LE FIL DES IDEES

28 novembre 2015

La politesse, aujourd’hui…

Filed under: Démocratie,Non classé,Philosophie — Auteur @ 7:53

Conférence faite à la Bibliothèque municipale de Saint-Christoly de Blaye (33), le 27/11/2015.

 

 

Le titre de cette conférence est le début d’une phrase inachevée. Si l’on faisait un sondage sur la fin de la phrase, on aurait probablement une majorité de réponses en faveur de cette fin : « …se perd de plus en plus ».

Je dirai un peu plus loin ce que je pense de cette réponse. Pour l’instant, il me semble qu’il faut partir de situations concrètes, et non de « la politesse » en général.

Prenons le cas suivant : vous êtes installé à votre place dans le TGV et quelqu’un arrive, regarde le numéro de la place et s’installe à côté de vous sans le moindre mot ni geste…

Certains, parmi vous, penseront que la politesse se perd ; d’autres ne s’en offusqueront pas et penseront que c’est la norme aujourd’hui ; d’autres enfin, s’ils étaient dans la peau du passager qui arrive, agiraient comme lui…

Avant de revenir à ce cas, je voudrais faire un détour par remarque plus générale. Le cas que je viens d’évoquer relève d’un des types de situations où les rapports humains sont généralement régis par des règles de politesse. J’en citerai trois principaux (on en examinera un quatrième à la fin) :

  • le premier, c’est celui des rapports humains dans le cadre d’un institution (rapport employé/patron ou employé/employé, élève/professeur, vendeur/client, etc.)

  • le deuxième, c’est le rapport de voisinage entre des personnes qui se connaissent, c’est-à-dire qui, sans être amis ou proches, savent qui ils sont (habitants d’un lotissement)

  • le troisième, c’est le rapport de voisinage entre inconnus (les voyageurs dont je viens de parler).

J’évoquerai les deux premières situations tout à l’heure.

Pour l’instant, revenons sur la troisième. Nous sommes tellement habitués à voisiner avec des inconnus que nous ne voyons pas ce qu’a de nouveau et de particulier ce rapport humain. A la fin du XIXe siècle, nos deux voyageurs du train n’auraient pas été des inconnus. D’abord, il y aurait eu de fortes chances pour qu’ils appartiennent au même milieu social et se reconnaissent comme membres de ce milieu ; et si, malgré tout, ils appartenaient à des milieux très différents, ils auraient immédiatement identifié, en observant leurs tenue vestimentaire (chapeau et cane bourgeoise, casquette ouvrière, veste paysanne, etc.), la catégorie sociale à laquelle ils appartiennent. Et du même coup, les rapports de politesse auraient été soient des rapports à l’intérieur d’un milieu donné (les bourgeois se saluaient en tant que bourgeois) soit des rapports proches du premier cas dont j’ai parlé plus haut, un rapport institutionnel : le bourgeois, s’il lui arrivait d’être dans le voisinage de l’ouvrier ou d’avoir à l’aborder, ne le saluait pas mais était salué par lui, etc. Il suffit de se rendre aujourd’hui dans des pays asiatiques ou africains, pour voir comment le rapport de voisinage entre inconnus est souvent totalement inexistant (celui qui se fait cirer les chaussures ne salue pas, ne regarde même pas le cireur qui l’a salué).

Pourquoi ce rapport entre inconnus existe-t-il chez nous ? Parce que nous sommes dans une société démocratique, qui peu à peu a effacé les principales distinctions extérieures. Bien sûr, il en reste des traces, mais de moins en moins (je ne peux pas deviner que l’homme de 30 ans mal rasé et en jean à côté de moi est le patron d’une des principales start-ups françaises, je n’ai aucune idée du métier de cette femme de 50 ans élégante qui s’installe à côté de moi, elle peut être coiffeuse ou journaliste). Cet effacement des distinctions est une immense conquête de la démocratie : nous sommes de plus en plus, pour les autres, des hommes ou des femmes sans plus, et même la distinction entre hommes et femmes devient souvent non pertinente (la courtoisie à l’égard des femmes est une forme de politesse désuète et humiliante pour elles) ; quant à l’âge, il est parfois difficile à déceler et, quand il est évident, il n’a plus beaucoup d’importance. Dans une démocratie, le respect s’adresse aux humains en tant quel tels, pas aux supérieurs, ou aux personnes plus âgées, ou aux hommes (mâles), etc.

