LE FIL DES IDEES

27 août 2010

Pourquoi travailler?

Filed under: Philosophie — Auteur @ 6:40

Conférence donnée dans le cadre de l’Université de tous les savoirs (Périgueux, 2010)

Pourquoi travailler ?

Je voudrais commencer par une remarque sur cette question, « pourquoi travailler ? », qui a dû intriguer bon nombre d’entre vous. C’est une question que personne n’aurait eu l’idée de poser dans les siècles passés et que peut-être vous n’avez pas vous-même l’idée de poser aujourd’hui. Mes ancêtres paysans, du Moyen-âge jusqu’au XXe siècle, ne se posaient pas cette question. Mon père ouvrier, dans les années 50-70 du siècle dernier, ne se posait pas cette question, il se posait d’autres questions : comment allons-nous boucler la fin du mois, comment vais-je pouvoir nourrir et habiller convenablement mes enfants, comment vais-je faire si l’usine réduit les heures supplémentaires ou si elle ferme ? Et certains d’entre vous se poseront peut-être des questions assez peu différentes.

On pourrait donc penser que la question « pourquoi travailler ? » est une question assez artificielle, déconnectée de la vie réelle, le genre de question qu’on pose à l’épreuve de philosophie au bac, et qui fait bailler d’ennui tout candidat.

Mais je crois que si l’on y regarde d’un peu plus près on verra que cette question est une question qui se pose aujourd’hui, dans la vie réelle. Je commencerai par là : pourquoi pose-t-on cette question aujourd’hui ? Ensuite nous examinerons s’il faut rejeter cette question ou s’il faut tenter d’y apporter une réponse.

Je vois trois raisons pour lesquelles on pose aujourd’hui cette question.

1) La première raison est simple. Le travail humain a permis peu à peu de satisfaire plus vite et mieux un grand nombre de besoins, y compris des besoins non naturels (avoir un téléphone mobile, par exemple). En d’autres termes, la productivité du travail humain a considérablement augmenté dans l’histoire. C’est cette augmentation de la productivité qui a permis de dégager du temps libre, un loisir de plus en plus étendu. Notre journée de travail n’est plus du tout celle d’un paysan du XVIIIe siècle ou d’un ouvrier du XIXe siècle. Et l’augmentation du temps libre a suscité chez certains une question : ne pourrions-nous pas nous passer du travail, travailler encore moins, voire plus du tout ? Je dis « chez certains », car ceux qui sont au plus près des réalités du travail – et c’est votre cas – se méfient sans doute de cette question, la trouvent peut-être naïve… J’y reviendrai tout à l’heure. Ceci dit, on est devant une réalité incontestable : depuis la fin du XIXe siècle s’est développée dans différents milieux l’utopie d’une société sans travail.

2) Il y a une deuxième raison, plus complexe, plus importante et aussi plus sérieuse, pour laquelle on a posé cette question « pourquoi travailler ? ». Vous savez sans doute que pendant longtemps le travail a été une activité indigne, réservée aux esclaves (Antiquité) ou aux serfs (Moyen-âge). Le citoyen grec ou le seigneur médiéval faisaient de la politique, ou faisaient la guerre, ou  consacraient leur vie à l’art, à la religion ou à la philosophie, ils n’étaient jamais en contact direct avec la matière, ils ne la travaillaient pas, car on travaillait pour eux. Vous savez aussi que progressivement on a reconnu une valeur au travail, avec le christianisme (produire, ce n’est certes pas créer, opération qui est réservée à Dieu, mais c’est quand même imiter le créateur) et, au XVIIIe siècle, avec le mouvement d’idées européen qu’on a appelé les Lumières.

Je donnerai un seul exemple de cette valorisation moderne du travail, celui de l’évolution d’un mot, tout à fait instructive. Aristote, philosophe grec, avait deux mots pour désigner l’activité non-théorique de l’homme (l’activité que nous appellerions aujourd’hui pratique). Il employait le mot poïesis pour désigner l’activité de l’artisan (esclave), par exemple le travail du potier. Il avait un autre mot, praxis (qui a donné pratique en français), qui désignait l’activité du citoyen (la politique, par exemple, ou l’éducation). Et il opposait la poïesis à la praxis en disant que la poïesis transforme seulement la matière (l’argile du potier) et que la praxis, plus noble, transforme l’homme lui-même (par l’éducation, par exemple). La poïesis, donc, ce que nous nous appelons le travail, ne transforme pas l’homme, mais seulement la matière. Comparons cette conception d’Aristote à la conception qui va apparaître à partir du XVII-XVIIIe siècle. Vous savez que s’est développée à cette époque, en relation avec le développement économique, l’idée que le travail transforme non seulement la matière mais l’homme lui-même, que le travail a une valeur par lui-même, non pas seulement comme un moyen (pour survivre) mais comme une fin (pour s’épanouir). Le travail, contrairement à ce que pensait Aristote, va donc être conçu comme une pratique (ce qui transforme l’homme lui-même).

