », intégrant textes, vidéo, sons, réseau social, comme le Facebook du Figaro, et même divers services). Or dans ces médias, l’information gratuite n’occupe qu’une place secondaire, elle n’est plus qu’une dimension de l’entertainment (la plupart des médias Internet ne créent pas de l’information mais la copient, avec un appauvrissement important des contenus) et surtout elle est soumise aux contraintes très sévères de la publicité. Vous savez sans doute comment fonctionne cette publicité. Elle est liée au contenu de chaque article particulier (ce qui n’est pas le cas dans les journaux traditionnels). Par exemple, un article sur les antidépresseurs attirera énormément de publicité payée par les fabricants d’antidépresseurs (là où cette publicité est autorisée). Il y a un risque énorme : que les articles n’attirant pas la publicité disparaissent (par exemple un article sur une maladie en Afrique). Le résultat est connu : une information à deux vitesses, sur le modèle qu’on appelle souvent aujourd’hui freemium (= free + premium). D’une part une presse gratuite très pauvre, où tous les articles relèvent du « consensus mou » (plus petit dénominateur commun) et une information biaisée par son lien étroit avec la publicité. D’autre part une presse premium, payante, de très bonne qualité, réservée à ceux qui peuvent s’offrir un ou plusieurs abonnements mensuels, les décideurs économiques et politiques, les experts (cf. par exemple le site Books en France, qui étudie l’actualité travers les livres, ou l’agence internationale Breaking Views, vendant très cher des analyses économiques et politiques de grande qualité).

On peut comprendre que certains, devant une telle modification de l’espace public et des conditions de formation de l’opinion publique, soient pessimistes, et estiment que c’est la démocratie, telle que nous la connaissons jusqu’ici, qui est menacée. La presse a été en effet un outil fondamental de la démocratie aux XIXe et XXe siècles, et si elle s’appauvrit la démocratie est menacée. De plus en plus, en raison de la raréfaction de la publicité (captée par Internet) il n’y a plus assez d’argent pour payer grands reportages, les enquêtes longues et coûteuses, et les rédactions. On est alors amené à licencier, ce qui appauvrit encore le contenu de la presse, et installe la presse dans un véritable cercle vicieux.

Je terminerai en essayant de montrer que, même s’il ne faut pas sous-estimer cette situation de crise, nous sommes dans une période de profonde mutation, de passage d’un modèle à l’autre, qui fait naître aussi de nombreux espoirs.

(1) Je rappellerai, pour commencer, l’extraordinaire révolution que représente l’élargissement de l’espace public (même si on a vu qu’il s’accompagne de phénomènes négatifs). De nombreuses études montrent que, contrairement à ce que l’on a pu penser, les citoyens n’ont jamais été totalement passifs face à l’information diffusée par les journaux et médias traditionnels. Ils parlaient, ils argumentaient au sujet de ce qui était écrit dans les journaux ou à la TV (un sociologue a écrit un livre à ce propos, La télévision telle qu’on la parle), ils réagissaient à chaque instant, par exemple à ce qu’ils percevaient comme étant l’opinion dominante (qu’ils dénonçaient parfois comme n’étant pas celle des gens comme eux, ou comme ne s’intéressant pas assez aux sujets pour eux importants). Ou alors ils se taisaient, parce qu’ils estimaient qu’ils ne savaient pas s’exprimer, parce qu’ils ne maîtrisaient pas les codes dominants de la prise de parole. Mais jusqu’ici leurs réactions, leurs argumentations, ne faisaient pas partie de l’espace public (ils étaient restreints à la famille, aux amis, au Café du Commerce). Aujourd’hui, toutes ces réactions peuvent entrer dans l’espace public, et même devenir production d’information (avec les blogs, les réseaux sociaux et les commentaires qu’on peut laisser sur les sites). On découvre alors que l’opinion des individus est beaucoup plus active et personnelle que ce qu’ont cru pendant longtemps les instituts de sondages (qui demandaient une réponse par oui, non, ou sans opinion à une question isolée). L’opinion, lorsqu’elle devient publique, apparaît plus discursive (elle argumente et délibère avec les autres) : on voit qu’elle met en jeu une compétence morale (des valeurs) et une compétence cognitive (des raisonnements), même chez le citoyen ordinaire, celui qui n’est pas un expert (et même les sondages, aujourd’hui, essaient de prendre en compte cette compétence).

