LE FIL DES IDEES

31 mai 2015

Le bonheur est-il le but de la vie ?

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(Conférence donnée à la Bibliothèque municipale de Laruscade, mai 2015).

La question peut paraître étrange, car généralement on ne pose pas les questions qui semblent appeler une réponse évidente. On serait en effet tenté de répondre : oui, tout le monde cherche à être heureux… Mais comme de nombreux philosophes l’ont fait remarquer, Sénèque par exemple, cette réponse n’est pas claire du tout, parce que ceux qui la font ne parlent pas de la même chose. Si on leur demande ce qu’est ce bonheur, dont ils font un but de la vie, ils n’auront bien sûr pas de mal à dire que les uns cherchent la gloire, d’autres la tranquillité, d’autres encore le plaisir, d’autres encore le bien d’autrui, etc., et ils en concluront que chacun cherche le bonheur et qu’il y a mille façons de le chercher. Le problème d’une telle réponse, c’est qu’elle confond les moyens du bonheur avec l’état de bonheur. Sénèque insiste sur cette distinction et demande avec insistance en quoi consiste l’état de bonheur, non pas qu’est-ce qui nous rend heureux. [par analogie, pensez au fait que si l’on vous pose la question : « qu’est-ce qu’être en bonne santé ? » on ne peut pas répondre « c’est faire du sport », « manger léger », etc. ; par contre celui qui répond, comme le médecin Leriche, que « la santé est la vie dans le silence des organes » donne une très bonne définition de la santé, même si ce n’est pas la seule). Pour revenir au bonheur : certes, les uns cherchent l’argent et les autres la gloire, mais le problème est de savoir ce que veut dire : « l’argent, ou la gloire, ou toute autre chose, rendent heureux ».

On peut commencer à répondre à cette question en faisant remarquer que, si l’on s’attache à l’état de bonheur, les définitions sont en fait beaucoup moins nombreuses que si l’on part de la question des moyens du bonheur… Qu’est-ce qu’il y a de commun à celui que l’argent rend heureux et à celui que la gloire rend heureux ? La réponse semble évidente : leur désir dominant, celui qui est le plus important à leurs yeux, est satisfait, quel que soit ce désir et quelles que soient les souffrances endurées pour le satisfaire… Le bonheur serait donc la satisfaction d’un désir dominant.

Mais en fait, cette réponse n’est qu’une réponse possible à la question : « en quoi consiste l’état de bonheur ? ». Pensez par exemple aux conceptions du bonheur qui le définissent non pas par la satisfaction d’un tel désir mais par la libération à l’égard des désirs de ce type (Epicure, par exemple, qu’on doit se libérer des désirs vains ; ou le bouddhisme définit le bonheur comme un état où l’on est parvenu à éradiquer le désir, source de souffrance).

Ces conceptions du bonheur ne sont cependant pas très fréquentes dans nos sociétés. Je partirais, ici, d’une autre définition, un peu différente de celle que j’ai donnée plus haut : « une vie heureuse est une vie où tous les désirs de l’individu sont satisfaits, et cela durablement ». C’est une conception très courante du bonheur (véhiculée aujourd’hui par la publicité, par exemple) et adoptée par certains philosophes (Kant), conception qui cependant a toujours fait naître trois objections :

(1) On voit mal comment on pourrait parvenir à une telle satisfaction totale et durable (dans toute vie humaine il y a des désirs non satisfaits, et même si c’était le cas, la mort empêchera cette totalité d’être durable) ; de plus nous ne vivons pas en regardant sans cesse, anxieusement une sorte de compteur du bonheur (il n’y a pas d’appli pour ça sur votre smartphone, mais ça ne va pas tarder !), nous vaquons à nos occupations en évitant les maux, en recherchant tel ou tel plaisir, en poursuivant tel ou tel objectif limité…

(2) certains d’entre nous recherchent autre chose que le bonheur ainsi compris, ils recherchent par exemple la réalisation de valeurs auxquelles ils tiennent (qui les amènent parfois à sacrifier leur bonheur : ils diront par exemple « l’honnêteté est pour moi une valeur absolue, je dois être honnête même si cela me conduit à sacrifier la satisfaction de certains désirs »)

(3) enfin, il y a des gens qui se disent heureux et qui n’ont pas satisfait tous leurs désirs (on peut être heureux et avoir mal aux dents en même temps).

C’est pourquoi, face à ces critiques, trois stratégies ont été adoptées :

(a) Il y a ceux qui renoncent au bonheur, au profit d’un autre but de la vie : Oscar Wilde a écrit par exemple « pas le bonheur, le plaisir » ; Pascal a écrit « on aime mieux la chasse que la prise » (ce qui veut dire : « pas le bonheur, le désir »). Wilde renonce donc à l’idée de totalité durable de satisfaction, il préfère des moments de satisfaction (des plaisirs). Pascal va plus loin et dit que l’homme n’est pas satisfait par la satisfaction, qu’il préfère l’insatisfaction du désir à la satisfaction du plaisir ! On voit que la définition qui nous paraissait claire et évidente au début (le bonheur comme totalité durable de satisfactions) est très problématique pour certains… Il y a des personnes pour qui cette définition du bonheur, loin d’être le but de la vie, est ce qui nous empêche de vivre, une sorte de fantasme de perfection qui nous paralyse (comme l’idéal est inaccessible, on tombe dans la dépression).

