LE FIL DES IDEES

7 juillet 2013

MOI, CITOYEN EUROPEEN, JE VOUDRAIS…

Filed under: Démocratie,Europe,Nation,Philosophie — Auteur @ 7:19

Conférence donnée au FIAP Jean Monnet (Paris), le 24/07/2013

On pourrait compléter ce début de phrase par une énumération (je voudrais une Europe sociale, je voudrais un gouvernement économique de l’euro, etc.). Mais je ne crois pas que ce soit une bonne approche, et quoi qu’il en soit ce n’est pas l’approche philosophique. Il me semble que cette dernière consiste d’abord à se demander ce qu’est actuellement un citoyen européen, et ensuite, sur la base de cette étude, de se demander ce que moi, citoyen européen, je voudrais pour exercer pleinement, mieux encore qu’aujourd’hui, ma citoyenneté européenne (au niveau de l’information, de la consultation, de la prise de décision, de l’action des organisations de la société civile, etc.).

La notion de « citoyen européen » est  d’une grande complexité, parce qu’elle a plusieurs sens, à plusieurs niveaux, et aussi parce que la notion de « citoyen », tout court, est aujourd’hui passablement brouillée.

Elle est brouillée, d’une part, parce que le mot citoyen, qui a eu jusqu’à une époque récente un sens strict (nous allons le voir), a vu sa signification se diluer : on parle aujourd’hui, par exemple, d’une conduite citoyenne ou non-citoyenne (pour celui qui roule avec un énorme 4X4 en ville, par exemple), alors qu’on veut dire « écologiquement responsable », terme plus approprié.

D’autre part, avec l’émergence de l’Union européenne, on parle de citoyens européens et même parfois, en relation avec la mondialisation, de « citoyens du monde »…

Le sens du mot est donc devenu très vague, et en même temps il désigne l’appartenance à des communautés de plus en plus larges…

Pour mettre un peu de clarté dans ces usages du mot citoyen, je commencerai par quelques rappels historiques, en distinguant trois sens du mot citoyen : le sens faible, le sens strict, et le sens fort.

I. Rappels historiques

Tout le monde connaît le premier sens, celui que j’appelle le sens faible. On emploie l’expression « citoyen français », « citoyen américain », « citoyen chinois », « citoyen de Corée du Nord ». On entend par cette expression l’appartenance d’un individu à un État-nation ou à un État fédéral, avec l’ensemble des droits et des devoirs que cela implique. En ce sens faible, le citoyen n’est pas nécessairement celui qui fait la loi (comme c’est le cas dans le sens strict, on va le voir, c’est-à-dire dans les démocraties), il est le membre d’un État,  qui jouit de droits qui peuvent être très limités.

Le sens strict, c’est le sens que le mot citoyen a eu jusqu’à une époque très récente. Un philosophe grec, Aristote, en a donné une définition très simple, qui vaut encore aujourd’hui : le citoyen est celui « qui a un droit égal à gouverner et à être gouverné ». Pour Aristote, ce genre d’homme, le citoyen, est celui qui habite une cité, non pas n’importe quelle cité, mais celle qui reconnaît que ses habitants  sont des êtres libres et égaux et sont capables de s’autogouverner (pas tous, pour les Grecs, car ni les femmes, ni les esclaves, ni les métèques ne sont citoyens).

Cette définition, vous la retrouvez par exemple chez Rousseau, dans le Contrat social, pour qui le sujet est celui qui obéit à la loi, et le citoyen est le même individu, mais en tant que « participant à l’autorité souveraine », c’est-à-dire en tant qu’il fait les lois.

Cette définition du citoyen, on ne la trouve pas seulement dans les écrits des philosophes, elle est au cœur de nos institutions. Les États-nations modernes sont en effet, pour la plupart, des États démocratiques, composés non seulement de sujets, mais de citoyens qui participent à l’élaboration de la loi, naturellement de manière bien plus indirecte qu’à Athènes, car nous sommes dans des démocraties représentatives. Pour être citoyen au sens strict il ne suffit pas, en effet, de jouir d’un certain nombre de droits, ces droits qu’on appelle les droits civiques (liberté de se déplacer librement, de fonder une entreprise, d’avoir la religion de son choix, etc.) ou encore ceux qu’on appelle aujourd’hui les droits sociaux (recevoir une indemnité en cas de maladie ou de chômage, etc.). Pour être citoyen, il faut en plus jouir de droits spécifiques, les droits politiques (droit de vote et d’éligibilité, par exemple). Pensez au fait que les immigrés d’origine extra-européenne ont, en France, des droits civiques et sociaux, mais ne sont pas citoyens français pour autant.

