LE FIL DES IDEES

19 février 2016

LA FICTION : UN ELAN POUR PENSER. Lecture philosophique de « La parabole du palais » de Jorge Luis Borges.

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         Conférence faite à Lausanne le 17 février 2016, à l’invitation du Groupe vaudois de philosophie.                                                                                                                           

 

                                        La parabole du palais

 

 Ce jour-là, l’Empereur fit visiter son palais au poète. Ils laissèrent derrière eux, en vaste perspective, les premières terrasses occidentales qui, comme les gradins d’un amphithéâtre difficile à limiter, descendaient doucement vers un paradis ou un jardin. Les miroirs de métal et le réseau de haies de genévriers préfiguraient déjà le labyrinthe. Au début, ils s’y perdirent avec plaisir, comme s’ils s’abandonnaient à quelque jeu, ensuite non sans inquiétude, parce que les avenues rectilignes étaient affectées d’une courbure insensible, quoique continue, en sorte qu’elles étaient secrètement circulaires. Vers minuit, l’observation des planètes et l’opportun sacrifice d’une tortue, permirent aux promeneurs de se délivrer d’une région qui paraissait ensorcelée, mais non du sentiment d’être égarés, lequel les accompagna jusqu’à la fin. Ils parcoururent des antichambres, des cours, des bibliothèques, une salle hexagonale avec une clepsydre. Un matin, ils aperçurent du haut d’une tour un homme de pierre qu’ils ne revirent jamais plus. Ils traversèrent, dans des barques de bois de santal, de nombreux fleuves resplendissants ou nombre de fois un même fleuve. Le cortège impérial passait et les gens se prosternaient. Un jour ils abordèrent dans une île où un homme ne se prosterna pas car il n’avait jamais vu le Fils du Ciel. Le bourreau dut le décapiter. Leurs yeux virent avec indifférence de noires chevelures, des danses noires, des masques d’or compliqués. La réalité se confondait avec le rêve. Mieux dit, le réel était une des virtualités du rêve. Il paraissait impossible que la terre fût autre chose que jardins, eaux, architectures et aspects de la magnificence. Tous les cent pas, une tour coupait le ciel. Pour les yeux, leurs couleurs étaient identiques, mais la première de toutes était jaune et la dernière écarlate, tellement la gradation était délicate et longue la série.

     C’est au pied de l’avant-dernière tour que le poète (qui demeurait comme étranger aux spectacles qui émerveillait les autres) récita la brève composition qui est aujourd’hui indissolublement liée à son nom et qui, comme le répètent les historiens le plus subtils, lui procura en même temps l’immortalité et la mort. Le texte en est perdu. Plusieurs tiennent pour assuré qu’il se composait d’un seul vers, d’autres d’un seul mot. Le certain, l’incroyable est que le poème contenait, entier et minutieux, l’immense palais avec toutes ses célèbres porcelaines, chaque dessin de chaque porcelaine, les ombrera et les lumières des crépuscules et chaque instant malheureux ou heureux des glorieuses dynasties de mortels, de dieux et de dragons qui y vécurent depuis l’interminable passé. Les assistants se turent, mais l’Empereur s’écria : « Tu m’as volé mon palais », et l’épée de fer du bourreau moissonna la vie du poète.      D’autres racontent l’histoire autrement. Dans le monde, il ne saurait y avoir deux choses égales. Il a suffi, disent-ils, que le poète prononce le poème pour que palais disparaisse, comme aboli et foudroyé par la dernière syllabe. Il est clair que semblables légendes ne sont rien que fictions littéraires. Le poète était l’esclave de l’Empereur et mourut comme tel. Sa composition fut oubliée, parce qu’elle méritait l’oubli. Ses descendants cherchent encore, mais ne trouveront pas le Mot qui résume l’univers.

                                                           Jorge Luis Borges, l’Auteur et Autres Textes – © Emece Editores, 1960.  © Gallimard, 1965, traduction française de Roger Caillois.

