LE FIL DES IDEES

7 mai 2011

La société numérique et le futur de la démocratie

Filed under: Démocratie,Internet,Société numérique — Auteur @ 1:57

(conférence donnée au congrès de Saint-Sébastien, II Congreso Internacional Ciudadania Digital, We-Government, avril 2011)

Peut-on essayer de prévoir quels seront les effets, sur les pratiques démocratiques de nos sociétés, des évolutions techniques et culturelles que connaît actuellement l’Internet ?

La première chose à faire, me semble-t-il, est d’avancer avec prudence, en rappelant, d’une part, que personne n’aurait pu, il y a vingt ans, prévoir les évolutions techniques (le Web 2.0) et culturelles (le rôle de Facebook ou de Twitter dans les révolutions arabes) auxquelles on assiste aujourd’hui, d’autre part que ces évolutions n’ont été le fait d’aucun pouvoir ou instance centrale, puisque l’Internet, jusqu’à aujourd’hui du moins, est, par construction, un outil ouvert, un generative system, comme le dit Jonathan Zittrain (The Future of Internet), c’est-à-dire un système conçu pour que les utilisateurs le transforment et le fassent évoluer de manière imprévisible.

Ceci dit, il me semble que nous avons un recul suffisant pour faire quelques remarques prudentes sur une des dimensions de l’avenir d’Internet, celle des effets des évolutions présentes et prochaines sur les pratiques démocratiques. Je parle d’une des dimensions, car il y en a une autre, que je n’aborderai pas ici, celle du contrôle et de la régulation éventuels, par les pouvoirs démocratiques, de ces outils (par exemple la question du rôle des États démocratiques dans les institutions de la gouvernance d’Internet, pour maintenir un Internet ouvert et neutre par exemple, ou encore la question de la régulation d’Internet en vue de garantir la vie privée et le respect du droit de propriété). Les deux dimensions dont je viens de parler sont à l’évidence liées, mais je n’aborderai ici que la question des effets de ces nouveaux outils sur les pratiques démocratiques.

La thèse que je voudrais soutenir, à la lumière de ce que je peux comprendre des évolutions présentes, est que nous sommes au milieu d’un gué. Je ne veux pas dire par là, comme on le dit souvent lorsqu’on emploie cette expression, que nous allons vers l’autre rive.  Je crois plutôt que nous commençons à voir que nous sommes dans un tel gué, et que nous devons chercher à y rester, parce que la rive que nous avons quittée, et que nous voyons encore, mais aussi la rive opposée, que nous apercevons déjà, sont beaucoup plus dangereuses que de vivre au milieu du courant, en essayant d’y bâtir notre demeure. Les deux rives en question, ce sont d’une part l’élitisme de la démocratie représentative traditionnelle, d’autre part le populisme de nouvelles pratiques politiques qui sont profondément étrangères à la démocratie représentative, mais qui naissent, si l’on n’y prend pas garde, des insuffisances des formes traditionnelles de celle-ci.

Je voudrais illustrer cette thèse à partir de deux séries d’observations, d’une part sur les formes nouvelles prises par l’espace public (en relation avec les évolutions dans le domaine des médias), d’autre part sur les formes nouvelles d’action et de décision politiques.

1. Les métamorphoses de l’espace public et des médias

L’espace public traditionnel, celui qui est en train de disparaître sous nos yeux, est celui où les citoyens, ou du moins certains d’entre eux, ont construit, depuis les révolutions démocratiques du XVIIIe siècle, l’opinion publique. Par ce terme d’opinion publique, il faut entendre non pas toute opinion rendue publique, mais une opinion concernant l’intérêt général, émise dans un espace public (par exemple un journal, ou une rue), où se réunissent des citoyens qui n’ont pas nécessairement les mêmes intérêts et ne partagent pas nécessairement les mêmes croyances et valeurs, mais qui interviennent pour favoriser l’émergence d’informations, d’idées et de solutions nouvelles, sous la forme de synthèses ou de compromis. En ce sens, un journal forme l’opinion publique, il ne se contente pas d’exprimer des opinions préexistantes, et c’est en cela que la presse est un espace essentiel de la démocratie.

Nous savons qu’un tel espace public était élitiste : tous les citoyens n’intervenaient pas au même degré dans un journal, et il s’ensuit que le pouvoir de former l’opinion publique était très inégalement réparti. Nous savons aussi que le public des lecteurs est resté pendant longtemps limité à un cercle restreint, malgré les progrès de l’éducation (qui en principe donne à chacun un « sens du public », comme le disait Dewey, lui apprend comment prendre en compte les opinions des autres, comment les discuter, comment s’exprimer à son tour en vue de l’intérêt commun).