Je terminerai par le sens fort du mot citoyen, qui a un rapport avec les deux précédents, mais s’en distingue. Dans une conférence très célèbre (Qu’est-ce qu’une nation ?)  le philosophe français Renan, en 1882, rappelait que la nation n’est pas seulement le peuple au sens politique (composé de citoyens qui obéissent à la loi et font la loi, comme on l’a vu), que la nation n’est pas seulement, comme il le dit, la nation-contrat, c’est-à-dire « le consentement actuel, le désir de vivre ensemble » (qui s’exprime par l’élaboration démocratique de la loi), mais qu’elle est aussi une particularité géographique et historique : « une nation est un principe spirituel résultant des complications profondes de l’histoire, une famille spirituelle ». Renan distingue clairement nation, État, ethnie, langue : les Pays-Bas sont un État et une nation, mais l’Autriche (de l’époque), est un État sans être une nation, la Suisse est une nation (avec trois langues, deux religions et plusieurs ethnies). La nation est donc bien une culture, mais il est vain de vouloir localiser cette culture dans une ethnie, une langue, une religion : Renan dit que la nation française, comme toutes les nations, est un mélange : « la France est celtique, ibérique, germanique ». Et il est impossible de la localiser dans une économie : « Un Zollverein [union douanière] n’est pas une patrie ».

Avec Renan, on voit donc qu’être un citoyen c’est aussi être membre d’une nation, au sens qu’il donne à ce mot. Il réunit les deux sens (strict et fort) du mot citoyen dans une formule célèbre, admirable : « Une Nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment du sacrifice qu’on a fait et qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé, elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible, le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune ».

On voit que ce troisième sens ne se réduit pas au premier (sens faible) et qu’il ajoute quelque chose au second (il ne suffit pas que le citoyen fasse la loi à laquelle il obéit, il faut aussi que les citoyens partagent une culture commune, fondement d’une solidarité réelle, qui peut aller jusqu’au sacrifice).

Je crois que si l’on a bien présent à l’esprit ces trois sens, on peut mieux comprendre la complexité de la citoyenneté européenne.

2. La citoyenneté européenne : les sens faible, strict et fort

En un sens faible, la citoyenneté européenne est le fait, pour les citoyens de chaque État membre de l’Union, de jouir d’un ensemble de droits définis au niveau européen, des droits qui vont bien au-delà de ceux dont ils jouissent en tant que citoyens membres de leur État national. Ces droits sont ceux qui ont été progressivement définis tout au long de la construction européenne. Un exemple parmi d’autres : les lois adoptées à partir de 2006 au niveau européen concernant l’industrie chimique (programme Reach) protègent les consommateurs européens. L’ensemble de ces droits dont  jouissent les Européens ont été inscrits, vous le savez sans doute, dans une Charte des droits fondamentaux, qui est annexée au récent Traité de Lisbonne. En parcourant cette Charte, vous verrez l’étendue de ces droits.  Mais le fait de jouir de ces droits ne fait de nous des citoyens européens qu’en un sens faible (par ce mot je ne veux pas dire du tout que ces droits ne sont pas fondamentaux, ce sont des droits très importants, que n’avaient pas les citoyens des États nationaux : l’Union européenne a considérablement étendu nos droits, pensez à l’interdiction de la peine de mort, qui est le fait de l’Union européenne et de la seule Union européenne).

Au sens strict du mot citoyen, les citoyens des États membres de l’Union européenne ont des droits politiques qui vont au-delà des droits qu’ils ont en tant que citoyens nationaux. Ces droits politiques apparaissent à trois niveaux  qu’il faut bien distinguer.