Cet élargissement de l’espace public est potentiellement une formidable extension de la démocratie. Le public prend la parole sans qu’on lui demande de le faire, sans attendre l’autorisation, et il le prend avec le langage de tous les jours (même si cela choque les puristes). Et le public définit lui-même, désormais, les sujets dont il veut débattre.

La conséquence de cet élargissement, c’est évidemment l’éparpillement, dont j’ai parlé plus haut, de cet espace public élargi. Mais il me semble que cet éparpillement n’est pas une fatalité, j’y reviendrai plus bas.

(2) Internet est également un extraordinaire vecteur du débat public, même s’il ne faut pas oublier le phénomène toujours possible de repliement sur eux-mêmes des groupes (ce dont témoigne le Daily Me dont j’ai parlé). Un repliement sur soi qui n’est d’ailleurs pas l’apanage d’Internet (il existe aussi dans notre société, beaucoup moins homogène qu’autrefois, et souvent multiculturelle).

Dès l’origine, Internet n’a pas été conçu comme un moyen de diffusion (d’un informateur à une masse) mais comme un moyen d’échanges entre individus à la fois récepteurs et émetteurs. Au départ, c’était un échange dans de petites communautés américaines (militaires et universitaires), c’est maintenant le monde entier qui participe à cet échange. Même si, peu à peu on a vu apparaître quelque chose qui ressemble aux médias traditionnels (une diffusion d’un émetteur vers une masse, les journaux en ligne, par exemple), ce n’est pas une simple reprise du modèle traditionnel des médias, c’est quelque chose de nouveau. On assiste aujourd’hui à une fusion, pleine de tensions, entre deux types de communication : l’échange d’individus à individus et la communication d’un émetteur (un individu ou une institution comme un journal en ligne, par exemple) vers une masse de récepteurs. Je reviendrai sur ce point plus bas, en donnant des exemples.

(3) J’ai parlé tout à l’heure du rôle très positif qu’ont eu ce qu’on appelle les gate keepers. Mais il ne faut pas idéaliser ce rôle. Le modèle des médias traditionnels est étroitement lié au contrôle éditorial, à la rareté de l’information et à une conception passive du public. La disparition relative de ces gate keepers a des effets négatifs, mais elle signifie aussi qu’un certain type de presse est en train de se modifier profondément parce qu’elle n’est plus adaptée à la démocratie moderne (même cette presse d’investigation moderne, indépendante du pouvoir politique, dont j’ai parlé plus haut).

Internet vient bouleverser le modèle traditionnel, car chacun peut devenir producteur d’information et de savoir (voyez Wikipedia), chacun peut inventer des formes de mobilisation collective et de critique sociale… Le lecteur du blog ou du journal est un « publi-lecteur ». Les élites (journalistes, gouvernements, partis politiques, intellectuels) sont  de ce fait fortement remises en cause. Ce qui n’est plus accepté, c’est ce qu’avait de paternaliste l’espace public traditionnel, qui cherchait à protéger le public contre les informations ou prises de parole spontanées, en le reléguant dans le rôle d’audience passive (cf. le « courrier des lecteurs », l’auditeur à qui l’on donne la parole pendant 30 secondes, ou alors le sondage). C’est ce modèle-là qui est en train de mourir… La devise d’Indymedia, un site d’open publishing, est « ne déteste pas les médias, deviens média » (Indymedia ne pratique qu’un contrôle a posteriori, pour éliminer les propos qui tombent sous le coup de la loi, racistes, par exemple). Cela signifie que les citoyens qui se sentaient jusque-là exclus des médias sortent de plus en plus de la critique stérile de l’establishment, ils prennent la parole, ils peuvent devenir des « journalistes citoyens ». Les blogueurs qui réussissent, c’est-à-dire qui sont lus, ne sont pas si nombreux que ça, mais ils se spécialisent dans des domaines pointus, peu traités dans les médias, ils travaillent de plus en plus avec les experts et les journalistes (on y reviendra)… Il y a là un phénomène vraiment nouveau, très important. Le journaliste, avec Internet, descend de son piédestal : il n’est plus l’unique intermédiaire entre les faits et le lecteur, la communication de « un à tous » est complétée par la communication de « tous à tous ».