Voilà la rive que nous quittons, une rive plus idéale que réelle. Nous la quittons sous l’effet, entre autres, de l’évolution rendue possible par Internet, et récemment par le Web 2.0. Je rappellerai deux aspects de cette évolution.

(a) L’espace public s’est métamorphosé au sens où il a connu à la fois un processus d’extension mais aussi de fragmentation, voire d’atomisation. Extension par l’accès de tous à des techniques qui permettent à chacun de lire et de publier à la fois, avec tous les effets que cela produit sur la société civile (une structuration nouvelle de celle-ci, par l’apparition de communautés reposant par exemple sur « la force des liens faibles » des réseaux) et sur l’espace public politique (toutes les réactions des citoyens, qui jusqu’ici étaient confinées à la famille, au lieu de travail ou au Café du commerce peuvent entrer dans l’espace public : les citoyens prennent la parole sans attendre une quelconque autorisation, et ils choisissent eux-mêmes, désormais, les sujets qu’ils veulent voir mettre à l’ordre du jour politique).

Mais cette extension ne doit pas masquer la nouvelle fragmentation de l’espace public, qui a conduit Habermas à parler d’une sorte de « reféodalisation » de celui-ci. Il est clair qu’avec la multiplication des sites de toute nature, des blogs, des réseaux sociaux, on assiste à l’apparition de multiples espaces publics.

Cette multiplicité fait question car, d’abord, elle est contradictoire avec l’idée même d’espace public, qui implique au moins idéalement une conversation de tous dans un espace unique. Un sociologue français, Mayer, peut ainsi définir un public (et non le public) comme « la confrontation, éphémère ou durable, d’opinions autour d’une controverse ». Les publics, aujourd’hui, se construisent, sur l’Internet, dans l’interaction et l’échange d’arguments, d’émotions, de récits, de symboles entre les participants (il existe un public contre les OGM, pour le dernier album d’un chanteur, etc.). Les participants prennent certes conscience, dans cette interaction, de leurs intérêts, de leurs valeurs, de leurs volontés… Mais on peut se demander si l’existence de cette multiplicité d’espaces publics, et d’opinions publiques, est immédiatement compatible avec la démocratie. On peut remarquer par exemple que les gouvernants, face à une telle multiplicité de laquelle aucune synthèse et aucun compromis ne se dégagent, gouvernent toujours plus, en réaction, à partir de sondages, qui même s’ils ont évolué ces dernières années, sont d’une nature très différente de ce que j’ai appelé plus haut la formation de l’opinion publique. Pour le dire autrement, l’extension et la fragmentation du nouvel espace public peuvent parfaitement être compatibles avec un renforcement de la technocratie, dans le meilleur des cas, et du populisme, dans le pire des cas.

Cette multiplicité des espaces publics comporte un second aspect : la structure même de ces espaces est très différente de celle de l’espace public traditionnel. On s’y exprime plus qu’on n’y débat. Et quand on y débat, les normes régissant les discussions sont éloignées de celles régissant le débat démocratique (les normes spontanées des forums ou débats sur l’Internet de masse d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes que celles de la démocratie représentative, qui suppose, idéalement, un nombre déterminé de participants, un accord sur les règles de la discussion, une certaine égalité dans la prise de parole, visant à limiter les exclusions et les manipulations, une réelle écoute de tous, un débat fini dans le temps, un relevé de conclusions et un passage à l’action).

Il résulte de cet éclatement de publics qui s’expriment plus qu’ils n’argumentent, ce que les sociologues nomment l’homophilie (s’assemblent ceux qui se ressemblent). On voit bien ce risque avec la fin de ce qu’on appelle le  journal par « paquets » d’articles entre lesquels on ne choisit pas, même si on ne les lit pas tous. Ce modèle est en train de disparaître avec le développement de la « délinéarisation » (l’internaute se fait son propre paquet, en utilisant les nuages de tags, ou des abonnements aux flux RSS).  Comme le dit le philosophe américain Sunstein : chacun se fait son Daily Me (avec les agrégateurs modulables, Google News, Netvibes, par exemple), il risque de choisir uniquement ce qui va dans le sens de ses intérêts et de ses valeurs, c’est-à-dire qu’il finit par ne plus entendre que l’écho de sa propre voix.