°°°

 Je propose d’interpréter le texte que vous venez d’entendre comme une fiction dont la fonction est de nous aider à penser la condition humaine.

Avant de justifier cette affirmation, je voudrais faire un détour (dont vous comprendrez la nécessité à la fin de mon exposé) par une fiction voisine. Pascal, dans les Pensées, écrit ces quelques lignes qui sont devenues très célèbres :

En voyant l’aveuglement et la misère de l’homme, en regardant tout l’univers muet et l’homme sans lumière abandonné à lui-même, et comme égaré dans ce recoin de l’univers sans savoir qui l’y a mis, ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître où il est et sans moyen d’en sortir.

 Pascal commence donc par décrire la condition misérable de l’homme : « tout l’univers muet et l’homme sans lumière abandonné à lui-même ». En d’autres termes, la présence de l’homme à et dans l’univers lui est incompréhensible. Certains d’entre vous penseront peut-être que Pascal a tout dit, qu’il aurait pu s’en tenir à cette constatation. Mais il continue par une comparaison, qui prend la forme d’une courte fiction : en voyant cette misère de l’homme, nous dit-il, « j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait porté endormi dans une île déserte et effroyable, et qui s’éveillerait sans connaître où il est et sans moyen d’en sortir ». Il est clair que l’île est ici une métaphore de l’univers, et il est tout aussi clair, par le dernier mot de La parabole du palais (« la palabra del universo »), que le palais et ses jardins labyrinthiques sont aussi chez Borges une métaphore de l’univers.

Si l’on compare systématiquement la fiction de Borges à celle de Pascal, on voit aisément les éléments qui leur sont communs, mais aussi les points où elles divergent.

Chez Pascal, l’univers incompréhensible fait naître un sentiment (l’effroi) et ce sentiment apparaît lorsque Pascal a recours à la métaphore de l’île : « j’entre en effroi comme un homme qu’on aurait transporté… ». Chez Borges, métaphore et sentiment semblent également étroitement liés : le palais que regardent l’empereur et le poète, métaphore de l’univers, est dit incompréhensible (« inarbacable ») et il fait naître divers sentiments (en particulier l’inquiétude, puis le sentiment d’être perdu).

Chez Pascal, l’homme a été transporté endormi sur l’île déserte. On peut penser qu’il a gardé le souvenir de l’endroit où il vivait : il est sur une île entourée par l’océan à l’infini, mais il a le souvenir d’un extérieur, vers lequel il voudrait revenir, sans pouvoir le faire. Chez Borges, le palais et ses jardins sont infinis (ils forment un labyrinthe, c’est-à-dire un espace à la fois fini et en quelque sorte infini, car on a peut avoir l’impression qu’on n’en sortira jamais, parce qu’on erre toujours dans de nouveaux couloirs), mais il n’est fait aucune allusion à un extérieur. La première phrase, cependant, nous dit qu’un jour l’empereur « montra son palais au poète », ce qui pourrait laisser entendre que le poète vient de l’extérieur. Mais on peut noter que Borges prend bien soin de commencer par cette phrase, c’est-à-dire de laisser l’extérieur du palais à l’extérieur, en quelque sorte.

 Chez Pascal, l’homme transporté dans l’île est seul, chez Borges il y a deux personnages, le poète et l’empereur. L’empereur nous fait bien sûr penser immédiatement à Dieu, puisqu’il est le propriétaire du palais et que le palais est l’univers. Chez Pascal, par contre, Dieu n’apparaît pas, du moins dans le fragment que je vous ai lu, car il intervient 10 lignes plus tard. Après sa courte fiction, en effet, Pascal parle à nouveau à la première personne pour dire qu’il s’étonne (autre sentiment) que l’homme « n’entre point en désespoir d’un si misérable état », qu’il s’étonne aussi que certains hommes s’attachent aux « objets plaisants » qu’ils rencontrent dans l’univers, alors que lui n’a pu « y prendre attache » (notez que le poète, chez Borges, reste « étranger » [« ajeno »] au spectacle) ; et Pascal conclut par cette phrase : « considérant combien il y a plus d’apparence qu’il y a autre chose que ce que je vois, j’ai recherché si ce Dieu n’aurait point laissé quelque marque de soi ». Il y a donc, chez Pascal, un deuxième personnage, mais il n’est pas sur l’île, pas dans l’univers, l’homme en a simplement l’idée : il aurait pu laisser quelque trace de lui…

