LE FIL DES IDEES

25 janvier 2016

POURQUOI LA VIOLENCE ?

Filed under: Non classé,Philosophie — Auteur @ 6:48

Conférence faite à la Bibliothèque Municipale de Laruscade (33), le 23/01/2016

 

Il faut d’abord que nous nous entendions sur le mot violence, car il y a quantité d’emplois métaphoriques du mot qui peuvent nous égarer. Quand je dis que j’ai frappé une bûche violemment pour la fendre, je veux dire simplement que j’ai frappé fort, que j’ai dépensé une certaine énergie. Par contre, quand un vandale s’en prend à une voiture qui ne lui appartient pas, pour la brûler par exemple, il exerce une violence, non pas sur la voiture, mais sur le propriétaire de celle-ci, que le vandale va contraindre à une action qu’il ne voulait pas faire (dépenser une somme d’argent importante pour acheter une autre voiture). La violence, à strictement parler, ne peut s’exercer que par un homme ou un groupe d’homme contre un homme ou un groupe d’hommes. Quand un lion mange une antilope, on ne parle pas de violence ; quand un lion mange son dompteur, on ne dit pas non qu’il a exercé une violence sur lui (on ne le condamne pas juridiquement ou moralement, ce serait comique, on l’abat) ; quand un homme exerce une violence sur un animal, la question est plus délicate (je la laisse de côté pour l’instant, on aura peut-être l’occasion d’en parler : je me contente de dire qu’il peut y avoir une violence sur un animal, bien sûr, par exemple quand on lui inflige des souffrances gratuitement, ce que la loi condamne, mais la loi ne condamne cependant pas l’abattage des animaux de boucherie, ce qui signifie que nous nous donnons le droit de tuer un animal pour nous nourrir).

Revenons à la violence comme une relation possible entre les humains. Avant d’envisager quelques explications possibles de celle-ci, il importe d’ajouter quelques précisions. Il faut rappeler d’abord que la violence n’est pas nécessairement physique. Elle existe partout où quelqu’un contraint quelqu’un d’autre, de manière illégitime, à faire ou à penser quelque chose. Je dis « de manière illégitime », car il existe des formes de contrainte qui sont nécessaires, soit pour le bien de l’individu (dans le cas de l’enfant) soit pour le bien de la communauté (la prison est une contrainte légitime, et une guerre juste est une contrainte légitime contre les agresseurs). L’État, selon la célèbre définition du sociologue Max Weber, peut se définir comme l’institution qui a « le monopole de la violence légitime ». On parlera donc de violence chaque fois qu’un être libre est contraint illégitimement à faire ou penser quelque chose : l’agression (le viol, par exemple) est une violence, mais aussi le vol ou le mensonge (en volant, je contraint quelqu’un à me céder un objet qui lui appartient ; en faisant une fausse promesse, je contraints quelqu’un à me donner un argent que je ne rembourserai pas), mais aussi la propagande totalitaire (qui oblige quelqu’un à penser dans tel ou tel sens, en lui interdisant l’accès à d’autres manières de penser), etc. Il est très important de déconnecter la violence de la contrainte physique : pensez par exemple qu’il existe aujourd’hui encore des violences physiques contre les femmes, bien sûr, mais qu’il y a eu aussi dans l’histoire des violences contre les femmes qui ne prenaient pas une forme strictement physique (l’interdiction de voter, l’interdiction d’être scolarisées, ou d’exercer certains métiers, etc.).

Nous pouvons maintenant en venir à notre question : « Pourquoi la violence ? ».

Une des explications de la violence qui vient immédiatement à l’esprit est celle selon laquelle la violence répond à la violence (le cycle de la vendetta). Mais on voit immédiatement l’insuffisance de cette explication : il faut bien qu’il y ait eu une violence première qui ne peut pas être une réponse à une violence. Cette violence première, c’est le thème d’un texte célèbre, très court, mais très profond et admirable, celui que le premier livre de la Bible, la Genèse, consacre à Caïn et Abel.