Avant de parler de ces trois niveaux, je rappelle que la notion de citoyenneté européenne (au sens strict) apparaît en 1992, dans le traité de Maastricht (adopté par référendum dans certains pays européens, j’y reviendrai). L’article 8 de ce traité définit la citoyenneté européenne très précisément, comme une citoyenneté qu’on pourrait appeler « de superposition », ou « dérivée » : chacun de nous est un citoyen européen parce qu’il est un citoyen français, ou allemand, ou, aujourd’hui, chypriote, ou lithuanien (alors qu’aux États-Unis on est citoyen californien parce qu’on est citoyen américain, et pas l’inverse). Ce point est essentiel. Il n’y a pas de citoyens européens sans citoyenneté nationale. Cela est parfaitement logique avec la définition de l’Union européenne : elle n’est pas un État.

Venons-en aux trois niveaux dont j’ai parlé :

(1) Il y a des droits très particuliers attachés à la citoyenneté européenne, qui sont résumés dans le chapitre V de la Charte intitulé Citoyenneté et qu’on trouvait déjà dans le traité de Maastricht. Je me contente d’en citer deux : le premier est le droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales dans un pays européen autre que le vôtre lorsque vous y séjournez depuis un certain temps ; le second de ces droits est celui de vote et d’éligibilité aux élections européennes quand vous résidez dans un autre pays européen. Ces deux droits peuvent vous paraître un peu décevants, mais ils représentent une véritable révolution. Vos grands-parents, ou arrière-grands-parents, qui se sont battus contre les Allemands, n’auraient jamais pu imaginer qu’ils puissent un jour faire partie d’un conseil municipal allemand !

(2) Si vous lisez le chapitre V dont je viens de parler, vous verrez que le vote aux élections européennes ne fait pas partie de la citoyenneté européenne (ce vote n’y apparaît que dans le cas particulier où vous êtes résident dans un autre pays). Je voudrais m’arrêter un instant sur la raison de ce fait qui peut paraître curieux. Vous savez sans doute que les citoyens des pays européens ont d’abord élu leurs représentants au Parlement européen sur une base nationale (un article des traités définissant le Parlement, aujourd’hui modifié, disait que le Parlement est « composé de représentants des peuples des États réunis dans la Communauté » : les députés sont des représentants de leur pays au Parlement européen et non de l’ensemble des Européens). Cette formule a été remplacée récemment par une formule un peu différente, plus ambiguë aux yeux des juristes, qui dit que ce sont les citoyens européens qui sont « directement représentés » au Parlement européen. C’est une évolution terminologique importante, mais la réalité reste pour l’instant la même : l’élection se fait sur une base nationale, et les députés se comportent bien souvent comme représentants des peuples de leur État.

Pourquoi en est-il ainsi ? Pourquoi les Européens ne se considèrent-ils pas vraiment comme des citoyens européens quand ils votent aux élections pour le Parlement européen, mais comme des citoyens français, allemands, espagnols, etc. ? Parce que les peuples européens ont, jusqu’ici, estimé que l’Union européenne ne pouvait être un État. Et parce que même s’il existe une Union politique, même si les nouveaux traités disent que nous votons en tant que citoyens européens (et pas français, ou allemands), il n’existe pas, ou pas encore, de peuple européen (au singulier), malgré tous les rapprochements entre les peuples européens, malgré les échanges économiques et culturels, malgré la libre circulation en Europe.

C’est pour cette raison que les institutions européennes sont si particulières. Une de ces particularités est appelée par les juristes la double légitimité. Il est important de nous arrêter un moment sur cette notion pour bien comprendre ce qu’est la citoyenneté européenne et comment elle s’articule à la citoyenneté nationale. Dans un État-nation comme la France, ce sont les représentants du peuple (députés et sénateurs) qui votent la loi. Par leur intermédiaire, les Français sont des citoyens, gouvernants et gouvernés à la fois, comme le disait Aristote. Mais l’Union européenne étant une Union d’États souverains, les députés européens ne peuvent faire à eux seuls la loi. Vous savez sans doute qu’il y a deux pouvoirs législatifs en Europe, qui co-légifèrent. Quand une loi est proposée par la Commission européenne, elle doit être acceptée à la fois par les représentants des peuples et/ou des citoyens européens (parlementaires européens) et par les représentants des États de ces peuples (Conseil des Ministres). C’est ce qu’on nomme la co-décision, une procédure très complexe, mais indispensable. Imaginez en effet ce qui se passerait si la loi était votée, comme en France, par les seuls parlementaires européens. Des pays comme Chypre, ou Malte, ou la Lituanie, qui sont de très petits pays, n’existeraient plus, leurs quelques députés seraient noyés dans la masse des députés des grands pays. C’est pourquoi il y a une co-décision : les parlementaires européens prennent la décision selon une logique majoritaire (où le poids des petits pays est très faible), par contre le Conseil des Ministres prend sa décision sur cette loi selon une logique non majoritaire (le poids des petits pays est beaucoup plus important, chaque pays étant représenté au Conseil des Ministres de manière beaucoup plus égale, de manière à ce que la procédure de vote ne noie pas la voix des petits pays comme au Parlement). Pour le dire autrement : nous avons inventé un système très complexe qui respecte la volonté des citoyens des pays européens selon une logique majoritaire sans pour autant faire disparaître les États. C’est un équilibre complexe, pas facile à comprendre, mais qui est le prix à payer pour une Union composée d’États souverains. Et c’est l’existence de cet équilibre qui fait du Parlement européen une institution si particulière, avec une si faible légitimité aux yeux des citoyens européens.