Je signalerai enfin une dernière différence : le poète de Borges, à la différence de l’homme de l’île de Pascal, est animé par une ambition, celle de dire l’univers dans sa totalité (« la palabra del universo », expression qu’on peut traduire par « le mot qui résume l’univers » – en se souvenant que « palabra », en espagnol, désigne aussi bien la parole que le mot) ; et, vous vous en souvenez, Borges, en confrontant, à l’intérieur de sa fiction, trois versions, pose la question de savoir si le poète a réussi ou non à dire cette parole. Sa réponse est claire : les deux premières versions sont fausses, ne sont que des fictions (celle selon laquelle le poète aurait réussi à dire cette parle qui dit l’univers et aurait été mis à mort par l’empereur, comme celle selon laquelle il aurait réussi à la dire et aurait fait ainsi disparaître le palais). La vérité, celle de la troisième version, est qu’il était esclave de l’empereur (donc peut-être dans le palais, ne venant pas de l’extérieur) et n’a pas trouvé « la parole qui dit l’univers », pas davantage que ceux qui, aujourd’hui, le cherchent encore…

La question que je voudrais poser ce soir est celle-ci : pourquoi Pascal et Borges ont-ils recours à une fiction, quand ils cherchent à parler de la condition de l’homme, de sa présence à et dans l’univers ? Une réponse pourrait être que la fiction est simplement illustrative, pédagogique, comme le sont certaines métaphores que nous employons pour nous faire comprendre. Ce que je voudrais soutenir ici est que lorsque les poètes et les philosophes, chacun à leur manière, ont recours à des fictions, c’est pour une autre raison, plus fondamentale : parce qu’il est impossible de parler de la condition humaine sans ces fictions, parce qu’elles sont, comme le disait Kant de la poésie, des « élans pour penser ».

Je vais essayer de le montrer en reprenant plus précisément la fiction de Borges.

Cette fiction suscite trois questions essentielles :

  • Pourquoi Borges a-t-il recours à une métaphore, en l’occurrence la métaphore du labyrinthe, pour parler de l’univers ?
  • Quel sens donner à la présence, dans ce labyrinthe, d’un poète qui veut dire « la parole qui dit l’univers », et finalement ne réussit pas à le faire ?
  • Pourquoi Borges insiste-t-il autant, dans cette fiction, sur les sentiments que fait naître l’univers (l’inquiétude, le sentiment d’abandon) ?

 

 

La métaphore du labyrinthe

 

On pourrait bien sûr rappeler que Borges n’est pas le premier à parler de l’univers comme d’un labyrinthe, ou Pascal comme d’une île déserte, mais la question qui m’intéresse ici n’est pas une question d’histoire littéraire, elle est de savoir pourquoi on a recours à des métaphores, et à celles-ci précisément.

Pour répondre à cette question, je ferai un détour par une distinction que les philosophes ont souvent faite. Le monde est un ensemble d’objets, mais il n’est pas un objet. Un objet, en effet, apparaît toujours sur fond de monde, mais le monde, bien sûr, n’apparaît pas sur fond de monde (ce stylo est au monde, mais le monde n’est pas au monde). De ce fait, le monde est bien plus difficile à penser que les objets. Je peux dire, par exemple, qu’un objet existe ou n’existe pas ou plus : cela veut dire qu’il est, ou qu’il n’est pas ou plus dans le monde, et quand je dis qu’il existe, cela implique qu’il pourrait ne pas exister, ou n’a pas toujours existé. Mais comme le fait remarquer Wittgenstein, dire que le monde « existe » est très problématique, car nous ne savons pas trop ce que nous disons quand nous disons « le monde pourrait ne pas exister », « il pourrait y avoir le néant » (de nombreux philosophes ont fait remarquer qu’en parlant du « néant » j’en fais quelque chose, et c’est pourquoi ils ont refusé d’utiliser ce mot). Face à ces difficultés qu’il y a à parler du monde, les philosophes et les poètes ont souvent eu recours à un stratagème qui consiste à en parler comme d’un objet. Et parmi tous les objets, il y en a un qui peut sembler particulièrement approprié, c’est le labyrinthe. Nous faisons aujourd’hui l’expérience du monde, en effet, comme infini (pas de commencement, pas de fin dans l’espace et le temps). Or le labyrinthe, bien qu’il soit fini, donne une impression d’infini, car on en sort difficilement… (il y a encore d’autres dimensions de cette métaphore, mais je les laisse de côté).