(b) Le deuxième aspect que je voudrais aborder concerne plus précisément l’évolution que connaît actuellement la presse et les médias, institution essentielle de l’espace public.

On assiste actuellement à la fin d’un modèle traditionnel, celui des journalistes comme gate keepers. Les journalistes traditionnels filtraient l’information et ce filtrage, qui pouvait parfois s’apparenter à une censure, avait aussi une fonction positive, il assurait une certaine objectivité : il permettait la mise en forme et la hiérarchisation de l’information, il garantissait une investigation sérieuse, le contrôle et le recoupement des sources, il assurait le secret des sources, la maîtrise de la diffusion et la protection des droits d’auteur, enfin les articles étaient signés et le journaliste responsable juridiquement. Il y avait donc une déontologie du journaliste, de manière à garantir une fonction civique des journaux. Tout cela est très différent de la multiplication des blogs incontrôlés et incontrôlables (dont les critères de qualité, de désintéressement et de vérité sont parfois différents de ceux des meilleurs médias traditionnels), sans parler des talk-shows purement militants et sectaires (celui de Rush Limbaugh aux États-Unis). Internet peut donner l’impression d’un espace où règne en maître l’anarchie, l’illisibilité, l’agressivité des débats, la fausseté des informations, la diffusion des rumeurs, le pillage des œuvres protégées, ou simplement les propos anecdotiques et futiles, ou témoignant d’une totale ignorance, les simples jugements de goût sans justification, ou des propos et images relevant de la sphère strictement privée, qui peuvent devenir maintenant publics. Un tri se fait cependant, bien sûr, mais c’est souvent par les algorithmes des moteurs de recherche, qui mesurent soit l’audience d’un propos, soit la valeur publicitaire de tel ou tel article. On peut donc légitimement se demander si Internet, dans ses usages les plus sauvages, n’est pas un retour à une sorte de foule (moins fusionnelle, plus mobile, atomisée, que celle que Dewey ou Tarde décrivaient pour l’opposer à ce qu’ils appelaient un public, composé de citoyens qui possédaient en commun, idéalement, un « art de la communication »).

Il me semble donc que nous voyons clairement l’autre rive dont je parlais au début de cet exposé, celle du populisme. Ce populisme est d’ailleurs tout à fait compatible avec un élitisme rénové. On le voit bien avec ce que l’on nomme en ce moment le freemium. Le développement du Web 2.0 a en effet débouché sur la constitution de grands groupes multimédias (des « médias globaux », intégrant textes, vidéo, sons, réseau social, et même divers services). Or dans ces médias, l’information gratuite n’occupe souvent qu’une place secondaire, elle n’est plus qu’une dimension de l’entertainment (la plupart des médias Internet ne créent pas de l’information, mais la copient, avec un appauvrissement important des contenus) et elle est soumise aux contraintes très sévères de la publicité (une publicité liée au contenu de chaque article, donc de nature à influencer fortement le contenu de cet article). Le risque est celui d’une information à deux vitesses, d’une part une presse free, très pauvre, où tous les articles relèvent du consensus neutre et mou, et une information biaisée par son lien étroit avec la publicité ; d’autre part une presse premium, payante, de très bonne qualité, réservée à ceux qui peuvent s’offrir un ou plusieurs abonnements mensuels, les décideurs économiques et politiques, les experts (cf. par exemple le site Books en France, qui étudie l’actualité à travers les livres, dont l’abonnement est assez peu cher, ou l’agence internationale Breaking Views de Reuters, vendant très cher des analyses économiques et politiques de grande qualité).

Il me semble pourtant qu’il existe des contre-tendances qui nous éloignent de cette rive dangereuse du populisme, et qui peuvent nous rendre optimistes. Même si nous ne sommes plus à l’époque des pionniers d’Internet, même si, peu à peu nous avons vu apparaître quelque chose qui ressemble aux médias traditionnels (une diffusion verticale d’un émetteur vers des récepteurs, avec les journaux en ligne, par exemple), il ne s’agit pas là d’une simple reprise du modèle traditionnel des médias mais de quelque chose de nouveau. On assiste aujourd’hui à une fusion, pleine de tensions, mais prometteuse, entre deux types de communication : l’échange horizontal d’individus à individus et l’échange vertical d’un émetteur vers des récepteurs.