Caïn (l’agriculteur) tue son frère Abel (l’éleveur). Tous les deux ont fait une offrande à Dieu, mais Dieu « détourna son regard de Caïn et de son offrande » et « tourna son regard vers Abel et son offrande ». Le texte ne dit absolument rien du mobile du refus de Dieu. On peut penser que c’est afin de rappeler la toute-puissance de Dieu, qui fait ce qu’il veut (le texte, en particulier, ne contient aucune allusion à une faute possible de Caïn, qui pourrait expliquer le refus de Dieu). Ce qui est certain est que la Genèse rapporte la violence de Caïn à une inégalité dont Abel n’est pas responsable et à une frustration de Caïn en raison de cette inégalité. Il y a aussi, très clairement, dans le texte l’idée de la liberté de Caïn : Dieu demande à Caïn, qui est irrité par le refus de son offrande, pourquoi il s’irrite, et il lui fait savoir qu’il existe pour lui deux possibilités : bien agir (auquel cas son irritation disparaîtra) et mal agir (le « péché »). Il termine en demandant à Caïn de dominer le péché : « domine-le ! ». Caïn n’écoute pas le conseil de Dieu, il tue Abel, il est maudit par Dieu et devient « errant et vagabond sur la terre ». La fin du récit est très importante : Dieu interdit aux hommes de tuer Caïn (interdiction de la vendetta). Caïn s’enfuit alors « à l’est d’Eden », loin de la présence de Dieu.

J’ai dit que ce texte était un texte très profond. Je crois que toute tentative de comprendre la violence doit partir de ce texte car il nous fait avancer considérablement. Je reprends quatre des affirmations qu’il contient.

  • Toute violence n’est pas une réponse à une violence. Il est très important de le dire. Au XXe siècle, nous avons connu des massacres épouvantables contre des innocents (les Juifs et d’autres, en Allemagne ; les paysans russes et d’autres, en URSS, etc.). Il faut le dire et le répéter, car il y a toujours des gens pour non pas excuser la violence mais pour la « comprendre » comme une réaction plus ou moins justifiée à une autre violence… Cela n’exclut pas, bien sûr, qu’il existe des violences qui soient des réactions à d’autres violences.

  • On entend dire qu’il y a un « instinct de violence » dans l’humanité. C’est évidemment vrai, les biologistes savent que les hommes ont la possibilité d’agresser ou de répondre agressivement à la violence. Mais on sait aussi que les hommes peuvent « dominer » leur désir, comme le dit le texte que nous venons de lire, soit parce qu’ils craignent un mal plus grand qui suivrait la réalisation de leur désir, soit parce qu’ils décident d’obéir à une règle juridique ou morale qui leur paraît justifiée, soit parce qu’ils se donnent eux-mêmes une loi morale. La pratique quotidienne des tribunaux, ou encore celle des reproches moraux, en témoigne : nous considérons tous que quelqu’un qui a fait une violence « aurait pu agir autrement » (sauf si c’est un malade, bien sûr, auquel cas nous nous contentons de le mettre hors d’état de nuire en le soignant ou le gardant à l’hôpital psychiatrique). En dehors de ces cas pathologiques, on peut dire que la violence est un acte libre et qu’on est responsable devant les autres d’un acte violent.

