LE FIL DES IDEES

1 février 2015

VIELLIR

Filed under: Liberté,Philosophie — Auteur @ 5:05

Conférence donnée en janvier 2015 à la Bibliothèque municipale de Laruscade (33).

 

Le temps de la vieillesse est-il une fin en soi ?

Les religions, les philosophies, les œuvres littéraires ont toujours parlé de l’existence et de la mort. Ce sont de « beaux thèmes », qui se prêtent au déploiement de nobles sentiments et d’élans pathétiques… De la vieillesse, qui est plutôt grise, on parle moins. À l’époque contemporaine, à quelques notables exceptions près (Simone de Beauvoir), les philosophes sont plutôt silencieux à son sujet, malgré la tradition antique (Cicéron) et classique (Montaigne) de réflexion sur la vieillesse. On trouve, par contre, une multitude de livres de recettes : « comment ne pas vieillir », « comment vieillir tout en restant jeune », « comment bien vieillir », écrits par des médecins, des psychologues, des journalistes ou des gourous de tout poil. Il existe même un  Bien vieillir pour les nuls !

Dans cette abondante production, il y un thème qui revient très souvent : en vieillissant, on atteindrait la sagesse, la sérénité, etc. Bref, la vieillesse ne serait pas la fin de la vie au sens du terme de celle-ci, mais sa fin au sens de son parachèvement, de son couronnement…

Cette inflation de discours positifs sur la vieillesse comme opportunité dont il faudrait savoir profiter éveille naturellement la méfiance. On connaît la propension des hommes à « faire de nécessité vertu » : puisque nous devons vieillir, que nous ne pouvons faire autrement, alors… désirons vieillir ! Nietzsche, après bien d’autres, a remarquablement analysé cette manière de transformer un fait inéluctable en libre décret. Un auteur récent a dénoncé cette littérature dans un livre intitulé La tyrannie du bien vieillir… Face à ces discours lénifiants (de même nature que ceux tenus par certains soignants lorsqu’ils entrent dans la chambre des mourants : « comme vous avez bon teint, ce matin ! »), il ne faut pas oublier ce que des esprits sobres et lucides (de Gaulle, Jean-Paul II, et bien d’autres avant et après eux) ont dit de la vieillesse : qu’elle est un naufrage. Même si ce n’est peut-être pas le dernier mot sur la vieillesse…

Ceci dit, il peut y avoir, dans ces ouvrages, des conseils judicieux, qui évitent à ceux qui sont au seuil de la vieillesse de sombrer dans le découragement ou la dépression. Mais de là à faire de la vieillesse le parachèvement de la vie, il y a un pas que de nombreux philosophes ont soigneusement évité de faire…Heidegger rappelle ce qui est l’évidence : un homme peut mourir très vieux tout en étant « inachevé ». Et les philosophes grecs, de leur côté, pensaient souvent que la sagesse n’était pas liée à l’âge, qu’une vie brève et bien remplie (et en ce sens « achevée ») valait mieux qu’une longue vieillesse stérile.

                                                         * * *

Je me contenterai, dans cette courte introduction, de quelques remarques sur la vieillesse aujourd’hui et dans notre société. Mais il ne faudrait pas oublier que la vieillesse peut être vécue de manière très différente, selon le contexte culturel et social. À une époque où l’on risquait de mourir jeune (de maladie, ou du fait de la guerre), le désir de devenir vieux était très répandu et très fort, comme on peut le constater en lisant, dans les  Essais I de Montaigne, le court texte intitulé  « De l’âge » : « Mourir de vieillesse, c’est une mort rare, singulière et extraordinaire… ». Pour Montaigne, c’est une « fortune extraordinaire », un « privilège » et un parachèvement : aller jusqu’au terme prescrit par la nature. Quel contraste avec notre société, où les hommes ont généralement peur de vieillir ! Nombreux sont sans doute ceux d’entre nous qui ont davantage peur de la vieillesse et de ses maux que de la mort.

Avant de rappeler ce qu’est aujourd’hui, en règle générale, vieillir, nous ne devons pas oublier non plus ceci : alors que l’existence et la mort sont des constantes de la condition humaine (chacun de nous est conscient d’exister, chacun de nous mourra, même si ce n’est pas la même chose de mourir accidentellement, sans l’avoir su, et de vivre son agonie), certains d’entre nous ne connaîtront pas la vieillesse, parce qu’ils mourront avant qu’elle ne survienne, ou n’en connaîtront pas tous les aspects (on peut vivre très vieux en bonne santé)…

Ces aspects, aujourd’hui, en France, me semblent pouvoir être grossièrement caractérisés de la manière suivante :

1) Vieillir, c’est d’abord être confronté au rétrécissement des possibles, à la disparition de l’horizon des projets. Même si l’on est en bonne santé, même si l’on mène une vie active, on ne peut pas ne pas oublier qu’on a sa vie derrière soi. Même si l’on fait encore des projets, il est clair que la notion de projet n’a plus tout à fait le même sens quand on sait qu’il nous reste moins de dix ans ou de deux ans à vivre.