(b) Il y a ceux qui font du bonheur un objectif secondaire par rapport à la réalisation de valeurs. C’est le cas de Kant, qui oppose la morale et le bonheur, en récusant l’idéal du bonheur (comme totalité durable de satisfactions) comme trop individualiste et égoïste. Le but de l’existence, c’est de se traiter et de traiter les autres en respectant la dignité humaine, alors que nous désirons souvent bafouer cette dignité… Pour ceux qui raisonnent ainsi, le bonheur n’est pas le but de la vie. L’homme qui vit les yeux fixés sur le compteur du bonheur dont j’ai parlé est pour eux un homme narcissique et égoïste, qui oublie les immenses problèmes auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés (la misère et l’injustice qui frappent tant d’êtres humains).

(c) Il y a enfin ceux qui préfèrent définir le bonheur autrement, qui renoncent à le définir comme une « totalité durable de satisfactions ». Comme je l’ai dit, il y a d’autres manières de définir le bonheur. Je n’en citerai qu’une, celle de Descartes dans une lettre à la princesse Élisabeth (1645).

Descartes commence sa lettre en reprenant la distinction stoïcienne entre les choses qui ne dépendent pas de nous (à l’époque la santé, la richesse, la gloire, qui dépendaient beaucoup de la naissance) et les choses qui dépendent de nous. Les premières relèvent de ce qu’on appelle au XVIIe siècle l’heur (ce que les Latins appelaient la fortune, c’est-à-dire la chance, qui peut être bonne ou mauvaise : bon heur ou mal heur).  Les secondes relèvent de ce que Descartes appelle la béatitude (le terme n’a aucun sens religieux, il signifie simplement : une satisfaction qui dépend de nous). Il y a donc deux types de satisfactions : les satisfactions extérieures qui ne dépendent pas de nous (trouver un trésor) et les satisfactions intérieures qui dépendent de nous. Ce sont ces dernières satisfactions que nous appelons bonheur (en un seul mot, au sens moderne – ce que Descartes appelle béatitude, « parfait contentement d’esprit »). Car, nous dit Descartes, il y a des gens qui ont beaucoup de bon heur (ils ont gagné à la loterie, ils sont nés dans un milieu très favorisé) et qui n’ont pas ce parfait contentement d’esprit, cette satisfaction intérieure (ils se suicident par exemple); et d’autres sont dans le mal heur (ils n’ont pas eu de chance dans leur vie, et ont même eu de la malchance) mais ils ont ce contentement parfait et intérieur. Descartes fait une comparaison avec les récipients : un récipient peut être très grand et très peu rempli et un autre très petit et rempli à ras bord. Qu’est-ce donc qui produit ce contentement, la béatitude, même chez ceux qui ont un petit récipient (qui n’ont pas eu de chance, même si une trop grande malchance empêche certainement d’être heureux) ? Deux choses, répond Descartes : la sagesse et la vertu. Par sagesse, il entend ceci : un individu sage est celui qui, tout au long de sa vie a fait ce qu’il estimait être le mieux pour lui et pour les autres, a agi selon ce que lui dicte sa raison (ma raison me dicte par exemple qu’il n’y a aucun argument qui puisse m’amener à m’accorder des droits que je n’accorde pas aux autres, sous prétexte qu’ils ont un sexe différent ou une couleur de peau différente). Par vertu il entend la résolution, le courage de s’en tenir à ce qu’on a décidé. Et il ajoute que la vertu est plus importante encore que la sagesse : car quand je fais quelque chose que j’estime bien, je ne suis jamais certain que je suis dans le vrai, je peux me tromper, mais l’essentiel est que je m’en tienne à ce qui me paraît le meilleur, à tel point que « la vertu seule est suffisante pour nous rendre contents en cette vie ».

Cette conception n’est pas seulement celle de Descartes, c’est celle de tous ceux qui disent : je serai heureux si je meurs en disant « je ne regrette rien » (Édith Piaf). C’est celle de Nietzsche, qui affirme que l’homme heureux est celui qui peut dire en mourant : « si c’était à refaire, je voudrais revivre exactement ce que j’ai vécu, y compris ma mort ». Certains trouveront très exigeante, quelque peu surhumaine, cette conception du bonheur comme absence de tout regret et comme absence de tout désir d’ailleurs ! C’est pourquoi on peut trouver plus humaine et modeste la position qui  est celle des dernières paroles du Christ, dans les Évangiles. Vous savez que Jésus commence par dire, face à la mort, « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », et qu’il finit par dire : « je remets mon âme entre tes mains ». Une interprétation qui a été donnée de cette dernière phrase est la suivante : ce n’est pas à moi de dire si j’ai été heureux ou non, je n’ai pas à me préoccuper du « jugement dernier » qui déclarera que j’ai été heureux ou malheureux, l’essentiel est de vivre résolument en conformité avec ce que j’estime être bien (pour Jésus, en conformité avec les commandements divins), sans me poser sans cesse la question narcissique et égoïste : « suis-je heureux ? », « vais-je avoir le sentiment d’avoir été ou d’être heureux au moment de l’agonie ? ». Vous savez sans doute que la toute dernière parole du Christ n’est pas « je suis heureux » mais « c’est fini, tout est achevé ». Que l’on ait ou non une croyance religieuse, ces dernières paroles du Christ sont d’une grande force philosophique, elles cherchent une voie entre le désespoir (« j’ai été flouée » aurait dit Simone de Beauvoir avant de mourir) et l’arrogance prétentieuse (« je suis  heureux », disent bien imprudemment certains sans penser à leur dernière heure ; on pourrait peut-être ajouter qu’il est tout aussi prétentieux de dire « je suis malheureux »).