Revenons à nos deux voyageurs, qui ne se sont pas salués. Est-ce qu’ils ne se saluent pas parce que nous sommes en démocratie, parce qu’ils se traitent comme des égaux ? L’explication n’est pas suffisante, car ils auraient pu se saluer, pour montrer qu’ils se reconnaissent l’un l’autre en tant qu’humains… Mais il y a peut-être d’autres raisons de leur comportement. Prenons pour le comprendre un cas très peu différent : vous vous installez à côté de quelqu’un dans le métro. Personne n’aurait l’idée de saluer les gens autour de lui (on le prendrait pour un fou). Prenons le cas de l’avion : il est encore plus rare que dans le train que l’on salue… Quantité de facteurs interviennent dans le cas des moyens de transport : la durée du voyage, son caractère fréquent ou non, l’espace clos ou ouvert (on salue davantage en entrant dans un compartiment à l’ancienne), la volonté de ne pas déranger l’autre, d’éviter une situation équivoque (la jeune fille qui se met à côté de moi peut s’imaginer que je m’intéresse un peu trop à elle si je la salue), etc. Mais je crois que le facteur fondamental est le suivant : nous n’avons pas conscience, en tant que voyageurs, de former une communauté. Lorsqu’au contraire c’est le cas, on se salue, par exemple les promeneurs en montagne (ils se perçoivent comme ayant une même passion) ; et même des cyclistes sportifs qui se croisent à vive allure se font un petit signe de connivence…

Compliquons maintenant un petit peu le cas de départ. Le jeune homme qui s’installe à côté de vous se précipite, avant même que le train ne démarre, sur son smartphone et entre en contact avec plusieurs amis, en utilisant quelques mots, ou des « émoticons » pour les saluer… Il a avec ces amis non pas tant l’âge en commun (il peut y en avoir de bien plus âgés que lui) mais des intérêts en commun… Un des effets des moyens de communication contemporains, c’est de nous libérer des contraintes spatiales : on peut se sentir beaucoup plus proche de quelqu’un qui est à 10 000 kms que de quelqu’un qui est à moins d’un mètre de vous.

Voilà quelques remarques sur ce cas, mais la question se pose toujours : devons-nous saluer le voisin dans le train ?

Avant d’y revenir, quelques mots sur les deux autres types de situations dont j’ai parlé, les cas (1) et (2).

Pour le cas (1), les rapports dans le cadre d’une institution, les règles de politesse sont toujours là, mais assouplies. Elles sont là, car elles sont des marqueurs non pas du respect que l’on doit à tout homme mais du respect dû à la fonction (cas du professeur et des élèves, des employés et du patron, etc.). Elles se sont assouplies parce que la hiérarchie s’est assouplie, parce qu’on considère qu’un subordonné est quelqu’un qui a droit aussi à être reconnu, à la fois dans sa fonction et dans son humanité (c’est pourquoi le patron de mon supermarché fait chaque matin le tour de ses employés pour leur serrer la main et leur dire quelques mots : ceux qui, comme lui, le font, saluent à la fois l’employé et l’homme ou la femme). Dans le cas des rapports entre hommes et femmes, la hiérarchie, fort heureusement, s’est fortement atténuée (même au Japon, où il y a des formules de politesse réservées aux femmes s’adressant aux hommes, ces formes sont en train de disparaître).  Bref, la démocratie a pénétré aussi dans les institutions (entreprise, établissements scolaires, etc.). Là où la politesse demeure pesante, c’est dans les rapports entre vendeurs et clients (encore que certains vendeurs savent s’émanciper des formules stéréotypées). Il faut ajouter qu’il peut y avoir aussi dans les relations institutionnelles de faux assouplissements de la politesse (les employés et le patron peuvent se tutoyer et s’appeler par leur prénom sans que cela change grand-chose, on connaît cela en Californie et ailleurs).

Pour le cas (2), les relations de voisinage entre gens qui se connaissent, je voudrais insister sur une caractéristique des systèmes de politesse contemporains (qui vaut aussi pour le cas 3, on va le voir) : leur caractère ouvert et personnalisable. C’est ce qui distingue les codes juridiques et les codes moraux des codes de politesse. La loi est un code, mais nous n’avons aucune marge d’interprétation possible (seul le juge en a une). Pour les codes moraux, il y a une certaine marge possible (par exemple nous sommes à peu près tous d’accord pour condamner moralement le fait de faire du mal intentionnellement à autrui, mais nous avons une marge d’interprétation en ce qui concerne « faire le bien » : nous exigeons que quelqu’un ne nous fasse pas du mal en nous trompant et en mentant, mais il est évidemment libre de nous faire du bien ou non, et de faire à tel degré et de telle manière : on ne peut exiger la bonté ou la charité ; les philosophes appellent cela les devoirs moraux surérogatoires, c’est-à-dire qui viennent « en plus »). Pour les codes de politesse, il y a une base incompressible (tout le monde considérera comme très impoli de marcher sur les pieds de quelqu’un ou de le bousculer volontairement), mais au-delà, il y a un champ libre pour l’interprétation (avec tel voisin je fais un petit signe de tête, avec tel autre je fais un grand geste de la main, avec tel autre je m’arrête pour parler du temps, avec tel autre je lui demande des nouvelles de ses enfants, etc.).

