LE FIL DES IDEES

3 octobre 2010

CERTITUDE, RISQUE ET INCERTITUDE

Filed under: Démocratie,Philosophie,Politique française — Auteur @ 5:50

Texte écrit pour le colloque de GLOBERNANCE « Gouverner les risques globaux » (6 et 7 octobre 2010, Saint-Sébastien).

La crise économique que nous traversons nous confronte non seulement au risque (inhérent, dans une économie de marché, à toute activité économique) mais aussi à la certitude et à l’incertitude. Les agents économiques, et au-delà tous les citoyens, découvrent en effet, depuis le début de la crise, qu’ils ne peuvent plus se penser seulement comme des agents rationnels, calculant des risques, mais qu’ils doivent se considérer aussi comme des sujets confrontés à des certitudes (une réforme du régime des retraites est inéluctable) et des incertitudes (la monnaie européenne disparaîtra-t-elle ? une autre attaque terroriste d’envergure frappera-t-elle un pays occidental ?) et comme des sujets développant, face à l’inéluctabilité et à la contingence radicale, divers affects.

Ces concepts (la certitude, le risque et l’incertitude) ne sont pas nouveaux. Des économistes comme Knight et Keynes avaient attiré l’attention, avant et pendant la crise des années 30, sur la différence entre le risque, calculable, et l’incertitude, dont la probabilité numérique est inassignable. Keynes considérait, dans un article de 1937, que la prochaine guerre mondiale ou que le prix du cuivre dans vingt ans relèvent non pas du risque mais de l’incertitude : « nous devons simplement reconnaître que nous ne savons pas ». Il remarquait, dans sa Théorie générale…, que dans le cas de l’incertitude « les décisions ne peuvent que résulter des esprits animaux – d’une impulsion spontanée à l’action plutôt qu’à l’inaction, et non du calcul d’une moyenne pondérée obtenue en multipliant les bénéfices par les probabilités… ». Certains théoriciens de la crise actuelle, Richard Posner par exemple (The Crisis of Capitalist Demcocracy), redécouvrent aujourd’hui cette théorie de l’incertitude et l’investissent dans de stimulantes analyses.

L’oubli de ces distinctions fondamentales, pendant des années, est compréhensible. Dans une période de relative stabilité et croissance de l’économie, la zone médiane du risque et de l’activité rationnelle passe en effet au premier plan, même si, comme le montrent bien Akerloff et Schiller dans Animal Spirits, il ne s’agit que d’une apparence (la crise ayant été précédée et causée par un excès d’optimisme). En période de crise, au contraire, les deux extrémités que sont la certitude et l’incertitude, et les réponses affectives qu’elles suscitent, rappellent leur existence aux consommateurs, aux entrepreneurs, aux citoyens et à tous ceux qui ont pour métier d’essayer de comprendre ce qui est en train de se passer.

Pendant longtemps, l’humanité a été davantage concernée par ces extrémités que par la zone médiane du risque. Les cultures ont développé, tout au long de l’histoire, une large gamme d’affects devant la certitude (celle d’exister, celle de mourir, ou de devoir travailler, etc.) et devant l’incertitude (aussi bien celle des fins ultimes de l’existence humaine que celle de l’épidémie, de la famine, de la guerre, etc.). L’étonnement, la gratitude, la résignation ou la révolte, et d’autres tonalités affectives encore, ont permis de comprendre et de supporter l’inéluctable – et l’espoir, le désespoir, ou le scepticisme de faire face à la radicale contingence. Les historiens et les philosophes connaissent la complexité de ce réseau d’affects (la mort, pour ne prendre qu’un exemple, a pu être appréhendée, selon les cultures, soit comme la certitude d’une fin, soit comme l’incertitude d’un passage, et chacune de ces interprétations a donné naissance à des affects variés).

L’époque que nous vivons nous rappelle que la certitude et l’incertitude sont non seulement des constantes de l’existence humaine, mais qu’au-delà de leurs formes universelles, prises en charge par toutes les cultures, elles se déploient aujourd’hui dans des figures particulières et contingentes. La certitude peut prendre des formes inconnues des générations passées : une réforme, par exemple, sera ressentie comme inéluctable non pas parce qu’elle relève du destin, de la providence, ou de la nécessité historique, mais parce que des experts, lointains et inconnus, mais omniprésents, démontrent qu’elle est indispensable. Roger Pol-Droit, dans un article récent au sujet de notre système des retraites, considère que le caractère inexorable des réformes suscite chez une grande partie des Français une réponse complexe, qu’il nomme négaffirmation : « Oui, je sais bien, mais quand même… ». Oui, la réforme des retraites est inévitable et raisonnable, mais je continue à penser qu’il est inacceptable de travailler plus que la génération antérieure, qu’il y a peut-être une autre solution, même si nous ne la connaissons pas encore, etc. Le travail d’analyse de ces réactions affectives face aux nouveaux types de certitude (qu’il faudrait caractériser plus précisément, car cette certitude cohabite souvent avec le doute et la méfiance) est bien moins avancé que celui des différents affects face  à l’incertitude (les « esprits animaux » que sont l’optimisme et le pessimisme, et bien d’autres encore, en particulier ce que Keynes appelait « l’incontrôlable et rebelle psychologie du monde des affaires»). Mais ça et là des théories commencent à émerger.