On comprend donc que Borges ait recours à la métaphore du labyrinthe. J’insiste sur le fait que c’est une métaphore, car un labyrinthe est dans le monde (on peut y entrer et en sortir, même si c’est difficile), alors que le monde n’est pas dans le monde (on ne peut y entrer en venant de l’extérieur, ni en sortir : quand je dis d’un mort qu’il a « quitté ce monde », cela veut dire simplement qu’il n’est plus vivant, ce n’est que de manière imagée que je dis qu’il est parti ailleurs). Borges a une forte conscience de ce qui est commun à toutes les métaphores, qui sont à la fois adéquates et inadéquates : le monde n’est pas un labyrinthe, il est comme un labyrinthe. C’est pourquoi Borges utilise ailleurs une image beaucoup plus étrange :  il compare le monde à un labyrinthe sans extérieur, un endroit sans envers. L’expression est très étrange, elle défie l’imagination, car dans la définition même du labyrinthe, il y a l’idée qu’il est difficile d’en sortir, mais qu’on en sort ; de même tout endroit, dans le monde, a un envers, parler d’un endroit sans envers, c’est un peu comme si on parlait d’une feuille de papier qui aurait un recto, mais pas de verso.

J’ajoute enfin deux dernières remarques au sujet du labyrinthe, dont nous aurons besoin pour répondre à la deuxième et à la troisième question.

Si vous vous souvenez du texte que nous avons lu tout à l’heure, Borges dit à un certain moment que lors des pérégrinations du poète et de l’empereur dans le palais labyrinthique « le réel se confondait avec le songe ou plutôt, le réel n’était qu’une des formes du songe ». Si on lit attentivement La parabole du palais, on s’aperçoit en effet que plus le poète et l’empereur s’éloignent du palais, plus ils accèdent à une zone étrange, barbare, avec des rites absurdes (sacrifice d’une tortue), des apparitions inquiétantes (un homme de pierre), des atrocités diverses (décapitation), des fuites à l’infini (gradation insensible des couleurs), et aux confins, le réel se confond avec le songe et n’est qu’une forme du songe. Le labyrinthe de Borges a clairement un centre, moins inquiétant (on y joue, au début) et des confins (de plus en plus étranges, plus on s’éloigne plus on va vers le rêve). On remarquera que l’île de Pascal a la même structure : il y a le centre, l’île, puis les confins, l’océan à l’infini…

La deuxième remarque fait appel, pour comprendre cette phrase sur le rêve, à d’autres textes que celui que nous commentons, mais peut prendre aussi un certain appui sur notre fiction. Ceux qui connaissent l’œuvre de Borges savent que le labyrinthe y prend diverses formes. Une de ces formes est le cauchemar, où notre pensée prend une forme chaotique ; une autre forme voisine est ce que devient notre pensée au moment où nous nous endormons. Nous avons l’impression que la conscience se ferme progressivement, que nous allons quitter le monde et parfois nous aimerions prendre conscience du moment où nous nous endormons, ce qui est évidemment impossible, puisqu’il faudrait que nous soyons éveillés. Dans le cauchemar, comme dans l’expérience de l’endormissement, nous sommes encore conscients, encore au monde, mais en quelque sorte aux confins du monde, dans une zone où le monde réel cède la place à un chaos absurde et où notre conscience tend vers zéro, sans jamais atteindre ce zéro… Le réel est le songe tendent à ce point à se confondre, comme le dit notre fiction…