  • Il y a un lien étroit entre la violence et la frustration, même quand cette frustration n’a pas son origine dans l’action d’un autre homme (c’est le cas de la frustration de Caïn). Cette idée me paraît essentielle pour comprendre certaines violences, qui peuvent être interprétées comme des impatiences devant une frustration qui a son origine dans le caractère fini de l’homme (dans sa finitude, comme on dit en philosophie). Prenez le cas d’un homme qui veut être aimé par une femme : deux voies s’offrent à lui, la voie longue (gagner son estime et son amour, ce qui prend du temps et met en œuvre la parole) et la voie courte (le viol, qui se passe de toute parole). Prenez le cas d’un homme qui veut qu’un autre homme partage sa manière de penser : il a le choix entre la voie longue (le convaincre, ce qui demande de l’effort et de la patience, et l’instauration d’un dialogue) et la voix courte (utiliser les kalachnikovs et la propagande, c’est-à-dire utiliser le langage comme une arme, non pas pour dialoguer). Il y a un philosophe français du XXe siècle, Georges Gusdorff, qui a beaucoup insisté sur le fait que la violence a son origine dans un sentiment d’infériorité, d’impuissance (je n’arriverai jamais à la séduire, je n’arriverai jamais à le convaincre) qui peut conduire à choisir la voie courte. Ce sentiment d’infériorité et d’impuissance peut bien sûr naître d’une situation historique particulière, d’une oppression, auquel cas la violence est une réaction à la violence, mais il peut naître aussi de la simple envie (je n’arriverai jamais à me procurer le téléphone mobile de l’individu qui est devant moi, travailler pour me le procurer est une voie trop longue et incertaine, je choisis la voie courte du vol) ; il peut naître aussi de la simple frustration qui naît du fait que l’autre n’est pas moi, qu’il me résiste, que je ne suis pas le maître des autres ni le maître du monde, en un mot que je ne suis pas Dieu (les violeurs et les serial killers racontent souvent qu’avant de passer à l’acte ils se sont sentis « offensés » par une femme si belle, si jeune, si intelligente, si cultivée, par, en un mot, tout ce qu’ils n’ont pas et tout ce qu’ils ne sont pas et ne seront jamais). Ils sont exactement dans la situation de Caïn, ils sont Caïn. Mais en un sens nous sommes tous dans la situation de Caïn, car nous sommes tous finis, nous avons tous des désirs frustrés.

  • La fin du texte suggère, en quelques mots, un remède à la violence : ne pas répondre à la violence par la violence (Dieu interdit la vendetta). Le texte ne va pas plus loin, mais il est clair qu’il fait signe vers d’autres solutions, que l’on trouvera développées pleinement dans les Évangiles (le pardon des offenses et l’amour du prochain).

Je me contenterai de ces quelques remarques au sujet de l’origine de la violence, pour lancer le débat. Une chose est certaine, c’est qu’il est bien difficile d’assigner une seule cause à la violence. J’ai voulu simplement insister sur le fait que toute violence n’est pas une réponse à la violence, qu’il y a des violences libres et qu’elles s’enracinent dans une frustration fondamentale. Mais on ne peut pas appliquer cette théorie de la Genèse à tout cas de violence, c’est évident.

Avant d’ouvrir le débat, je voudrais insister sur une dernière idée. Quelle que soit l’explication qu’on donne de la violence, il y a un lien étroit entre ces deux questions : « Pourquoi la violence ? » et « Comment mettre fin à la violence ? ».

Je me contente de quelques exemples.

Si l’on estime que la violence est une constante indéracinable de la nature humaine, un comportement que la culture se contente de limiter, mais qui est toujours prêt à ressurgir, alors la violence étatique est le seul remède : c’est par la loi, la police, la prison, que l’on contiendra la violence. C’est une vue pessimiste (ce qui ne veut pas dire nécessairement fausse) de la nature humaine : elle considère que le mal est indéracinable, qu’il y aura toujours certains hommes qui choisiront ce que j’ai appelé « la voie courte ».

On peut au contraire, avec Socrate, estimer que « nul n’est méchant volontairement », que c’est toujours par ignorance de son propre bien que l’on commet la violence. Le tyran, pour Socrate, est le plus malheureux des hommes, à tel point, dit Socrate, qu’il vaut mieux « subir l’injustice que la commettre », car le tyran ignore qu’il vivrait mieux dans une société pacifique, régie par de bonnes lois que tout le monde respecte. Dans cette perspective, le dialogue, l’éducation, sont des remèdes efficaces contre la violence. Ils permettent au violent, dans le meilleur des cas, de raisonner et de changer, par exemple d’abandonner la vengeance et d’accepter de faire appel à la justice.

Une idée voisine est au centre du christianisme : le Christ sur la croix dit « Pardonnez-leur, mon Dieu, car ils ne savent pas ce qu’ils font ». Ils font la violence certes librement, mais sans comprendre qu’une relation d’amour entre les hommes est possible. C’est pourquoi le pardon des offenses (tendre l’autre joue à l’agresseur) et l’amour du prochain sont un moyen efficace, aux yeux des Chrétiens, de faire reculer la violence. Jean-Luc Marion, un philosophe chrétien français contemporain, dit que la seule manière de mettre fin au cycle de la violence est de la bloquer, cm on bloque un ballon, en la prenant sur soi, comme fait le Christ (on bloque une insulte en ne répondant pas, on bloque la fraude en ne remettant pas en circulation le faux billet qu’on vient de recevoir). Une idée voisine est celle de Gandhi, qui estimait que la non-violence « émousse l’épée du violent ». Comme dans certains arts martiaux, quand le coup de l’agresseur ne trouve aucune résistance, quand il frappe le vide, il est désamorcé. On peut trouver la doctrine chrétienne, et la théorie de Gandhi, naïves, et il est clair qu’elles ne doivent pas être systématisées de manière absurde (la légitime défense est souvent nécessaire). Mais ce sont des idées qui ont contribué sans aucun doute à un recul de la violence dans le monde.