Il est à espérer que les analyses, dans ce champ, éviteront quelques travers qui les guettent. Par exemple celui de ramener la distinction du calcul et de l’affect à la classique opposition de la raison et du sentiment. Dire que les cultures développent des affects variés face à la certitude et à l’incertitude (il suffit de comparer la psychologie des Français et des Britanniques dans la crise actuelle), cela n’équivaut pas à dénoncer les affects comme irrationnels (ou, pour parler savant, comme des biais cognitifs). Keynes, dans son analyse de ce qu’il nomme les « esprits animaux », insiste sur le fait que l’action en situation d’incertitude, motivée par l’optimisme, ou par le goût du risque, est loin d’être irrationnelle – et les travaux de biologistes ne manquent pas qui soulignent le caractère adaptatif des comportements à risque (c’est un des graves effets de la crise que de renforcer l’aversion au risque, de faire oublier que toute prise de risque ne relève pas de l’exubérance irrationnelle). Les affects sont plutôt arationnels qu’irrationnels et ils peuvent, comme chaque individu le vérifie sur son propre cas, inhiber ou inciter. C’est pourquoi ils sont l’objet, dans les démocraties contemporaines, d’une attention et d’un travail particulier des dirigeants politiques et syndicaux, et plus largement de tous ceux qui exercent une influence sur l’opinion publique (experts, journalistes, etc.). Faire de la politique, c’est aussi gérer des affects, c’est-à-dire considérer que, face aux nouvelles formes de certitude et d’incertitude, les réponses affectives constituent une dimension essentielle (que seuls les technocrates rêvent d’éliminer) ; c’est considérer également que ces affects, parce qu’ils peuvent prendre diverses formes, se développer en auxiliaires précieux de l’action ou en paniques inhibitrices, doivent être infléchis, modifiés, voire contrariés. Car toutes les actions motivées affectivement ne sont pas équivalentes. Il ne revient pas au même de se résigner, de se révolter, de s’en remettre à la prière, etc. Aucune de ces actions face à la certitude et à l’incertitude n’est par essence irrationnelle ou rationnelle, chacune peut, dans une conjoncture déterminée, être un moyen permettant d’explorer de nouvelles solutions et de résoudre les problèmes qui se posent à nous. La complexité de notre monde se mesure au fait que la frontière entre telle ou telle manière de gérer les affects, efficace ou contre-productive, est particulièrement floue (rassurer ou inquiéter, en matière d’immigration, ou de terrorisme, est une dimension fondamentale de l’action politique, mais on sait à quel point trouver une juste mesure en ce domaine est tâche délicate). L’époque des comportements politiques simplistes face aux certitudes et aux incertitudes nouvelles des citoyens est révolue (on peut, par exemple, estimer qu’une réforme des retraites est indispensable, que celle proposée par le gouvernement français est acceptable et, en même temps, considérer que les réactions de colère d’une part de l’opinion publique, fondées ou non, sont, dans une démocratie, une incitation à découvrir de  nouvelles voies, et une manière d’exposer publiquement des problèmes, comme celui de l’égalité des hommes et des femmes au travail, même si ces problèmes ne relèvent pas à strictement parler de la question des retraites).

Pour le dire autrement : il ne faudrait pas interpréter de manière erronée la célèbre phrase de Roosevelt : « la seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même ». Refuser la peur, qui est la plus mauvaise des conseillères en temps de crise, ce n’est pas revenir à une raison pure de toute affectivité, c’est avoir peur de la peur, et encourager un espoir raisonnable.

Mais il ne faudrait pas se tromper sur la nature de cet espoir. En période de crise, face au danger que représentent certaines réactions affectives (la recherche de boucs émissaires, le pessimisme), il nous arrive de cultiver l’espoir qu’avec beaucoup d’efforts et d’imagination nous pourrions revenir à la bienheureuse zone médiane où nous n’avions affaire, du moins le croyons-nous, qu’à des risques et des calculs. Nous rêvons d’un futur où, lorsque tout ira mieux, lorsque le ressort de la crise se sera détendu, il nous serait à nouveau possible de partager notre vie entre le calcul rationnel (l’économie, la politique), qui a en charge le domaine du risque, et la réflexion sur l’existence (la religion, la sagesse, la philosophie, ou tout autre nom qu’on veuille lui donner), qui se soucie de ces extrêmes que sont la certitude et l’incertitude, et des affects complexes qu’ils suscitent en nous. Ce serait cependant une illusion que de scinder ainsi l’existence humaine, d’opposer les constantes universelles (la certitude de vivre et de mourir, l’incertitude de nos fins ultimes) aux variables contingentes (les risques qui sont inhérents à l’activité technique, économique et politique), d’opposer l’affectivité au calcul. Seules les élites, et plus particulièrement les élites intellectuelles, vivent dans un monde où la culture (qui interprète la certitude et l’incertitude) et la technique (qui calcule les risques) sont juxtaposées. Les Français, aujourd’hui, sont confrontés à des certitudes et des incertitudes tout à fait concrètes, dans leur travail et dans leur vie quotidienne (par exemple la certitude qu’il faut s’insérer dans la mondialisation de l’économie et l’incertitude radicale de ce qui en découlera). Ils développent divers affects, qui peuvent être aussi bien des écueils où l’action se brise que des planches de salut. Tout cela pour dire que nous ne sortirons pas de la crise seulement en calculant mieux, même s’il faut calculer, et tout faire pour transformer les terrifiantes incertitudes en risques banals. Nous n’en sortirons que si nous tenons, dans la vie politique, les deux bouts de la chaîne : l’action rationnelle d’une part, la gestion collective des affects qui naissent de notre exposition à de nouvelles formes de nécessité brute et de contingence radicale. On connaît la difficulté de la première tâche, on commence à découvrir celle de la seconde.

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