À l’aide de ces deux remarques, nous pouvons maintenant compléter l’image du monde qui est dans cette parabole. Notre monde est comme un labyrinthe sans extérieur, avec un centre relativement ordonné (le palais au centre, la civilisation, le « réel ») et des confins qui fuient à l’infini (les jardins, la barbarie, « le songe »). Et cela vaut du monde extérieur comme du monde intérieur, où la raison est bordée par le rêve, le cauchemar, le chaos de l’endormissement. Nous allons y revenir

 

Le poète et « la parole qui dit l’univers »

Revenons au poète. Borges nous dit, vers le milieu du récit, qu’au pied de l’avant-dernière tour, le poète récita une brève composition, dont le texte s’est perdu, qui lui apporta à la fois l’immortalité et la mort. Cette brève composition est « la palabra del universo », une parole ou un mot qui contient le palais présent et passé dans sa totalité et dans tous ses détails (« entero y minucioso »).

On retrouve de très nombreuses versions de cette fiction chez Borges, par exemple dans le conte qui s’intitule L’Aleph. Pour bien comprendre cette fiction, il faut être très attentif à la lettre du texte de Borges. Si le poète décrit tout ce qu’il y a dans le palais, il décrit donc en même temps lui-même, puisqu’il est dans le palais, et même il décrit l’acte par lequel il est en train de se décrire, puisque cet acte est lui-même dans le palais. Cela nous conduit bien évidemment à une régression à l’infini (prenons un exemple : je dis « je vois quelque chose » ; puis je dis « je me vois voyant ce quelque chose » ; mais du même coup le je qui voit moi voyant quelque chose, ne se voit pas lui-même en train de voir ce moi qui voit; il cherchera donc à se voir  et il faudra dire : « je me vois me voyant en train de voir que je vois quelque chose », etc. : on a compris, le je recule à l’infini, il est insaisissable, il échappe à la description parce qu’il décrit…).

Vous pourriez penser que le projet du poète est un peu fou, mais les philosophes ont depuis très longtemps fait remarquer que c’est un projet très commun. Je vais l’exposer plus simplement. Notre situation face au monde est très curieuse, elle n’est pas la même que face à un objet : quand je suis face à un objet, je ne suis pas dans cet objet, par contre quand je suis face au monde, je suis aussi dans le monde. Pascal le dit très clairement : il affirme que je comprends l’univers, en le pensant, mais qu’en même temps l’univers me comprend, « m’engloutit comme un point ». Cette situation a toujours fait naître chez les hommes le rêve d’être à l’extérieur du monde pour voir le monde de l’extérieur, et donc se voir de l’extérieur en train de voir le monde, bref, pour voir le monde comme un objet. Les philosophes grecs ont inventé un mot pour cela : l’homme se pense, par la fiction, comme un kosmotheoros, un contemplateur (de l’extérieur) du cosmos. De Platon à Wittgenstein, les philosophes ont forgé de nombreuses fictions pour faire comprendre ce désir métaphysique (d’être au-delà du monde) : ils parlent tous deux, par exemple, d’un œil qui verrait non pas les objets et son champ visuel (dont il voit les confins de plus en plus flous), mais d’un œil qui se verrait, se retournerait sur lui-même pour se voir en train de voir (je ne vous conseille pas de tenter l’exercice, vous risqueriez de vous faire mal).

Revenons à notre poète. Il a donc tenté de dire l’univers dans sa totalité. Très logiquement, Borges commence par nous dire qu’il a été mis à mort par l’empereur. On comprend facilement pourquoi : si le poète a réussi à représenter la totalité du palais, lui-même compris, il a réussi à voir le palais de l’extérieur, il a réussi à être un kosmotheoros. En d’autres termes, il n’est plus un humain, il a pris la place de Dieu, qui est extérieur au monde et créateur de ce monde (même s’il descend dans le palais pour le faire visiter au poète). L’empereur le met à mort, car son ambition insensée, c’est celle de devenir Dieu. Borges envisage une deuxième version, très proche : comme il n’y a pas deux choses identiques dans l’univers (c’est le « principe des indiscernables » de Leibniz), le poème total fait disparaître le palais, car le poème est devenu le palais.

