LE FIL DES IDEES

29 novembre 2014

L’AMOUR REND-IL LIBRE ?

Filed under: Philosophie — Auteur @ 9:59

L’AMOUR REND-IL LIBRE ?

(texte d’une conférence donnée à la Bibliothèque Municipale de Saint-Christoly de Blaye, 28/11/2014)

Je n’ai pas choisi la question que nous allons aborder ce soir, elle m’a été proposée. Ma première réflexion, devant cette question, a été de me demander : mais pourquoi pose-t-on une telle question ? En y réfléchissant, j’ai trouvé deux raisons : d’une part on ne choisit pas d’aimer (on « tombe amoureux »), d’autre part, en aimant, « on s’attache », comme on dit.

Mais on dit beaucoup de choses, sur l’amour et bien d’autres sujets, qui ne sont pas nécessairement vraies. On dit par exemple que « l’amour rend aveugle ». Mais ce qui rend aveugle, n’est-ce pas plutôt l’indifférence, qui ne voit rien de celui qui est en face, ni ses défauts ni ses qualités ? Le regard amoureux, par contre, est attentif aux moindres états d’âme de l’autre, à ses moindres joies, souffrances et inquiétudes, et il voit parfaitement les faiblesses et les grandeurs de l’autre…

J’en conclus qu’il vaut mieux sans doute nous méfier de ce que nous disons de l’amour que de nous méfier de l’amour lui-même.

 

Pour ouvrir le débat, je proposerai quatre affirmations, qui ne sont que des hypothèses, des tentatives d’y voir un peu plus clair, hypothèses que je soumets à votre appréciation critique.

 

1) Descartes dit que « nous avons été enfants avant que d’être hommes ». Cela pourrait vous paraitre une banalité risible, mais si l’on y réfléchit il y a dans cette phrase une profonde vérité. Nous avons commencé par être aimés par nos parents (naturels ou adoptifs, ou ceux qui nous ont éduqués). Dans la plupart des cas ces « hommes », comme dit Descartes (le terme inclut les femmes, bien sûr) ont veillé sur nous afin que nous devenions ce que nous ne sommes que potentiellement tant que nous sommes un « enfant », pour que nous devenions des « hommes ». Or ce qui caractérise un homme, dit Descartes, c’est la volonté libre, la capacité de penser et d’agir par soi-même, de manière autonome. Mais chacun sait – les psychologues et les psychanalystes nous le rappellent, mais chacun le sait de lui-même – qu’on ne peut devenir libre, autonome, que si l’on a confiance en soi, c’est-à-dire que si quelqu’un, parce qu’il nous a aimé, non seulement nous a aidé, soigné, protégé mais a voulu notre bien, c’est-à-dire voulu que nous soyons un être libre (c’est cela l’objectif de toute éducation). Bien sûr, il y a des pères ou mères « abusifs », comme on dit, qui étouffent l’enfant par leur amour, l’empêchent de devenir libre. Mais est-on bien certain qu’il s’agisse encore, dans de tels cas, d’amour ? N’est-ce pas plutôt une forme de possession ? Or ce sont les choses que l’on possède, pas les êtres libres. Posséder et aimer me semblent deux choses très différentes.

Je tire de ceci une première affirmation : être aimé rend libre, nous ne sommes libres que parce que nous avons été aimés.

 

2) Mais, dira-t-on, est-ce qu’aimer (et non pas être aimé) rend libre ? Est-ce qu’en aimant je deviens moi-même libre ?

Avant d’aborder cette question directement, je tiens à dire que je vois mal comment deux humains pourraient aimer sans être préalablement eux-mêmes libres, autonomes. S’ils ne sont pas préalablement libres, autonomes, il me semble que l’amour risque alors de céder la place à autre chose, qui est la fusion entre deux êtres (c’est un vieux thème romantique : les amants ne font qu’un, dépassent la dualité). Mais quand il y a fusion, est-on encore en présence de l’amour ? Et les individus sont-ils libres dans la fusion ? Il y a de multiples manières de fusionner avec l’autre : l’autre devient un reflet de vous-même (vous vous contemplez en lui), ou un complément idéal de vous-même (il est ce que vous vouliez devenir), ou vous projetez sur lui une partie de vous-même que vous détestez (l’autre deviendra alors un souffre-douleur), etc. Mais dans tous ces cas, vous ne voulez pas le bien de l’autre, car à la limite il n’y a pas d’autre, il n’y a qu’un monologue entre vous et vous-même… Et si vous recherchez la fusion, c’est très probablement parce que vous n’êtes pas libre, autonome (vous cherchez alors anxieusement votre confiance en vous-même dans l’autre, réduit à un miroir de vous-même). Il  me semble donc que l’amour, qui veut le bien de l’autre, c’est-à-dire qui veut sa liberté, et qui suppose des êtres libres, est tout autre chose que la fusion.

