LE FIL DES IDEES

10 décembre 2015

Le vote FN : « Peur irrationnelle » ou « espoir rationnel erroné » ?

Filed under: Non classé — Auteur @ 10:16

Les responsables politiques de gauche et de droite vont répétant, depuis hier soir, que la spectaculaire progression du Front national s’explique par une « peur irrationnelle » d’une partie de l’électorat (face à l’immigration, à la mondialisation de l’économie, à l’Union européenne, etc.). Cette interprétation me semble profondément fausse, à la fois pour des raisons théoriques et des raisons empiriques.

Pour des raisons théoriques, car elle oublie des distinctions essentielles :

  • Un sentiment (qu’il s’agisse de la peur, de la colère, de l’espoir, etc.) peut être irrationnel mais il peut être également rationnel. Considérons les trois cas suivants, très différents l’un de l’autre : (a) le cas, bien connu des psychologues, de l’espoir des joueurs de dés qui, sans en avoir conscience, lancent fortement les dés lorsqu’il s’agit d’obtenir un double 6 alors et les lancent délicatement lorsqu’il s’agit d’obtenir un double 1 ; (b) le cas, bien connu des ethnologues, d’une société où, selon la seule théorie météorologique disponible, l’unique espoir de voir arriver la pluie est de danser sur la place publique ; (c) le cas d’un espoir, dans une situation d’incertitude, qui se fonde sur un calcul sérieux des probabilités. Il est clair que l’espoir, dans le cas (c), est rationnel et qu’il est irrationnel dans le cas (a), comme le reconnaîtra sans difficulté le joueur quand on lui aura fait prendre conscience de son comportement. Le cas (b) est plus problématique, mais ce qui le distingue du cas (a) est que l’espoir, dans le cas (b), se fonde sur une théorie explicite, acceptée par la communauté (alors que le joueur du cas (a) renoncera à sa pratique quand il aura compris qu’elle repose sur une croyance à laquelle son jugement n’adhère pas, les danseurs du cas (b) ne renonceront pas à leur danse, car celle-ci repose sur une théorie à laquelle ils adhèrent). On peut considérer, avec de nombreux théoriciens de la rationalité, que dans le cas (b) l’acte de danser, qui repose sur cet espoir de faire tomber la pluie et sur la théorie météorologique qui le sous-tend, est un acte rationnel, au sens où le moyen mis en œuvre est approprié à la fin, étant donné la théorie dont on dispose dans cette société.
  • Un sentiment rationnel, et le jugement qui le sous-tend, peuvent être vrais ou faux. Une des erreurs philosophiques les plus communes est de confondre rationalité et vérité, d’oublier qu’une théorie peut être rationnelle tout en étant erronée. L’erreur n’est pas le contraire de la raison, elle est une possibilité de celle-ci. Celui qui estime, sur la base des connaissances qui sont les siennes, que sortir de l’euro ou renvoyer les immigrés est une bonne solution est dans l’erreur – du moins pour ceux qui disposent d’une théorie plus forte. Il peut être aussi dans l’erreur s’il a mal dérivé les solutions qu’il propose des connaissances qui sont les siennes. Mais, dans tous les cas, il ne sert à rien de dire qu’il est « dans l’illusion » (un terme qui tend à laisser croire qu’il n’a que des sentiments irrationnels, pas des jugements rationnels). Il est beaucoup plus efficace, du point de vue politique, de dire qu’il est « dans l’erreur », de réfuter son jugement avec calme et détermination et aussi, bien sûr, de s’atteler à construire en même temps un autre espoir, capable de s’opposer avec succès à l’espoir erroné (j’emploie cette expression inusitée et quelque peu étrange, « espoir erroné », pour éviter « espoir illusoire »).

Revenons à la « peur irrationnelle » des électeurs. Cette interprétation me semble profondément erronée (ce qui ne signifie pas irrationnelle) non seulement parce qu’elle oublie ces distinctions essentielles mais parce qu’elle ne prend pas en compte deux données factuelles incontestables du vote d’hier : (1) les jeunes ont massivement voté pour le Front National, plus que les personnes âgées (34% des moins de 30 ans ont voté en faveur du FN) et (2) les catégories socio-professionnelles que l’on range généralement sous l’étiquette de « couches populaires » (ouvriers, agriculteurs, employés, artisans, commerçants, etc.) ont massivement voté en faveur du Front National.

Sur la base de ces données, je propose une autre interprétation : le vote en faveur du Front National n’est pas à rapporter à une « peur irrationnelle » mais à un « espoir rationnel erroné ».