2) Vieillir, c’est à un moment ou à un autre être confronté à la diminution de ses facultés physiques et intellectuelles et à la transformation du désir (pas seulement sexuel). Sur ce point, Montaigne est lucide : nos facultés « se fanissent et s’alanguissent » (Essais I, « De l’âge »).

3) Vieillir, c’est trop souvent, dans notre société, être marginalisé, mis à l’écart des réseaux sociaux de toutes sortes (le réseau professionnel, mais souvent hélas aussi le réseau familial et amical). Dans une société où tout change très vite, les plus âgés ne sont plus perçus par les plus jeunes, comme cela a été longtemps le cas, comme les dépositaires d’une « expérience » précieuse (comme des « anciens »). Nos contemporains vont plus souvent chercher des leçons de vie du côté des jeunes, plus créatifs, plus innovants… Il est évident que ce troisième aspect de la vieillesse dépend étroitement des institutions sociales (certes, il y aujourd’hui tout un travail de réflexion, chez les architectes et les urbanistes, sur de nouvelles formes de logements, de quartiers et de villes permettant de lutter contre l’isolement – et de nouvelles pratiques naissent ici et là ; mais la grande majorité de la population n’en bénéficie pas encore).

                                                        * * *

Quels effets ces trois constantes de la vieillesse produisent-elles sur les individus ? Tout et son contraire : le laisser-aller, le désespoir, le suicide, toutes les formes possibles du malheur, mais aussi bien, parfois, peut-être même souvent, un nouvel équilibre de vie.

L’idée que je voudrais développer pour finir est que la vieillesse pourrait être vécue ni comme une perte ni comme un parachèvement mais comme un autre régime de vie (j’emprunte cette expression au philosophe français Georges Canguilhem, qui l’appliquait à la maladie).  

Si l’on perçoit la vieillesse de cette manière (après avoir mis à la corbeille les discours lénifiants, mais aussi les trop faciles jérémiades nihilistes), il me semble que l’idée selon laquelle on pourrait parvenir, au temps de la vieillesse, à une certaine sagesse, pourrait prendre un sens. Mais un sens très différent de celui qui s’étale dans l’abondante production disponible au supermarché. Je veux dire par là que la vieillesse, dans le meilleur des cas, pourrait nous apprendre ce que nous n’aurions pas dû attendre pour apprendre. La vieillesse pourrait bien être, pour certains d’entre nous, pour les oublieux, une session de rattrapage de l’existence

Cette idée était au centre des sagesses grecques, de l’épicurisme par exemple : il y a urgence à devenir sage, nous ne devons pas attendre de vieillir pour le devenir… La sagesse est un remède, pour Épicure, contre les maux, imaginaires ou réels, de l’existence et en particulier de la vieillesse. Mais ce remède, nous devons nous le procurer sans tarder.

Précisons cela, en revenant sur les trois constantes de la vieillesse dont j’ai parlé plus haut :

1) Il ne devrait pas être nécessaire d’attendre la vieillesse pour découvrir que l’on ne peut vivre sans apprendre à relativiser ce qui nous arrive, sans cultiver le détachement et le renoncement. Dire cela, ce n’est pas oublier qu’une vie heureuse est faite de projets, d’audace, qu’il faut même parfois vouloir l’impossible. Oui, mais… il y a les projets qui échouent, les malheurs qui vous tombent dessus, et quoi qu’il en soit, la vie prendra fin, et vite… La fin (le terme) est déjà là, dès que nous naissons nous sommes assez vieux pour mourir. Tout le monde sait cela, mais nombreux sont ceux qui l’oublient, ou voudraient l’oublier… Pour ceux-là, la vieillesse est une piqûre de rappel, ou une session de rattrapage… Bien sûr, il y a quelque chose de terriblement lourd dans ce naufrage, mais peut-être aussi un allègement, une modification de notre rapport à l’existence que nous aurions dû déjà opérer depuis longtemps. La vieillesse, lit-on dans les manuels du bien vieillir, nous apprend à faire des projets à court terme. Mais tout projet humain n’est-il pas à court terme ? La différence est-elle si grande entre disposer d’une marge de 40 ans et disposer d’une marge de 6 mois ? (Je pense à ce film bouleversant de Kurosawa intitulé Vivre, où un fonctionnaire municipal, qui se sait condamné, décide de mettre toute son énergie pour construire un parc demandé par les gens du quartier). La différence entre 40 ans et 6 mois est énorme pour ceux qui n’ont jamais su, ou ont oublié, que nos projets sont nécessairement dépassés, à un moment ou à un autre, dépassés par autre chose plus puissant que nos projets – et qu’il y a aura d’autres humains après nous (la prise en compte de cette perspective est ce qui rallonge considérablement le terme du projet du personnage de Kurosawa, bien qu’il ne lui reste plus que 6 mois à vivre il agit en fonction du bien des générations à venir). Il faudrait ajouter à cela que le détachement et le renoncement ne sont pas nécessairement  synonymes de tristesse. La vieillesse est parfois pour certains le moment de la libération, de l’expression de soi, voire de la transgression, après une vie active souvent marquée par la contrainte et le refoulement des aspirations personnelles (on peut rêver de clubs du troisième âge d’un type nouveau, qui ne seraient pas seulement des clubs de bonne humeur mais des « boîtes à idées avec de possibles transgressions pour un meilleur vivre ensemble », comme me l’écrit un de mes amis).