La meilleure définition que j’en connaisse est celle du poète allemand Rainer Maria Rilke: « deux solitudes se protégeant, se complétant, se limitant, et s’inclinant l’une devant l’autre ». Tout est important dans cette phrase : d’abord il faut être deux pour qu’il y ait relation d’amour (d’où le vers d’un autre poète, Mallarmé : « Nous ne serons jamais une seule momie sous les palmiers déserts ») ; deux solitudes : chacun reste soi, à jamais un être libre distinct de l’autre, même du plus proche ; deux solitudes se protégeant : comme l’enfant a été protégé par les parents, qui ont veillé à ce qu’il devienne un être libre ; Rilke ajoute : « se complétant, se limitant » : j’y reviendrai un peu plus bas (dans ma troisième remarque). Mais le plus admirable me semble être la fin : « s’inclinant l’une devant l’autre ». S’incliner devant quelqu’un, c’est montrer le respect qu’on a pour lui. Mais souvent, surtout à l’époque de Rilke, la révérence n’est pas réciproque : on s’incline devant les puissants ; or Rilke nous dit que dans l’amour la révérence est réciproque : chacun reconnaît la liberté de l’autre comme une valeur suprême, et peut-être même chacun reconnaît la supériorité de l’autre, que l’autre vaut mieux que soi-même… L’inclination, pourrait-on dire, est une inclinaison réciproque.

J’en tire une deuxième affirmation : l’amour est une relation entre deux humains libres.

 

3) Certains commencent peut-être à s’impatienter : mais quand j’aime quelqu’un, en quoi suis-je  plus libre, moi ? Comment pourrais-je être plus libre, si je dois déjà être libre pour aimer, comme je viens de le dire ?

On pourrait répondre à cette question comme le faisait le philosophe russe anarchiste Bakounine ? Il répète souvent qu’on ne peut être libres qu’à plusieurs, qu’il faut au moins être deux, parce que ma liberté doit être reconnue et confirmée par les autres pour être complète et garantie. Bien sûr, il ne parle pas seulement de l’amour. Il y a bien d’autres relations humaines où les hommes se reconnaissent comme êtres libres. C’est en particulier la fonction du droit et de la morale d’établir cette relation de reconnaissance réciproque des hommes comme être libres. Mais le droit et la morale ne consistent pas à aimer les autres, mais seulement à les respecter (extérieurement, dans mes actes, pour le droit, et aussi intérieurement, dans mon sentiment, pour la morale). L’amour, cependant, va bien au-delà du respect : il ne consiste pas seulement à ne pas faire du mal à autrui, il consiste à faire le bien de celui qui est aimé. Et si le bien suprême, pour un homme, c’est d’être un homme, c’est-à-dire un être libre, autonome, on comprend que l’amour soit une relation où, parce que chacun cherche à faire le bien de l’autre, chacun aide l’autre à être libre, une relation où la liberté de l’un et de l’autre se nourrit et se développe, une relation où, ensemble, deux êtres deviennent vraiment humains, c’est-à-dire libres.

C’est pourquoi les poètes, qui ont souvent décrit l’amour comme un attachement, ont parlé aussi des « doux liens » de l’amour. On s’attache, bien sûr, on ne choisit pas de s’attacher (sauf ceux qui choisissent rationnellement la personne à aimer avec l’aide d’un robot qui, après avoir fait leur portrait, cherche la personne qui leur correspond à plus de 97,2 %), mais on décide de rester attaché, parce que cet attachement est délicieux, que vous vous y développez comme être libre, que vous développez votre pensée, qui devient plus personnelle dans le dialogue incessant avec l’autre, que vous affinez vos goûts en les confrontant quotidiennement avec ceux de la personne que vous aimez, que vous éliminez progressivement les défauts que le regard clairvoyant de l’autre vous signale avec bienveillance… C’est pourquoi Rilke dit, admirablement, dans la formule que j’ai citée : « se complétant, se limitant l’une l’autre ». On comprend immédiatement ce qu’il veut dire par « se complétant », mais « se limitant » peut paraître paradoxal. C’est pourtant une idée très forte : dans la relation amoureuse nous sommes amenés à limiter nos désirs égoïstes, notre tendance illimitée à nous développer sans tenir compte d’autrui, et la limitation de ce désir dont nous sommes prisonniers nous libère.

Ma troisième affirmation est donc que l’amour est un attachement qui libère ceux qui s’aiment.

 

4) Mais on pourrait enfin m’objecter que j’ai oublié un aspect essentiel du problème. J’ai parlé de l’amour envers nos proches (parents, conjoint, enfants), je n’ai pas parlé de l’amour envers les autres hommes, ceux qui sont très loin et très différents de nous. De manière étonnante, le christianisme, qui se veut une religion de l’amour, parle de « l’amour du prochain » pour désigner non pas les proches (le cousin, le voisin) mais ce que l’on devrait appeler « le lointain » (la Bible dit « la veuve et l’orphelin », c’est-à-dire celui que je ne suis pas, qui est très loin de moi, qui est pauvre alors que je suis riche, sans éducation alors que je suis éduqué, souffrant alors que je suis en pleine forme, etc.).