Un espoir, d’abord. De nombreuses études du vote en faveur du FN montrent que ce vote n’est pas « conservateur », comme on l’entend dire, mais un vote « en faveur du changement », voire « révolutionnaire ». Quand un jeune estime (à tort ou à raison, mais on doit bien reconnaître que c’est souvent à raison) que le personnel politique âgé, masculin, globalement opposé à la proportionnelle, souvent défenseur du cumul des mandats, etc. s’est constitué en « classe politique » coupée du peuple, on peut comprendre qu’il ait l’espoir d’un renouvellement (les têtes de liste du FN sont souvent jeunes, et il y a des femmes !) – même si l’on estime que cet espoir est profondément erroné. Quand un jeune, employé ou sans emploi, n’a plus la moindre confiance dans le personnel politique de droite et de gauche, et particulièrement dans un gouvernement qui n’a cessé d’invoquer « l’inversion de la courbe du chômage », il n’a pas peur, il n’est peut-être même pas en « colère » (un autre mot qu’on a trop entendu hier soir), il a l’espoir en une autre politique. Quand un jeune ou un moins jeune perçoit les déclarations de l’Union européenne sur la question des migrants (« nous allons sécuriser les frontières extérieures de l’Union, installer des hot spots en Turquie, etc. ») comme des vœux à la fois pieux et hypocrites, il met son espoir dans la fermeture des frontières nationales. Comme le fait remarquer Hervé Le Bras, il n’est pas étonnant que ce soient les jeunes, qui ont la vie devant eux, qui se tournent vers cet espoir, plus que les retraités !

Ces espoirs sont des espoirs rationnels. Penser que la peur, qui plus est une peur irrationnelle, et la colère, sont les seuls sentiments de l’électorat populaire, c’est reproduire une idée éculée, celle selon laquelle les élites dirigeantes sont rationnelles et le peuple définitivement irrationnel et affectif. Ce genre d’interprétation ne peut que renforcer le vote en faveur du Front National : « non, nous n’avons pas peur, nous ne sommes pas particulièrement en colère, nous ne croyons plus du tout dans les solutions que vous nous proposez, nous votons en faveur de solutions nouvelles, avec l’espoir qu’elles résoudront nos problèmes ; vous nous insultez en pensant que nos seules motivations sont la peur et la colère ». Rien ne sert de disqualifier ceux qui ne partagent pas nos idées en leur refusant le statut de sujets rationnels. La seule manière de les traiter dignement est de considérer qu’ils argumentent, tout comme nous ; c’est aussi la seule manière d’espérer les faire changer d’avis.

On aura compris qu’en défendant le caractère rationnel de cet espoir je ne veux absolument pas signifier que les jugements sur lesquels il se fonde sont vrais. Ils ne sont pas plus vrais que ne l’étaient les jugements des révolutionnaires russes de 1917 ou celui des fascistes et nazis des années 30. Ils ne sont pas plus vrais, à mes yeux, que ne l’était le Programme commun de la gauche (un programme certes démocratique, ce qui est une différence essentielle par rapport à ceux que je viens de citer, mais un programme qui s’est révélé très vite inadapté à la situation et a conduit à des révisions déchirantes). Les remèdes proposés par le Front National sont profondément erronés, potentiellement catastrophiques pour l’économie et la société française. Mais, si c’est le cas, il faut non pas stigmatiser « l’extrême droite », « un parti non républicain », « un mouvement réactionnaire », non pas jouer sur la fibre morale et sur… la peur, comme l’a fait le Premier ministre, mais réfuter calmement et patiemment les pseudo-remèdes proposés (la sortie de l’euro et autres inepties du même genre) et construire un programme clair et cohérent capable de susciter un autre espoir.

De nombreux commentateurs ont parlé, hier à la télévision, du « coup de tonnerre » que représente la progression du Front National dans la politique française. J’ai plutôt l’impression qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil… Je ne vois que des conservateurs (je veux parler non pas des responsables du FN, mais de ceux du Parti socialiste et des Républicains, à quelques exceptions près) et un « parti du mouvement » (le Front National). C’est une situation qui a souvent caractérisé la société française qui, depuis la Révolution, a connu un certain nombre de tentatives « bonapartistes », puis dans les années 30 une forte adhésion aux solutions totalitaires, enfin, plus récemment l’essor des mouvements populistes de gauche et de droite, qui témoignent de la difficulté qu’à la société française d’être à la hauteur de ses idéaux républicains proclamés. Tant qu’on n’aura pas compris cela, on ne pourra freiner la progression du FN, on accentuera même cette progression. Pour le dire autrement, les passions « réactives », comme aurait dit Nietzsche, la peur, la colère, le ressentiment, etc. ne peuvent rien construire, elles peuvent tout au plus détruire (jacqueries, terrorisme anarchiste, etc.). Ce qui est dangereux, en France, aujourd’hui, ce ne sont pas ces passions, c’est l’espoir qu’incarne le Front National, comme à d’autres époques d’autres personnalités ou mouvements ont incarné des espoirs qui se sont révélés au mieux décevants, au pire funestes. On devrait cesser de parler de peur et de colère, s’intéresser bien davantage à la perte de confiance ou au désespoir, qui sont ce qui nourrit l’espoir. Seule une telle conversion du diagnostic pourrait permettre aux partis du centre gauche et du centre droit de s’atteler à la tâche de la construction d’un programme de réformes profondes susceptibles de faire renaître l’espoir politique sur d’autres bases.

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