Mais ces versions, nous dit Borges, ne sont que des fictions. La réalité est que le poète n’est pas sorti de l’univers : « il était esclave de l’empereur et mourut comme tel ». Borges nous dit clairement ici que le désir métaphysique de sortir de l’univers pour le voir de l’extérieur comme une totalité est un désir humain, mais un désir insensé. Le poème (l’œuvre d’art) ne représente jamais qu’un petit fragment du monde, non le monde dans sa totalité, et l’homme reste un être dans le monde, une créature qui ne pourra jamais sortir du monde. Borges rejette donc à la fois la prétention de la métaphysique (d’une certaine conception de la métaphysique, disons) et la prétention de la littérature (d’une certaine conception de la littérature), une conception de la littérature que Borges évoque admirablement dans un texte au sujet d’un écrivain du XVIIIe siècle :

les hauts et superbes volumes qui formaient dans l’ombre de la pièce une pénombre dorée n’étaient pas (comme sa vanité le rêva) un miroir du monde, mais une chose de plus ajoutée au monde. (El Hacedor).

 

 

Les sentiments du monde

J’ai fait allusion, tout à l’heure, aux sentiments du poète parcourant le labyrinthe : d’abord une sorte de gaîté (le labyrinthe lui semble un jeu), puis un début d’inquiétude, puis le sentiment d’être perdu (qui « l’accompagna jusqu’à la fin », dit Borges – un point important sur lequel je reviendrai). Il y a une constante, chez Borges, c’est l’idée selon laquelle la condition humaine ne peut pas être comprise rationnellement (sur ce point il rejoint Pascal : nous ne pouvons pas sortir du labyrinthe pour savoir où nous sommes, nous ne pouvons pas voir l’univers et nous voir de l’extérieur). Notre existence ne peut être que sentie, dans un ensemble d’affects, de sentiments, dont les philosophes et les poètes nous ont parlé bien avant Borges : l’étonnement devant le monde (chez les philosophes grecs), l’ennui d’exister (Hamlet), la joie (chez les mystiques), l’horreur d’exister (chez Schopenhauer et d’autres), etc. Ce qui est original, chez Borges, ce sont ces deux choses sur lesquelles je voudrais insister pour finir.

Il montre d’abord qu’il y a un lien étroit entre la nécessité de penser le monde dans une métaphore (ou une fiction) et le fait de sentir le monde. On a vu déjà vu cela chez Pascal : dès que Pascal se pense comme un homme qui aurait été transporté sur une île déserte, il ressent l’effroi. De même, c’est en décrivant le monde comme un labyrinthe sans extérieur, c’est en le percevant poétiquement, qu’on parvient à le sentir dans toute une gamme de sentiments (la gaîté du jeu, au centre, puis l’inquiétude et le sentiment d’abandon quand on va vers les confins). Pour le dire plus philosophiquement, il n’y a pas pour Borges, pas plus que pour Pascal, de connaissance rationnelle de notre condition, il n’y a qu’une conscience de celle-ci, une conscience qui nous est donnée dans des sentiments, et grâce aux œuvres d’art qui éveillent en nous ces sentiments, qui nous font sentir notre être au monde. Que fait en effet le lecteur de La parabole du palais ? Grâce à Broges, il en vient à penser le monde comme un labyrinthe sans extérieur et à le sentir dans l’inquiétude. (Je laisse de côté la question très difficile de savoir pourquoi les métaphores, du moins celles de ce type, font naître des sentiments).