Vous savez qu’à la suite de ce changement dans la manière de voir le travail, les Européens ont pensé le travail, pendant longtemps, comme une activité enrichissante. Je viens de dire « pendant longtemps ». Pourquoi ? En répondant à cette question, nous allons revenir à notre question, que je n’ai pas perdue de vue, « pourquoi travailler ? ».

A partir de l’époque moderne (XVII-XVIIIe), on a considéré le travail comme un enrichissement, pas seulement au sens monétaire, mais comme un épanouissement de la personnalité. Hegel, philosophe du XIXe siècle, dit que « le travail forme l’homme ». Il développe en nous des qualités qui sans le travail seraient restées en sommeil (habileté physique, qualités intellectuelles, qualités morales, aussi, car le travail se fait souvent à plusieurs : dans le travail on apprend à avoir confiance en l’autre, à être fiable pour l’autre, on apprend aussi à partager de manière juste l’effort et le résultat du travail).

Pourquoi alors, s’il en est ainsi, les hommes se demandent « pourquoi travailler ? ». Parce que tout ce que je viens de dire est vrai, mais dans une certaine mesure seulement. Ceux qui développaient cette idée de la valeur du travail étaient  des philosophes, des gouvernants, des entrepreneurs, des ingénieurs. Mais l’immense majorité de ceux qui travaillaient connaissaient une autre réalité : le travail salarié exploité (pensez aux ouvriers de la fin du XIXe). On leur parlait du travail comme une fin (l’épanouissement de soi) et ils ne connaissaient que le travail comme moyen (gagner sa croute). On leur disait que le travail forme l’homme et eux ils constataient la déformation, de leur corps et de leur esprit, sous le très dur labeur. On leur parlait du travail comme une liberté, comme le seul moyen d’être indépendant, et ils vivaient le travail comme une contrainte (un travail organisé par un autre, le patron, l’ingénieur, et qui profitait finalement à un autre). Vous savez qu’on est même allé beaucoup plus loin, au XXe siècle, avec l’invention, par les communistes staliniens ou maoïstes, des camps de travail, des camps où l’on brisait par le travail les opposants au régime (et même des innocents), et aussi avec l’invention, par les nazis, des camps d’extermination (sur l’un d’entre eux, Auschwitz, était écrit « Arbeit macht frei », « Le travail rend libre », une phrase d’une ironie monstrueusement cruelle, une sinistre parodie de ce que l’on disait du travail depuis le XVIIIe, qu’il est épanouissement de soi et liberté).

Vous pourriez m’objecter, bien sûr, que nous ne sommes plus, en Europe du moins, au temps de Zola, qui a décrit le travail des mineurs dans L’assommoir, par exemple. Et c’est vrai. M       ais même quand le travail n’est plus exploité, ou plus exploité autant, il prend souvent aujourd’hui des formes peu enrichissantes, particulièrement quand il est divisé à l’extrême (quand on fait une tâche faisant appel à très peu de nos qualités physiques et intellectuelles) et quand il est entièrement organisé par les autres… Pensez au métier de caissier ou caissière, ou à ceux qui travaillent dans les centres d’appel (hotline, par exemple) et à bien d’autres travaux de ce genre. Je ne dis pas qu’on ne peut trouver un intérêt à ce travail (on peut y développer, dans le meilleur des cas, des relations de camaraderie et d’amitié, par exemple) mais on ne peut pas dire que ce travail nous forme. Or contrairement à ce que l’on croyait naïvement au début de l’ère de la machine, ou plus encore au moment de l’apparition de l’ordinateur et des automates, ce travail peu qualifié, ingrat, ennuyeux et quelquefois très stressant, n’a pas disparu, il coexiste dans nos sociétés avec des travaux très qualifiés, où les individus peuvent s’épanouir (des travaux qui sont encore des travaux complets, qui font appel aux qualités physiques, intellectuelles et morales à la fois, comme le métier magnifique auquel une partie d’entre vous se destine, celui d’agriculteur). Et dans le pire des cas, ce travail non qualifié, ingrat, est, en plus, précaire et menacé par le chômage.

Revenons à notre question « pourquoi travailler ? ». Vous comprenez maintenant que cette question, en un deuxième sens, signifie « oui, bien sûr, nous devons gagner notre croûte, mais pourquoi faudrait-il travailler davantage, pourquoi nous dit-on que le travail forme l’homme, qu’il est un épanouissement, une fin et non un moyen, alors que nous vivons tous les jours le contraire de ce que vous affirmez ? ». Pour le dire de manière un peu plus savante et pédante, il y a une crise de la finalité du travail, dans notre société. Et à cette crise s’en est ajoutée une autre, dont je vais parler maintenant en abordant la troisième raison pour laquelle on pose aujourd’hui la question « pourquoi travailler ? ».