(3) À un troisième niveau, les citoyens européens ont acquis récemment un pouvoir plus important sur les décisions prises par les instances européennes.

Vous savez que l’Union européenne a commencé par se faire de manière non démocratique, technocratique, de haut en bas. Il pouvait difficilement en être autrement à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Mais peu à peu les citoyens des pays européens ne se sont pas contentés d’avoir des droits, d’être des sujets passifs, ils ont exigé des pouvoirs, afin de participer plus activement aux prises de décision au niveau européen, même s’ils ne sont pas tout à fait des citoyens au sens strict, des citoyens d’un État nommé Europe.

Ces pouvoirs, qui ont rendu l’Union européenne plus démocratique qu’elle n’était au départ, prennent diverses formes. Il y a eu, d’abord, bien sûr, l’élection des députés européens au suffrage universel, en 1979, et le renforcement du Parlement qui en a été le résultat. Il y a eu ensuite les divers référendums organisés dans de nombreux pays, par exemple celui sur le Traité de Maastricht et celui sur le projet constitutionnel (en 2005, auquel les Français ont répondu par la négative). Mais on peut remarquer que le dernier élargissement n’a pas été soumis à référendum. Il y a enfin, aujourd’hui, les importantes avancées démocratiques que contient le Traité de Lisbonne récemment adopté par les pays de l’Union, qui sont au nombre de trois :

(a) Le Traité de Lisbonne prévoit d’abord un rôle accru des Parlements nationaux dans la prise de décision des lois européennes, pour faire respecter davantage le principe de subsidiarité (c’est-à-dire pour veiller à ce que les institutions européennes n’empiètent pas sur ce qui relève du niveau national, régional ou local) : la Commission doit informer en permanence les Parlements nationaux sur les lois en préparation, et elle doit motiver ces lois : la Commission doit prouver que la loi doit être prise au niveau de l’Union et non au niveau national ; et les Parlements nationaux peuvent faire parvenir un avis motivé à la Commission, et si l’avis est négatif et remplit certaines conditions, la Commission doit réexaminer sa proposition de loi et décider soit de la retirer soit de la maintenir.

(b) Le Traité de Lisbonne définit l’Union européenne non seulement une démocratie représentative, mais comme une démocratie participative. Plusieurs articles sont consacrés à l’obligation, pour les institutions européennes, de dialoguer avec les citoyens et les associations de la société civile.

(c) Enfin il est créé un droit d’initiative citoyenne : la Commission peut, sur proposition d’au moins un million de citoyens d’un nombre significatif d’États, être conduite à proposer une loi sur une question que les citoyens estiment importante (il n’est pas parlé de référendum, mais celui-ci ne semble pas exclu non plus, la Commission devant définir les procédures les plus appropriées pour la présentation de cette initiative citoyenne).

On voit donc que l’Union européenne est aujourd’hui plus démocratique qu’elle n’était au moment de sa naissance. Mais cette démocratie indirecte ne ressemble pas à la démocratie nationale. L’intervention des citoyens est à la fois directe (par le vote aux élections européennes, même si elles se font toujours sur base nationale en fait, par le référendum, par l’initiative populaire) et indirecte (le traité de Lisbonne parle de « représentation indirecte » des citoyens par les chefs d’État, qui représentent leurs citoyens respectifs dans le Conseil européen, par exemple).