Si l’on considère, enfin, que la violence naît de la violence (ce qui est souvent le cas), on peut évidemment la réduire en luttant contre les multiples injustices qui l’engendrent. Il y a là un immense chantier, bien sûr, bien des choses à faire. Mais je pense que ce serait une illusion de croire que cela fera disparaître toute violence. Les violents ne sont pas toujours les plus pauvres et les plus opprimés, loin de là… On pourrait faire une adaptation cinématographique de l’histoire de Caïn et Abel, imaginer par exemple qu’ils vivent tous les deux dans une société parfaitement juste. Mais même dans une société parfaitement juste il y a des inégalités, celles dues au sort, à la malchance, etc. Même dans une société parfaitement juste, il y a des frustrations, qui naissent du simple fait que nous ne sommes pas tout puissants, que l’autre est un obstacle à mes désirs et à ma volonté. Le philosophe allemand Kant faisait remarquer, à la fin du XVIIIe siècle, dans un texte intitulé Essai sur le mal radical, qu’il y a en l’homme un « penchant au mal », une tendance indéracinable à aller à l’encontre même de ce qu’il estime moral (sa raison lui dit qu’autrui est un homme libre, comme lui, qu’il ne peut ni le tuer, ni le violer, ni le voler, ni lui mentir, qu’il ne peut que le traiter que comme lui-même se traite, mais il a néanmoins tendance à choisir la voie courte en traitant l’autre non comme une personne, un être autonome, mais comme une chose, dont on peut user et abuser). Il insiste sur le fait que le choix d’agir conformément à ce qu’on estime bon ou à l’encontre de ce qu’on estime bon est un libre choix (Kant, comme beaucoup d’hommes du XVIIIe siècle, n’imagine pas des hommes qui seraient totalement dépourvus de conscience morale).  Ce choix de l’immoralité, c’est le choix de « faire de soi une exception », comme le dit Kant (ce n’est pas le choix diabolique, celui de Satan, de faire le mal pour le mal, mais le choix de s’excepter, par intérêt, des règles morales universelles : l’homme n’est pas Satan, dit Kant, il est simplement séduit par Satan, qui lui dit de ne tenir compte que de lui-même : « l’amour de soi, admis comme principe de nos maximes, est la source de tout mal ».). Parce qu’il s’agit d’un acte libre, le violent est, dans la plupart des cas, responsable de son acte, ajoute Kant. Mais Kant veut croire qu’il ne s’agit là que d’une « déviation occasionnelle », il affirme qu’il est possible de revenir au bien, qu’une conversion de l’homme mauvais est toujours possible (tout comme est possible la chute de l’homme bon). Il termine enfin sur l’idée selon laquelle nous ne pouvons expliquer pourquoi tel homme fait passer ou non l’amour de soi avant les règles morales. S’il y avait une explication, dit-il, il n’y aurait plus de choix.

Cette théorie du mal et de la violence est une des plus puissantes qui ait été forgée. Elle permet de comprendre que nous mettions en œuvre, pour lutter contre la violence, toute une gamme de moyens : la réduction des inégalités et des injustices, bien sûr, l’éducation et la culture, aussi (qui parie sur le fait que la déviation est « occasionnelle »), la pratique exemplaire de la morale (le respect et l’amour d’autrui peuvent convertir le violent), mais aussi la violence légitime de l’État, la légitime défense de la communauté, la prison et la guerre, face aux violents endurcis (qu’ils soient endurcis ne doit cependant pas faire oublier qu’ils restent des hommes et qu’ils pourront peut-être un jour changer, librement).

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