Descartes ajoute enfin une dernière précision. Ma conception du bonheur comme béatitude, selon laquelle je suis heureux quand j’ai agi avec vertu, en faisant toujours ce que j’estime être bien, n’est pas incompatible avec les satisfactions venant de l’extérieur, avec la fortune (le bon heur). Pour reprendre la métaphore des récipients : l’essentiel est d’avoir un récipient bien rempli, même s’il est petit, mais si en plus j’ai la chance qu’il soit grand, et bien rempli, c’est encore mieux. Le bonheur n’est pas la santé, ou l’argent (même s’il faut un minimum des deux pour être heureux) mais si j’ai en plus la santé, ou l’argent, ça ne gâte rien… L’idéal, pour toute vie humaine, c’est d’avoir les deux, béatitude et bon heur, même si l’essentiel, c’est la béatitude (pour Descartes on peut être malade et heureux, mortel et heureux). Le parfait contentement d’esprit n’est donc pas incompatible avec la satisfaction des désirs, la vertu et le désir ne s’opposent pas. Il y a seulement deux types de désirs qui s’opposent à la recherche du bonheur (de la béatitude) : ceux que Descartes appelle « les désirs accompagnés d’impatience et de tristesse ». L’impatience, c’est le désir que le temps n’existe pas, c’est donc vouloir l’impossible. Si nous voulons l’impossible (par exemple vouloir être « empereur du Mexique », comme dit Descartes, ou avoir « un corps de cristal », ou être immortels) nous ne serons jamais heureux, nous trouverons la tristesse. Et il se passe la même chose pour tous les désirs qui recherchent un bien et finalement trouvent une tristesse (par exemple ceux qui visent un plaisir à court terme et trouvent une peine à moyen et long terme) : ils sont incompatibles avec la recherche de la béatitude.

J’ai choisi d’exposer un peu longuement cette théorie de Descartes, qui n’est pas la seule, mais une des plus fortes que les hommes aient produites en vingt-cinq siècles de philosophie. Il me semble qu’elle correspond bien à une conception  que beaucoup d’entre nous partagent aujourd’hui et que je résumerai ainsi :

(1) le bonheur ne réside pas dans des satisfactions passives mais dans le fait que nous satisfaisons nous-mêmes nos désirs (si un État totalitaire parvenait à satisfaire tous vos désirs, il y a au moins un désir qu’il ne satisferait pas : le désir de satisfaire vous-même vos désirs !)

(2) le bonheur n’est pas une totalité durable de satisfactions, mais une satisfaction particulière : celui d’avoir réussi sa vie, c’est-à-dire de l’avoir menée soi-même conformément à des désirs et valeurs que j’estime fondamentaux, qui donnent sens à ma vie

(3) on peut être un homme, c’est-à-dire fini (soumis à la frustration, à la souffrance et à la mort) et être heureux, ou avoir l’espoir de l’être un jour, à la fin…

Mais certains peuvent ne pas être convaincus par ces trois affirmations. C’est à cela qu’on reconnaît un problème philosophique : aucun argument ne fait taire définitivement les autres arguments… Si vous n’êtes pas convaincus par Descartes, vous pouvez toujours :

(1) retenir la définition dont on était parti (une totalité durable de satisfactions) et estimer que vous pouvez réaliser un tel bonheur sur terre (je vous souhaite bonne chance, et vous prie de ne pas oublier que ceux qui ont voulu, ou veulent encore réaliser le paradis sur terre, du côté de la Syrie aujourd’hui par exemple, ont souvent produit et trouvé l’enfer)

(2) retenir la définition dont on était parti et considérer que le bonheur est une chimère, un « idéal de l’imagination » (Kant) et qu’il vaut mieux « cultiver son jardin » (Voltaire), c’est-à-dire éviter les maux, rechercher quelques plaisirs, en espérant un bilan globalement pas trop mauvais, à la fin, ou même en se moquant de tous les bilans…

(3) considérer qu’il y a plus important dans la vie que le bonheur, par exemple la réalisation d’idéaux moraux (mais, là aussi, je vous prie de considérer que vous pourriez plutôt dire que c’est cela le bonheur pour vous, la réalisation de ces idéaux, et non la satisfaction d’une totalité de désirs égoïstes).

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