Avec cette fusion, je crois que nous sommes en train d’apprendre à dépasser le modèle des médias traditionnels, celui des gate keepers dont j’ai parlé tout à l’heure, un modèle qui a eu ses vertus, mais était étroitement lié au contrôle éditorial, à la rareté de l’information et à une conception paternaliste du public. Les élites (journalistes, gouvernements, partis politiques, intellectuels) sont  aujourd’hui fortement remises en cause, et cela peut conduire à des dérives populistes (l’idée que nous n’avons plus besoin de journalistes, comme nous n’avons, c’est bien connu, plus besoin d’enseignants, de médecins ou de gouvernants : à la limite l’information serait plus objective parce qu’émanant du non-journaliste, qui serait censé, lui, ne pas être en collusion avec les élites ; le journalisme serait remplacé par la « conversation entre citoyens égaux », comme le dit Gillmor, un défenseur du « journalisme citoyen »). Mais nous voyons en même temps ce qui se construit au milieu du gué : des blogueurs qui se spécialisent dans des domaines pointus, mal traités dans les médias, qui travaillent de plus en plus avec les experts et les journalistes et parallèlement des journalistes qui descendent de leur piédestal, qui ne sont plus les uniques intermédiaires entrent les faits et les lecteurs ; des fusions de rédactions traditionnelles et de rédactions en ligne, comme cela s’est fait dans le journal Les Échos et va se faire dans le journal français Le Monde ; la recherche de modèles économiques viables pour les éditions en ligne (un mixte de gratuit de qualité et de payant, avec des contenus et services supplémentaires pour la version payante).

Il me semble qu’une synthèse est en train de se construire, entre les deux mondes. Après une période de méfiance et condescendance de la part des journalistes, et de critique facile de l’establishment journalistique par les bloggers, on arrive souvent aujourd’hui à une synergie, un dialogue serré, interactif, des médias avec leur public. On voit apparaître, dans les meilleurs des cas, des formes de collaboration qui évitent à la fois l’élitisme (le modèle traditionnel de médias diffusant des contenus à un public passif) et le populisme (la croyance naïve dans l’idée que chacun peut devenir journaliste). C’est le cas dans des journaux traditionnels désormais en ligne, mais aussi dans le cas des pure players (en France Mediapart, Rue 89, Atlantico) payants ou gratuits, qui sont en train d’inventer une nouvelle forme de journalisme.

Je crois que si nous parvenons à mettre en place toute une gamme de nouveaux médias, où collaborent professionnels et citoyens ordinaires, des médias à la fois gratuits et payants, mais toujours de qualité, on fera reculer la fragmentation de l’espace public, et tous les phénomènes négatifs qui sont liés à cette fragmentation (des groupes fermés, sectaires, qui, au mieux, s’ignorent complètement et au pire se haïssent), on recomposera progressivement l’unité de l’espace public, unité sans laquelle il n’y a pas de vie démocratique possible.

2. La pratique démocratique à l’époque d’Internet

Je serai plus bref sur l’évolution des formes d’action et de décision politique (sur la nouvelle manière de gouverner, sur l’articulation de la démocratie représentative et de la démocratie participative, sur les pratiques politiques nouvelles qui naissent au sein des partis politiques, ou à l’extérieur de ceux-ci, sous la forme de l’activisme, en tant qu’il s’oppose au militantisme traditionnel).

Je me contenterai de deux remarques.

Il me semble, d’abord, que nous avons pris conscience, avec la massification d’Internet, de ce que peut avoir d’utopique et d’illusoire l’idée, qui avait un sens au sein du public des pionniers (une petite élite d’universitaires) mais bien peu de sens au-delà, selon laquelle la démocratie sur Internet et par Internet allait révolutionner la pratique démocratique, allait mettre fin à la distinction entre dirigeants et dirigés, allait remplacer le pouvoir politique par l’auto-organisation de la société. Ce à quoi nous avons assisté et assistons est bien différent : d’une part, c’est clair, l’émergence de formes d’action nouvelles à l’intérieur des démocraties (la mobilisation des activistes en faveur de telle ou telle cause, par exemple), d’autre part la résistance des formes traditionnelles de politique, accompagnées d’essais timides et contradictoires visant à rénover celle-ci.

Je n’insiste pas sur le premier point, les formes nouvelles d’action. Car c’est l’effet le plus visible et le plus incontestable de l’évolution des techniques sur la vie démocratique. On sait que les instances élues qui ont essayé de mettre en place des pratiques nouvelles ont diversement réussi (j’en dirai quelques mots tout à l’heure), mais que les citoyens n’ont pas attendu la généralisation de ces expériences, qu’ils se sont emparés eux-mêmes des techniques nouvelles pour débattre et agir.