2) Il ne devrait pas être nécessaire d’attendre la vieillesse pour découvrir notre inévitable dépendance à l’égard d’autrui. Bien sûr, la grande dépendance de la vieillesse n’est pas la dépendance affective (intellectuelle, aussi) dans laquelle nous vivons tous. La fragilité des personnes âgées est évidemment supérieure à celle des adultes en pleine force de l’âge (d’où les questions centrales d’une retraite décente pour tous et d’un système de financement de la grande dépendance efficace – questions qui, on le sait, sont loin d’être résolues en France). Mais là encore, cette différence en matière de dépendance et de fragilité est de degré plus que de nature. La nécessité de l’attention, de la solidarité, du soin n’est pas le propre de la situation de vieillesse. Concernant ce deuxième aspect également, il me semble que la vieillesse ne fait que souligner ce qui est en fait une constante de la condition humaine.

3) On sait enfin à quel point la marginalisation, la mise à l’écart des circuits de la sociabilité, n’est pas le propre de la vieillesse. De nombreux jeunes en sont victimes. La vieillesse vient simplement souligner de manière parfois dramatique qu’un humain n’est un humain que dans et par les circuits de la socialisation. En un sens, la vieillesse nous rappelle que l’homme, comme le disait Aristote, est un animal politique, au sens ancien de ce terme (un animal qui vit dans une cité, polis, en grec). Elle nous rappelle qu’il n’y a pas de vie humaine sans une réflexion politique et une pratique politique, c’est-à-dire sans la mise en place des institutions et pratiques qui permettent, à tout âge, mais évidemment davantage encore à celui de la vieillesse, de contrecarrer la tendance à être éjecté des circuits de la sociabilité (la conception qu’une société se fait du logement, et plus généralement de la ville, me paraît jouer un rôle essentiel dans la manière dont les citoyens vivent la vieillesse).

                                                       * * *

 Vous l’aurez compris, je pense que la vieillesse est ce qu’elle est, qu’il ne faut pas l’enjoliver, qu’elle comporte une part incompressible de maux – plus ou moins grande selon les individus et les sociétés –et que nous devons « vivre avec », comme on dit (j’aime bien cette expression : le « avec » rappelle que nous ne sommes pas des dieux autosuffisants, que nous devons vivre, comme disait Kierkegaard, « sous la loi de la circonstance »).

Je crois également qu’on oublie beaucoup trop ce que disait le philosophe Spinoza : que la sagesse « est une méditation non de la mort mais de la vie ». Dans notre société, on voit souvent la vieillesse comme le temps de l’apprentissage de la sagesse parce qu’on a oublié que la sagesse est la tâche suprême de l’existence, et que de ce point de vue la durée de la vie est une question secondaire. Montaigne dit de l’existence que « les jeunes et les vieux laissent la vie de même condition ; nul n’en sort autrement que si tout présentement il y entrait » (Essais 1, « Que philosopher c’est apprendre à mourir »). Chacun sait qu’on peut mourir chargé d’ans et accablé de malheur, et mourir plus jeune et – j’ose à peine prononcer ce mot, tant il est présomptueux de l’utiliser tant qu’on n’est pas soi-même arrivé à la dernière extrémité – réconcilié avec l’existence.

« Où que notre vie finisse, elle y est toute. L’utilité du vivre n’est pas en l’espace, elle est en l’usage : tel a vécu longtemps, qui a peu vécu ; attendez(1)-vous y pendant que vous y êtes. Il git en votre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vécu […] un petit homme est homme entier, comme un grand » (Montaigne, Essais I, « Que philosopher c’est apprendre à mourir »).

(1) « Attendre » n’a pas ici le sens contemporain, mais le sens de « faire attention à » (qu’on trouve aujourd’hui dans l’espagnol « atender » ou dans l’anglais « to attend »).

 

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