(4) J’ai insisté tout à l’heure sur le fait que les formes de lecture, d’expression et de participation que l’on trouve fréquemment sur Internet sont loin d’être satisfaisantes. Mais même si c’est le cas, elles permettent à des publics nouveaux de se faire entendre, qui ne parvenaient pas à le faire dans les médias ou la politique traditionnels.

(5) Je terminerai enfin en revenant sur le risque d’une presse à deux vitesses, sur le modèle du freemium, qui semble être le modèle vers lequel, malheureusement, la constitution des grands media globaux nous conduit. Je voudrais montrer qu’une autre évolution est possible et se dessine déjà.

Les relations entre les médias traditionnels et Internet sont devenues particulièrement complexes, et il faut être très attentif à ce qui est en train de se passer.

Il y a d’abord des passages nombreux, une synthèse qui est en train de se construire, entre les deux mondes. Des journalistes professionnels, par exemple, ont des blogs indépendants de leur journal. Et des articles de blogueurs, qui peuvent être des experts très connus mais aussi des citoyens qui ont acquis une notoriété grâce à la qualité de leurs commentaires, sont parfois repris par les journaux ou les sites des journaux traditionnels. Après une période de méfiance et condescendance de la part des journalistes, et de critique facile de l’establishment journalistique par les blogueurs, on arrive souvent aujourd’hui à une synergie. Les journalistes établissent de plus en plus un dialogue serré, interactif, avec leur public (certains le font volontiers, d’autres moins volontiers), un public qui devient de plus en plus actif (pensez à tous ceux qui sont témoins d’un événement et qui envoient immédiatement photos ou vidéos publiés aux journaux en ligne ou dans les TV, et qui de plus en plus souvent sont rétribués). Certains blogs ou témoignages deviennent ainsi ce que l’on nomme des « voix globales », parfois en très peu de temps (un blog d’une jeune thaïlandaise est devenu un média mondial, par un lien sur Wikipédia, en quelques jours, lors du coup d’État de 2006). On voit apparaître, dans les meilleurs des cas, des formes de collaboration qui évitent à la fois l’élitisme (le modèle traditionnel de médias diffusant des contenus à un public passif) et le populisme (la croyance naïve dans l’idée que chacun peut devenir journaliste). La presse peut ainsi servir de caisse de résonnance aux meilleurs blogs, en les aidant ainsi à se professionnaliser davantage, et les blogs obligent et aident les journalistes à modifier leur discours, à prendre en compte de nouveaux problèmes.

Il y a en second lieu le modèle qu’on appelle celui des pure players (Mediapart, Rue 89, Doctissimo, un très puissant site médical, tout comme Aufeminin.com). Ces pure players sont des médias parfois payants (pour les deux premiers cités), qui n’ont plus de support papier et qui pratiquent un journalisme de type nouveau, passionnant, avec une très forte intervention des lecteurs. Ils sont beaucoup plus intéressants que les agrégateurs de news, qui sont des robots (Google News, Netvibes). Ils comportent également des risques pour les journalistes professionnels qui y travaillent : s’éparpiller dans les réponses aux commentaires, écrire, aussi, sous la surveillance constante du public (ce qui n’est guère mieux que l’ancienne situation, qui était d’écrire sous la surveillance du pouvoir politique). Mais dans les meilleurs des cas, ces pure players trouvent un équilibre entre une rédaction professionnelle et des citoyens-lecteurs-producteurs très actifs.

On peut donc penser, contre les pessimistes, que l’aspect chaotique de l’information sur Internet (par exemple l’absence de hiérarchisation) va rendre de plus en plus nécessaires les journalistes.