On pourrait percevoir cette indétermination des codes de politesse comme un signe de dissolution de ceux-ci. Mais on peut la percevoir aussi comme une marge de liberté que nous avons acquise à l’époque contemporaine. La politesse a toujours relevé de la culture, et ce qui caractérise la culture c’est la liberté et la création, mais cette culture était très contrainte à certaines époques (j’ai évoqué la politesse japonaise classique, très formelle). Revenons à nos voyageurs : je peux très bien ne pas le saluer, ou me contenter d’un vague signe de tête pour montrer que j’ai perçu qu’il y avait quelqu’un (manière de dire que je lui demanderai poliment de se lever si je dois sortir, que je ne lui marcherai pas sur les pieds, que je ne l’importunerai pas en téléphonant, etc.). Je peux aussi faire un signe un peu plus engageant, un sourire et un « bonjour » discret, qui permettront éventuellement, si l’on s’ennuie, de trouver un prétexte pour engager la conversation. Mais personne n’a envie d’engager la conversation avec tout le monde ! Chacun module donc librement le code de politesse. C’est valable également aussi, aujourd’hui, dans les situations de type (1), dans les relations institutionnelles : il y a des élèves impolis, mais aussi des élèves polis qui savent adapter le code de politesse à une situation concrète (ils le personnalisent avec un sourire, un geste, quelques mots, etc.).

Revenons une dernière fois à nos deux voyageurs. Dans les sociétés démocratiques, je l’ai dit, les statuts sociaux ne sont plus aussi marqués que dans les sociétés plus anciennes. Cela devrait faciliter une sorte de politesse universelle ( je veux dire non liée aux statuts sociaux particuliers) qui consiste simplement à reconnaître l’autre humain et à lui envoyer quelques signes prouvant notre volonté d’entrer avec lui dans un rapport pacifique (c’est la moindre des choses) et ouvert à d’éventuels développements, comme le dialogue ou la coopération  (cela dans le respect de la liberté de chacun, car c’est une forme d’impolitesse aussi que de vouloir engager le dialogue avec quelqu’un qui ne le souhaite pas). Mais en fait, cette sorte de politesse universelle n’est pas toujours présente car, d’une part, nous sommes aujourd’hui sans cesse confrontés à des situations complexes, qui ne sont pas aussi tranchées que les situations d’autrefois (il n’est pas facile de savoir quand et comment nous devons dire bonjour ou remercier) et, d’autre part, notre société a abandonné des codes qui n’étaient plus adaptés (celui par lequel les voyageurs d’une diligence ou d’un compartiment se saluaient et engageaient le dialogue) sans mettre d’autres codes à la place. Faut-il le regretter ? Faut-il se lamenter sur le fait que la politesse se perd ? Personnellement, je ne le pense pas (après tout, la politesse, même la plus formelle, peut s’accompagner d’une bonne dose d’hypocrisie : je salue mon chef dans les formes tout en me disant mentalement « pauvre con »). J’ai plutôt l’impression qu’il faudrait apprendre aux enfants (car c’est dans l’enfance que les codes sont intériorisés) à juger personnellement des situations et à inventer, au-delà des quelques règles générales négatives à respecter (ne pas marcher sur les pieds, ne pas bousculer, ne pas interpeler quelqu’un sans raison, etc.) les comportements de politesse positifs (juger quand il est opportun de proposer à quelqu’un de l’aider à porter un bagage, ou d’engager un dialogue avec un voisin dans le train ou ailleurs). C’est un art, qui demande beaucoup de jugement et de délicatesse, comme tous les arts. Pensez au fait, par exemple, que l’impolitesse peut prendre diverses formes. Prenez à nouveau le cas des voyageurs : on cite souvent l’utilisation du téléphone mobile comme un comportement grossièrement impoli, et il est vrai que dans un train cela peut-être très gênant pour ceux qui, comme moi, profitent du temps de transport pour travailler ou lire ; mais la conversation d’autrefois entre deux de vos voisins de wagon était bien aussi gênante, voire plus, et personne n’aurait eu l’idée de leur demander de se taire en disant « vous m’empêchez de lire » ; c’est pourquoi tout est affaire d’opportunité et de juste mesure (si quelqu’un passe un bref appel en demandant la permission, personne ne le lui refusera, et s’il le fait brièvement et discrètement sans même demander l’autorisation, il est peut-être plus poli que celui qui fait un drame d’un petit inconvénient et accable de reproche l’utilisateur du téléphone en gênant tout le monde). L’avantage des codes très généraux qu’on doit appliquer à des situations très particulières, c’est qu’ils nous permettent d’inventer une culture personnelle en matière de politesse, c’est-à-dire dans nos rapports avec les inconnus ou les voisins connus.

J’ai volontairement laissé de côté un quatrième type de rapports humains, c’est-à-dire la question de la politesse envers les proches, les amis, le conjoint, nos parents, nos enfants… Juste un mot pour dire que ce sont des relations si fortes qu’elles peuvent se passer de certaines formes de politesse qu’on met en œuvre avec les inconnus et les voisins. Mais cela est possible parce que l’amitié ou l’amour mettent en œuvre une sorte de politesse supérieure, faite de respect constant et d’attention soutenue à l’autre (on ne se contente pas de ne pas faire de mal aux amis, on se soucie de leur bien – ce qui va bien au-delà de la politesse et même de la morale que nous mettons en œuvre à l’égard des inconnus ou des voisins). On pourrait dire, pour paraphraser ce que Pascal disait de l’éloquence, que dans ces cas « la vraie politesse se moque de la politesse ».

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