Nous pouvons en venir maintenant à la citoyenneté européenne au sens fort.

On a vu que la citoyenneté européenne au sens faible existe incontestablement et que la citoyenneté au sens strict existe, même si elle ne peut pas être le simple décalque de ce qu’est la citoyenneté au niveau national, puisque l’Union européenne n’est pas un État-nation, ni un État fédéral. Malgré cela les membres de l’Union ont des droits politiques qui vont au-delà des droits qu’ils ont en tant que citoyens de telle ou telle nation. Mais on sait en même temps à quel point ces droits paraissent souvent aux citoyens peu importants, voire dérisoires (comme en témoigne le taux très faible, presque partout en Europe, de participation aux élections pour le Parlement européen) soit au contraire, illégitimes (pour les souverainistes qui contestent l’idée même de Parlement européen).

Pourquoi en est-il ainsi ? Je crois que nous touchons là au troisième sens du mot citoyen, le sens fort, dont j’ai parlé avec Renan. Les Européens (ceux qui sont dans l’Union, et même au-delà) ont bien la conscience d’une histoire commune, et même d’une identité commune (l’héritage gréco-latin, puis chrétien puis celui des Lumières), mais ils n’ont pas le sentiment de constituer une nation commune. En témoigne aujourd’hui le faible sentiment de solidarité entre les pays de l’Union. Ce sentiment n’est pas inexistant : il a existé et il existe encore des transferts importants des pays et régions les plus riches vers les pays et régions les plus pauvres. Mais la crise économique, depuis 2008, a montré la limite de ces transferts dans la zone euro : les pays de l’Europe du Nord (Allemagne, Finlande) n’entendent pas payer pour compenser ce qu’ils perçoivent comme des politiques imprudentes des pays de l’Europe du Sud (et même du centre). D’où le développement simultané de mouvements qualifiés un peu trop vite de « populistes », qui refusent d’aller plus loin dans la solidarité (en Allemagne, Finlande) ou qui dénoncent l’égoïsme du Nord de l’Europe (en Italie, Grèce, Espagne).

Le constat est clair aujourd’hui : nous sommes loin d’être des citoyens européens au sens large du terme, et c’est parce que nous n’en sommes pas (ou pas encore), que la citoyenneté au sens strict est si étiolée et contestée.

Je terminerai en évoquant quelques réponses à cette question : comment pouvons-nous sortir de cette situation instable, renforcer la citoyenneté au sens large et par là la citoyenneté au sens strict ? C’est là que nous retrouvons le titre de notre débat : « Moi, citoyen européen, je voudrais… ». Examinons rapidement les multiples manières de terminer cette phrase.

(1) Il y a ceux qui pensent que l’Union européenne a atteint un point d’équilibre, qu’elle n’ira pas au-delà, qu’elle n’ira pas vers une intégration plus forte entre les différents pays, en particulier après l’élargissement à 27 membres. On en restera à une citoyenneté européenne stricte, mais limitée, car l’U.E. ne deviendra jamais un État fédéral. Cela n’empêchera pas un certain enrichissement de la citoyenneté européenne, faible, stricte et même large, mais qui ne nous fera pas sortir vraiment du cadre actuel.

(2) Il y a ceux pour qui la citoyenneté appelée européenne est appelée à devenir l’équivalent de la citoyenneté nationale, et peut-être la remplacer, quand l’Europe sera un État fédéral, ou proche d’un État fédéral (quand il y aura des États-Unis d’Europe, en quelque sorte).

(3) Il y a ceux pour qui l’Union européenne  préfigure l’idée d’une nouvelle citoyenneté, une citoyenneté sans État-nation, dans une Union européenne qui serait une fédération, mais pas un État fédéral (Jacques Delors parlait de « fédération d’États-nations »). Dans cette perspective, on considère que même si les Européens ont un passé et une culture commune, ils ne constitueront pas avant très longtemps un seul État-nation, de la Grèce à la Suède, de l’Irlande à la Lituanie. Mais on estime en même temps qu’il n’est pas nécessaire, pour qu’il y ait une citoyenneté européenne forte, qu’existe une nation, avec une culture et une langue commune. Il suffit que les Européens soient d’accord sur des valeurs et des principes fondamentaux. Selon l’expression du philosophe allemand Jürgen Habermas, il pourrait exister un « patriotisme constitutionnel », un patriotisme qui aurait ses racines non plus dans l’attachement à une nation particulière, mais dans une communauté de valeurs et de principes. Pour ceux qui défendent une telle position, le processus d’unification des États européens fera naître progressivement un demos européen (sans nécessairement faire naître une  nation et un État européen fédéral), il fera naître progressivement un espace public européen (des partis politiques européens, des débats à l’échelle européenne), et il conduira à mettre en place des institutions permettant aux citoyens de devenir peu à peu des citoyens européens au sens fort du terme (une démocratie participative au niveau européen, par exemple).