Ma deuxième remarque est en rapport avec la multiplicité de ces sentiments. Pourquoi nos sentiments du monde sont-ils multiples (ce sont divers moods, dit Borges) ? On peut le comprendre si l’on se souvient de ce que j’ai dit du centre et des confins du monde. Le centre du monde, c’est souvent pour nous l’Umwelt familier, le lieu où nous faisons face aux êtres et aux choses aimées, même si parfois une bombe éclate au milieu de ce monde pour nous rappeler que l’horreur existe aussi. Mais plus nous nous éloignons vers les confins, moins l’univers est humain. Ces confins, pour Borges, sont à la fois géographiques (le désert, la banquise), cosmologiques (le lointain infini des galaxies), culturels (la barbarie, loin de toute civilisation), mais aussi, comme on l’a vu, les confins sont à l’intérieur de nous (le cauchemar, le chaos des impressions avant l’endormissement).

J’ai essayé de montrer, dans mon livre sur Borges, qu’il existait pour Borges six sentiments fondamentaux du monde. On peut les comprendre en partant de l’expérience de l’endormissement. Quand vous allez vers les confins, la conscience tend à se refermer et cède la place au chaos des impressions, je l’ai dit. Mais ce chaos peut être vécu de deux manières : dans l’horreur (comme perte de soi et du monde), mais aussi comme une sorte d’émerveillement (comme une promesse de sortie du monde et de soi, comme si on allait voir l’univers de l’extérieur, se voir voyant). C’est pourquoi sans doute l’endormissement est vécu différemment selon les individus, pour certains dans la crainte, comme une dépossession, pour d’autres voluptueusement, comme l’accès imminent à quelque chose de radicalement autre. Mais quand nous nous réveillons, nous faisons retour à l’univers quotidien, et cela fait naître plusieurs sentiments que Borges distingue bien. Le réveil peut être d’abord un soulagement, un retour au monde amical bien connu (quand vous sortez du cauchemar, par exemple) : vous faites retour au « monde des choses aimées », dit Borges ; mais il peut être vécu aussi dans l’ennui, comme une perte de l’émerveillement : vous revenez à la banalité quotidienne. Cela nous fait déjà quatre sentiments. Borges en rajoute deux autres. Les deux derniers sentiments dont je viens de parler naissent par contraste avec les deux premiers (le soulagement par contraste avec l’horreur, l’ennui par contraste avec l’émerveillement). Mais il peut y avoir aussi, dans la veille, un souvenir, une continuité avec les états perdus : le soulagement sera alors contaminé par le souvenir de l’horreur, l’effroi (Borges nous dit que le poète n’oubliera pas l’inquiétude, jusqu’à la fin) ; et l’ennui sera contaminé par ce qui brille encore un peu de l’émerveillement, par l’idée de l’existence comme un don mystérieux.

Je ne peux pas en dire plus sur ce point, il faudrait lire de nombreux textes de Borges. Je me contente de lire, pour terminer, un poème qui est, pour moi, l’un des plus beaux de Borges. Il s’intitule « Alexander Selkirk ». Peu d’entre vous sans doute savent de qui il s’agit, et Borges joue de cette ignorance du lecteur (le poème se présente comme une petite énigme qu’on peut comprendre à fin, ou qui amène le lecteur à chercher dans une encyclopédie qui est Alexander Selkirk). En fait, Alexander Selkirk est le nom véritable de quelqu’un qui est universellement connu sous un autre nom, dans une fiction : Robinson Crusoë. C’est le marin anglais qui est resté 5 ans sur une île déserte (ça doit vous rappeler quelque chose, l’île déserte, vous comprenez sans doute pourquoi j’ai commencé par vous parler de Pascal), un marin dont l’histoire a inspiré Daniel Defoe. Je vous le lis en français, en vous demandant de bien prêter attention aux divers sentiments qui sont dans le poème.   

Je rêve que la mer, là-bas, m’encercle encore

Et du rêve me sauvent les cloches de Dieu,

Elles qui sanctifient les matins

De nos campagnes paisibles d’Angleterre.