Le risque, c’est évidemment, je l’ai dit, le freemium : information gratuite et de mauvaise qualité pour la masse, information payante et de grande qualité pour les décideurs Mais il y a aujourd’hui, avec la fusion des rédactions traditionnelles et des rédactions en ligne, des formes de freemium plus intéressantes, où le service et l’information gratuits sont des produits d’appel de qualité (Le Monde, Le Figaro) exactement comme c’est le cas avec des services comme Dropbox, ou Flickr (site d’archivage de photos gratuit mais où l’on paie pour accéder à des fonctions plus riches).

Je résumerai tout ce que je viens de dire en citant deux sociologues français (Pisani et Piotet, Comment le Web change le monde) : « les multitudes connectées entre elles, à la fois actives et participantes, produisent des résultats suffisamment positifs pour justifier leur participation et suffisamment aléatoires pour qu’il soit nécessaire de rester vigilants ». Pourquoi rester vigilants ? Parce qu’il y a trois risques évidents aujourd’hui.

Le premier risque est la dévalorisation de tous les experts, c’est-à-dire le populisme (à la limite l’information serait plus objective parce qu’émanant du non-journaliste, qui est censé, lui, ne pas être en collusion avec les élites ; le journalisme serait remplacé par la « conversation entre citoyens égaux », comme le dit Dan Gillmor, un défenseur du « journalisme citoyen »).

Le deuxième risque, c’est la coupure entre le gratuit superficiel et le payant de grande qualité (freemium).

Le troisième risque enfin, c’est l’atomisation du public, qui n’est pas compatible avec la démocratie.

Je pense avoir montré qu’on peut être optimiste. Il me semble en effet qu’on va, non sans tensions, vers une synthèse entre experts et citoyens, entre payant et gratuit et vers une recomposition progressive de l’espace public.

Pour ce qui est de la coupure entre experts et citoyens, de nombreux blogueurs (Versac et Narvic, par exemple, blogueurs très connus en France) ont fait le constat d’un échec, d’une stérilité des blogs superficiels, futiles, narcissiques, et les meilleurs d’entre eux rejoignent des structures politiques ou des équipes de journalistes.

Pour ce qui est du risque lié au freemium, il me semble que nous sortons de l’ère des pionniers, où il y a eu beaucoup de création, d’invention, mais aussi de déchets, d’impasses, de naïvetés, d’utopies (l’idée, par exemple, que tout peut et doit être gratuit sur Internet). On risque d’en sortir, évidemment, en allant vers des mastodontes financiers (Bell South, AT & T, Verizon Communications, envisagent sérieusement un Internet à deux vitesses, un Net sans pub, plus riche, pour ceux qui peuvent payer : un réseau premium, plus rapide, plus performant, plus riche). Mais rien n’est inéluctable sur Internet. C’est à nous de savoir, en tant que consommateur et en tant que citoyens, ce que nous voulons. Je crois que nous pouvons aller vers une forme de gratuit-payant qui ne renforce pas les inégalités, mais permet à chacun de s’informer en fonction de ses intérêts et de ses moyens.

Enfin je crois que si nous parvenons à mettre en place toute une gamme de nouveaux médias, où collaborent professionnels et citoyens ordinaires, des médias à la fois gratuits et payants, mais toujours de qualité, on fera reculer la fragmentation de l’espace public, et tous les phénomènes négatifs qui sont liés à celle-ci (des groupes fermés, sectaires, qui, au mieux, s’ignorent complètement et au pire se haïssent), on garantira l’unité de l’espace public, unité sans laquelle il n’y a pas de vie démocratique possible (unité compatible avec une reconnaissance du très grand pluralisme des intérêts et opinions qui caractérise notre société).

Je dirai, en conclusion, qu’on assiste à une extraordinaire révolution de la presse et des médias, qui décompose et recompose l’espace public traditionnel et qui peut, si nous le voulons, déboucher sur un espace plus large, où les citoyens sont plus actifs, qui est en même temps un espace plus unifié (permettant à la société faire surgir ses problèmes et de mieux les résoudre). Comme toute innovation technique, celle qui se déroule sous nos yeux est pleine d’embûches et d’effets pervers. Mais elle ouvre aussi, je le crois, une nouvelle époque de la démocratie.

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