C’est une question difficile de savoir s’il existe un tel amour, un amour pour l’étranger. Les philosophes du XVIIIe siècle appelaient cela « sympathie » (étymologiquement, le fait de souffrir, ou de se réjouir, avec l’autre). Et certains d’entre eux, l’écossais Hume, par exemple, soutenaient que la « générosité » humaine est limitée, que le sentiment d’amour décroît avec la distance… C’est pourquoi, dans certaines langues, il y a deux mots pour l’amour (en grec : eros et agapè, et même chez nous amour et charité). C’est pourquoi aussi les religions de l’amour font de l’amour envers le prochain (le lointain, en fait) pas seulement un sentiment mais aussi et surtout un commandement (« aime ton prochain comme toi-même », fais-lui le bien que tu aimerais qu’il te fasse). Un commandement et un sentiment, ce n’est pas la même chose (celui qui aime vraiment ses parents, son conjoint, ses enfants, il n’a pas besoin qu’on lui commande de les aimer, on pourrait même penser que s’il les aime par devoir, c’est parce qu’il ne les aime plus).

Je laisse cette question très difficile de l’amour pour tout homme, de l’amour de l’humanité, en l’état, sans en dire davantage. Mais il me semble quand même qu’il y a une chose que l’on doit dire. Si cet amour pour tout homme existe, il rend libre. Il rend libre l’autre, l’aimé, bien sûr, car celui qui l’aime veille non pas seulement à son confort matériel et psychologique mais aussi et surtout à sa dignité d’humain libre. Mais cet amour rend aussi libre celui qui aime, car il le libère de la tyrannie de ses petits et mesquins désirs (« super, le nouvel Iphone 6 arrive demain matin ! »). En un sens, il l’amène à se réaliser pleinement : à découvrir qu’être un homme libre, c’est être un homme libre parmi les hommes libres, à découvrir que son sort et son destin ne sont pas séparables de celui des autres êtres libres, en d’autres termes, qu’il fait partie intégrante de l’humanité (si vous voulez le dire de manière plus religieuse : que les hommes, en tant que créés par Dieu, sont frères – mais on peut le dire aussi d’autres manières).

 

Un mot, en conclusion, pour prononcer un mot que je n’ai pas prononcé jusqu’à maintenant, un mot que les poètes associent souvent à l’amour, et pas seulement parce qu’il a une sonorité proche : la mort. Il est significatif que les humains qui s’aiment vraiment désirent vieillir et mourir ensemble (pensez au magnifique film de Michal Haneke, Amour). Il y a dans ce fait quelque chose de très profond, que je formulerai brièvement ainsi : celui qui aime prend conscience de lui-même comme un être fini, souffrant et mortel, ayant besoin, pour assumer cette condition terriblement difficile, d’un autre ou d’autres êtres finis, souffrants et mortels. En les aimant et en étant aimés d’eux, il se libère sans doute du plus grand des tyrans, à l’origine de bien des maux qui ravagent notre monde : la croyance, parfaitement illusoire, que je suis seul, et tout puissant, et immortel.

 

Remarques après la discussion

Merci à tous d’avoir, par vos questions et vos réactions, animé le débat, qui a été, à mon avis, d’une très grande richesse. Je suis reparti en me disant que le déplacement valait la peine, que cette initiative de la bibliothèque de Saint-Christoly de Blaye était vraiment excellente.

Le débat a fait apparaître de nombreux autres points de vue et a questionné ce que certains ont trouvé ma conception un peu « idéaliste » de l’amour. Je ne reviens pas sur ce point, j’ai eu l’occasion de m’en expliquer.

Je signale simplement deux axes de réflexion qui n’ont pas été abordés. Ils m’ont été signalés, à la fin de la réunion, par plusieurs participants. Je crois que nous aurions pu en parler, que cela aurait enrichi le débat. Mais il nous aurait fallu plus de temps…

1) Nous n’avons pas parlé de l’amour pour Dieu (qui a Dieu pour objet) ni l’amour de Dieu (Dieu aime l’homme, selon le christianisme, par exemple). Nous aurions pu en parler car les athées, souvent, considèrent la foi comme une prison, n’arrivent pas à comprendre ce que les croyants disent quand ils disent que leur amour pour Dieu leur fait gagner la vraie liberté. Et nous aurions pu aussi réfléchir sur le fait que dans les religions monothéistes, Dieu a créé l’homme par amour, et qu’il l’a créé libre (on rejoint indirectement un thème de mon exposé : que l’amour vise à favoriser la liberté de l’autre).

2) Nous n’avons pas parlé de l’amour de la nation, du patriotisme…

Je vous laisse développer par vous-mêmes ces deux points, et sans doute d’autres encore… Merci à tous, encore une fois !

 

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