(4) Il y a ceux qui veulent une Union européenne minimale, qui redonne le pouvoir aux États-nations. Pour ceux-ci, la véritable citoyenneté est nationale, la citoyenneté européenne ne peut avoir qu’un sens faible, et un sens strict extrêmement limité.

On le voit, on peut souhaiter différentes évolutions de la « citoyenneté européenne ».

Que peut-on penser de ces quatre solutions ? Il appartient à chacun de choisir en fonction de ses préférences politiques, de ce qu’il estime possible et souhaitable. Je dirai simplement quelques mots de ces quatre positions, pour lancer le débat :

La première position peut paraître trop conservatrice, se contenter de ce qui est.

La deuxième position (l’U.E. comme État fédéral) ne semble plus d’actualité, tout particulièrement après le dernier élargissement. Comme le rappelle le juriste Renaud Dehousse, dans l’UE « les États tiennent une place centrale, ce qui distingue l’UE d’un État fédéral, où les liens entre les composantes et le pouvoir central sont plus ténus » (La fin de l’Europe). Les mots fédéralisme et fédéral ont été bannis des derniers textes européens.

La troisième position paraît bien floue (de nombreux commentateurs pensent que l’idée d’une « fédération d’États-nations » est une idée contradictoire, que la position des partisans d’un État fédéral est plus claire, même si elle est irréaliste) et l’évolution actuelle ne va pas dans ce sens : le demos européen, après plus d’un demi-siècle de construction européenne n’est toujours pas en vue…

La quatrième risque, souverainiste, d’effacer tous les acquis de l’Union européenne auxquels nous tenons.

Il me semble (moi, citoyen européen…), tout compte fait, qu’une variante de la première position est la plus réaliste, la moins utopique. Elle consiste à insister fortement sur le fait que l’Union européenne doit devenir beaucoup plus démocratique qu’elle n’est. Elle peut le devenir sans devenir un super État-nation, ou un État fédéral, en restant ce qu’elle est, une union où les différents États souverains partagent leur souveraineté tout en restant indépendants. L’U.E. est une union d’États-nations, une construction post-nationaliste, mais non pas post-nationale ni post-étatique. Cela n’interdit pas de considérer que l’Union européenne réalise ce que Jean Monnet appelait une « fusion des intérêts », qui dépasse le seul « équilibre des intérêts », qu’elle définit un intérêt européen supérieur à la somme des intérêts nationaux (Mémoires, 371). Mais dans un tel cadre la citoyenneté européenne au sens strict reste limitée, ce qui n’empêche pas de développer largement le pouvoir et le contrôle  des citoyens de chaque pays sur les décisions européennes (et l’information de ceux-ci, dont je n’ai pas parlé ici par manque de temps).

Je terminerai en disant que la structure politique de l’Europe, vous l’avez vu, est  hybride, inévitablement bâtarde, et cela a évidemment des conséquences : l’Union européenne est par nature plus éloignée des citoyens de chaque État que ne l’est l’État national (dont on sait déjà qu’il apparaît très lointain à beaucoup de citoyens !). Cela doit nous conduire à tout faire pour combler ce qu’on appelle le « déficit démocratique » de l’Europe. Mais l’Union européenne ne sera pas de sitôt un État fédéral, elle n’aura pas de sitôt les caractéristiques que Renan attribuait à la nation : « une grande solidarité, constituée par le sentiment du sacrifice qu’on a fait et qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé, elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible, le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune ». Je crois cependant qu’après avoir fait  ce constat, nous devons tout faire pour que l’Union européenne soit « une grande solidarité » et que les citoyens expriment le plus fortement possible « le désir de continuer la vie commune ».

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