Ceci dit, rien ne garantit que l’intervention plus active des citoyens constitue nécessairement un renforcement de la démocratie. L’outil qu’est Internet est un outil neutre, il peut tout aussi bien aller dans le sens d’une rénovation de la pratique démocratique que dans un sens plus inquiétant : le développement des hate groups, les mobilisations de foules qui ne sont pas par essence démocratiques, ou simplement le développement de pratiques qui sont une caricature de la démocratie (le vote par Internet sur tout et n’importe quoi, sans aucune délibération préalable, sans même les précautions que prennent les sondeurs, un vote presse-bouton qui n’a absolument rien à voir avec le vote démocratique).

Sur le second point, la résistance des formes traditionnelles de la politique et les essais timides et contradictoires de démocratie numérique, c’est-à-dire l’intégration des techniques nouvelles dans les canaux formels de la démocratie, en vue de les rénover, il me semble que l’on doit être, pour l’instant, réalistes, un peu sceptiques, et optimistes à la fois. Plusieurs phénomènes me semblent importants, qu’il faut analyser froidement :

(a)  De nombreuses communautés, en particulier au niveau local, se sont emparées d’Internet pour tenter de rapprocher les élus des citoyens, pour que ces derniers participent davantage au débat politique et à la prise de décision. Mais le bilan sur ce point est assez mitigé. Le risque n’est pas inexistant de ne mobiliser qu’une partie limitée des citoyens, les plus motivés. Et de nombreux analystes ont fait remarquer que les procédures de vote en ligne, les consultations démocratiques par Internet, peuvent être parfois des alibis masquant des pratiques encore plus opaques que celles des pouvoirs traditionnels, qu’elles peuvent avoir pour objectif de rendre les pouvoirs encore moins accessibles et moins susceptibles d’être questionnés. Et la démocratie sur Internet peut être un alibi, on le sait, pour ne rien faire dans la réalité, par exemple pour ne pas construire des politiques d’intégration de tous ceux qui sont rejetés des circuits économiques, culturels, scolaires… Ceci dit, le milieu du gué est là aussi en vue, et il prend la forme du dialogue et de la collaboration des élus (commune, administration, institution européenne) avec les associations spontanées qui ont été rendues possibles par les nouvelles techniques d’Internet. Internet est un formidable instrument pour redonner du pouvoir à la société civile, à la condition que les associations de la démocratie informelle parviennent, d’une manière ou d’une autre, qui vont de la collaboration étroite à la forte tension, à articuler leur action avec celle des instances élues de la démocratie formelle.

(b) Le milieu du gué, c’est aussi le fait que ce que l’on nomme les activistes (ceux qui s’organisent et se mobilisent grâce à Internet) tendent, non sans difficulté, à rejoindre les militants traditionnels (organisés en partis ou syndicats). Chacun sait le rôle qui a été celui d’Internet dans la victoire d’Obama, ou dans les récentes Teaparties, ou dans les révolutions arabes en cours. Mais je crois, à constater du moins la situation française, que nous en sommes encore, sur ce point, à la préhistoire. Certes, les candidats aux diverses élections présidentielles manifestent leur intérêt pour la blogosphère et plus généralement pour la communication par Internet. Certes, Internet commence à émerger dans la pratique politique des partis traditionnels. On voit apparaître de nouvelles formes de communication politique (forums, chats en direct, installation de bases de données interactives utiles aux militants), de nouvelles formes de financement aussi (financement en ligne par microdons), de nouvelles formes d’action (mobilisations de volontaires, bien au-delà des militants du parti, pour diffuser des tracts). En France, les candidats à l’élection présidentielle, en 2007 se sont tous inscrits à Viadeo, un réseau très influent parmi les cadres et les décideurs. L’UMP a créé son propre réseau « Créateurs du possible » (qui est mort il y a quelques jours) le PS a le sien, mais son nom (Coopol) est aussi douteux que son avenir. Il est bien difficile de savoir si ces greffes prendront définitivement ou non. Mais il se passe quelque chose de nouveau, incontestablement, qui fait dire à D. Caron que « la politique conversationnelle (d’Internet) ne peut se déployer à grande échelle qu’avec le développement parallèle d’une communication médiatique centralisée et unifiée (…) ; une boucle communicationnelle s’installe alors qui associe directement un centre émetteur à un réseau de conversations capillaires ».