 

Cinq années durant, mes yeux ont souffert

Un monde éternel de solitude et d’infini,

Qui n’est plus aujourd’hui que cette histoire

Qui maintenant m’obsède et que je vais répétant dans les tavernes.

 

Dieu m’a rendu au monde des hommes,

Aux miroirs, aux portes, aux nombres et aux noms.

Je ne suis plus maintenant celui qui, éternellement,

 

Regardait la mer et ses profondes steppes.

Et comment ferai-je pour que cet autre sache

Que je suis ici, sauvé, parmi les miens ?

 

 

 

 

J’ai parlé tout à l’heure de six sentiments. Ils ne sont tous les six présents dans ce poème, mais il y en a plusieurs : 

 

 

L’horreur des confins :

 

Cinq années durant, mes yeux ont souffert

Un monde éternel de solitude et d’infini

 

Le soulagement du retour au monde amical :

 

nos campagnes paisibles d’Angleterre.

…je suis ici, sauvé, parmi les miens

 

L’obsession de l’horreur qui demeure, l’effroi :

Un monde éternel de solitude et d’infini,

Qui maintenant m’obsède

 

Et peut-être aussi l’émerveillement, qui semble pointer, comme si Robinson avait peut-être la nostalgie de l’île, qu’une partie de lui était restée là-bas :

Celui qui regardait la mer et ses profondes steppes.

 

Il y a peut-être aussi l’ennui du retour au monde des hommes :

…je vais répétant dans les tavernes

                                                     * * *

                 Je conclurai par quelques citations de Borges qui disent clairement ce qu’est pour lui la poésie, et la littérature en général : un élan pour penser la condition humaine, sans la connaître, c’est-à-dire pour la sentir :                                   

Le monde est pour moi une source inépuisable de surprises, de perplexités, de malheurs aussi et, quelquefois, pourquoi mentirais-je, de bonheur. Mais je n’ai aucune théorie du monde. Maintenant, si je devais me définir, je dirais que je suis un agnostique, c’est-à-dire quelqu’un qui ne croit pas en la possibilité de la connaissance… il n’y a aucune raison pour qu’un homme cultivé de ce siècle, ou de tout autre, puisse comprendre l’univers (BI, 103).

Hudson raconte qu’il entreprit souvent, au cours de son existence, l’étude de la métaphysique, mais que le bonheur l’interrompit toujours. La phrase (une des plus mémorables que le commerce des lettres m’ait données à connaître)… (CA 116).

Les œuvres littéraires sont toutes une métaphore de sentiments. (BJ 111)

Reste une question que vous vous posez sans doute, que je n’aborderai pas ici : qu’est-ce qui distingue le poète du philosophe, ces deux êtres dont Hölderlin nous disait qu’ils sont très proches et très éloignés, comme deux hommes sur deux pics voisins séparés par un abîme… Je me contenterai de dire que lorsqu’il s’agit de grands poètes, et Borges est l’un des plus grands à mes yeux, et de grands philosophes, comme Heidegger ou Wittgenstein, il faut vite oublier toutes les catégories préconstituées, du type « philosophie », « littérature », « poésie », « science », qui ne sont jamais que des étiquettes destinées à faciliter la vie des bibliothécaires et des présidents d’université. On a parfois demandé à Borges s’il était philosophe. Il a toujours répondu par trois affirmations qui ne sont qu’apparemment contradictoires, j’espère vous l’avoir montré ce soir (1) Borges déclare que « la métaphysique est l’unique justification de tous les thèmes » de son œuvre (2) il fait toujours état de son scepticisme à l’égard des « aventureuses coordinations de mots » de la métaphysique, dans la ligne de la critique philosophique de la métaphysique et (3) il affirme constamment le rapport de la poésie à la vérité : « je m’exprime au moyen de symboles (…) au travers desquels je prends conscience de certaines vérités », « la poésie est essentiellement vraie ». Ce dernier point le conduit souvent à dire qu’il ne voit pas de différence essentielle entre la philosophie et la poésie. Il y en a une, mais elle fera peut-être l’objet d’une autre conférence.

 

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