(c) Quelques mots, pour finir, sur un dernier phénomène, très intéressant, mais très problématique. Il s’agit du mouvement mondial en faveur de la « libération des données » (open data movement). Partout dans le monde, il y a un mouvement en faveur de la transparence : informations sur l’activité des parlementaires, sur les marchés publics, sur les statistiques concernant les transports, la santé, l’environnement, en France sur les bases de données de l’INSEE. C’est un mouvement très intéressant, qui a conduit par exemple le gouvernement Obama à lancer l’opération Government 2.0, pour obliger les administrations à publier des données avec lesquelles elles construisent leurs analyses et leurs pratiques. Plus généralement, Internet a favorisé une nouvelle pratique de l’administration, moins hiérarchique, plus interactive, plus claire, plus accessible, plus ouverte à la critique, plus responsable…

Mais ce mouvement très prometteur peut se révéler aussi ambigu et dangereux, et irresponsable. On peut, avec ces données, construire aussi bien des analyses nouvelles, très utiles à la société (si on a la compétence pour le faire) que des analyses biaisées, partisanes, voire manipulatrices, encore moins objectives que celles que font les institutions traditionnelles. On peut aussi, c’est un problème politique important en France,  produire facilement des informations que la loi interdit de publier (concernant la vie privée, par exemple, ou les statistiques ethniques, en France) en croisant des banques de données.

C’est dans cette perspective que j’analyse l’action de Wikileaks, que contrairement à certains sans doute je juge très sévèrement (je partage les analyses d’Obama et de Clinton, et de la plupart des gouvernements européens). Il me semble qu’elle repose sur deux croyances naïves et dangereuses, d’une part celle selon laquelle l’action diplomatique des États démocratiques pourrait être totalement transparente (ce qui est à mes yeux une pure et simple négation du politique), d’autre part celle selon laquelle la divulgation des documents diplomatiques par des citoyens et des journaux renforcerait automatiquement la démocratie (de nombreux hommes politiques de gauche comme de droite, de nombreux historiens et juristes de toutes tendances, ont fait remarquer que l’analyse de ces documents, de leur poids réel, est un art particulièrement complexe, que les journalistes ne possèdent pas). Si je juge cette affaire à la lumière des effets qu’elle a produits en France, le résultat est clair : elle renforce l’idée que les pouvoirs élus cachent, mentent, manipulent, que la politique est un affrontement entre des acteurs machiavéliques, et que des hommes, ou des femmes, nouveaux, propres, transparents, issus du peuple, mettront fin à ces pratiques pour instaurer une société enfin débarrassée de la transcendance impure du politique. Mais je crains que cette idée ne soit qu’une nouvelle version du vieux fantasme totalitaire.

Pour conclure, je voudrais revenir sur le gué dont j’ai parlé au début.

Les rives sont souvent des mirages, au mieux des idéaux qui ne parviennent pas à devenir effectifs, au pire des utopies qui débouchent sur le chaos ou sur l’ordre totalitaire, et souvent sur les deux à la fois. Les rives ont encore certes le pouvoir de nous séduire, mais ce qui est effectif, c’est le milieu du fleuve. C’est là que nous devons habiter et travailler, en essayant de construire une stabilité sans vouloir abolir le courant.

Ce qui est en train de se construire, me semble-t-il, c’est une démocratie à la fois plus riche et plus dangereuse. J’ai moins insisté sur la richesse de cette démocratie, car nous ne serions pas là si nous pensions que les évolutions futures d’Internet n’enrichissent pas les démocraties. Mais comme l’a montré Alexis de Tocqueville, la démocratie est sans cesse menacée par les périls qu’elle fait naître en son propre sein.

La situation dans laquelle nous sommes a ceci de paradoxal que non seulement nous devons nous installer au milieu du gué, mais que nous devons aussi nous installer dans un cercle, vertueux et non pas vicieux : utiliser, chaque jour, cet outil qu’est Internet, pour évaluer ses effets, qui sont multiples et contradictoires, sur la pratique démocratique, et pour améliorer celle-ci. Nous construisons donc une maison au milieu du courant avec des outils hérités du passé (le trésor inestimable qu’est la démocratie représentative) mais aussi avec les outils nouveaux (les formidables possibilités de construction et d’échange du savoir, de débat démocratique et de mobilisation démocratique qu’offre Internet), des outils que nous devons cependant évaluer, de manière réflexive, tout en les utilisant.

Nous sommes donc dans une situation plutôt complexe, mais le simple, à supposer qu’il ait jamais existé, est définitivement derrière nous. Il nous faut donc avancer, jusqu’au milieu du gué.

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