3) Venons-en à cette troisième raison. Des hommes, au XIXe et au XXe siècles, ont pris conscience de ce qu’on appelé alors l’aliénation du travail (du latin alien, qui signifie étranger : le travail, loin de nous enrichir, nous rend étrangers à nous-mêmes, nous déforme au lieu de nous former, nous asservit au lieu de nous libérer). Les divers courants socialistes, communistes ou anarchistes, ont rêvé, vous le savez, d’une société où le travail serait vraiment un épanouissement, redeviendrait une fin. Leur pensée était plus ou moins utopique (très utopique dans le cas des anarchistes, moins utopique dans le cas des socialistes et communistes) et ils ont plus ou moins essayé, avec plus ou moins de succès, de mettre sur pied des sociétés où le travail était censé être organisé autrement. J’y reviendrai tout à l’heure, car ce n’est pas cela qui m’intéresse ici.

Ce qui m’intéresse, c’est le fait que ces hommes, à de rares exceptions, ne connaissaient pas quelque chose que nous nous connaissons, et qui est pour nous, au XXIe siècle, un problème majeur, je veux dire la crise écologique, c’est-à-dire les effets négatifs du travail humain sur la nature. Les hommes savent évidemment depuis l’Antiquité que le travail est un processus entre l’homme et la nature. A l’époque moderne, on glorifiait le travail humain par lequel l’homme devient, selon la formule du philosophe Descartes (XVIIe siècle), « comme maître et possesseur de la nature ». Mais à partir des débuts de l’industrialisation, au XIXe siècle, on s’est beaucoup plus intéressé à l’autre face du travail, le travail comme un rapport des hommes entre eux. Les mouvements ouvriers de la fin du XIXe siècle dénoncent l’exploitation du travail des enfants et des adultes dans les mines, ils dénoncent les fausses promesses du travail, ils dénoncent le chômage, ils ne dénoncent pas les dégâts sur l’environnement (qui étaient réels mais évidemment plus limités qu’aujourd’hui). Et vous savez que les pays dits « socialistes », issus de la révolution russe, pays qui ont disparu aujourd’hui, n’ont pas accordé le moindre intérêt aux dégâts de l’activité humaine sur l’environnement (après la chute du mur de Berlin on a découvert, par exemple dans l’ancienne RDA, les terribles dégâts environnementaux).

Nous sommes aujourd’hui dans une situation très différente. Nous avons découvert que le travail humain, à grande échelle, peut avoir des effets destructeurs sur l’environnement, réversibles ou non réversibles. Nous savons que même le travail organisé de manière idéale (ce qui est loin d’être le cas), même le travail non parcellisé, épanouissant, même le travail organisé librement par les travailleurs, même le travail d’une société socialiste, communiste ou anarchiste (à supposer que ces sociétés puissent exister) peut porter atteinte à l’environnement, c’est-à-dire en dernier lieu à nous-mêmes et à nos descendants.

C’est pourquoi les femmes et les hommes d’aujourd’hui se demandent de plus en plus « pourquoi travailler ? », « pourquoi travailler si le travail détruit la nature et l’homme qui en fait partie ? ». Certains de nos contemporains, vous pouvez le constater facilement, tombent dans un pessimisme et un découragement profonds. Ce découragement est plus profond que celui que fait naître la question « pourquoi travailler ? » au deuxième sens que je lui ai donné. Bien sûr, le rêve d’une société où le travail est à nouveau épanouissant et libre, s’est révélé être une utopie. Mais nous n’avons pas pour autant renoncer à améliorer les relations entre les hommes, à organiser le travail autrement, de manière à ce qu’il soit plus épanouissant et plus libre  (je vais y revenir). Par contre, l’idée de réduire ou d’éliminer les dégâts causés par le travail sur l’environnement fait naître chez un grand nombre d’entre nous beaucoup de doutes et parfois un complet découragement (voyez la déception suite au sommet de Copenhague sur le réchauffement climatique). La question « pourquoi travailler ? », dans le troisième sens que je lui ai donné, signifie donc « pouvons-nous vraiment travailler en préservant la planète pour nous et nos descendants ? ».

Je voudrais, dans la dernière partie de cet exposé, tenter d’apporter une réponse à ces trois questions « pourquoi travailler ? », en reprenant rapidement les trois significations que j’ai données à la question. Je ne m’attarderai pas sur la première, la moins intéressante, pour insister davantage sur les deux dernières.

1) Disons quand même quelques mots de la première question. L’idée d’une société où l’on travaillerait de moins en moins et à la limite plus du tout nous apparaît aujourd’hui comme une pure utopie, et une utopie dangereuse. Car nous savons d’une part que les hommes, comme les animaux, vivent dans la rareté et non dans l’abondance. De minuscules communautés vivant de cueillette et de chasse ont pu vivre, il y a bien longtemps, dans l’abondance, mais très vite le développement démographique et l’invention de nouveaux besoins nous ont fait perdre ce paradis. La Bible, vous le savez,  voit dans le travail une constante de la condition humaine : « Tu travailleras à la sueur de ton front ». C’est encore vrai aujourd’hui, ce sera vrai encore demain. Aujourd’hui, notre problème est de savoir comment nourrir l’humanité (je vous renvoie à un très beau livre, celui de Bruno Parmentier, directeur de l’Ecole Supérieure d’Agriculture d’Angers, Nourrir l’humanité). Face à ce défi gigantesque les rêveries de ceux qui imaginent qu’on travaillera toujours moins voire plus du tout sont non seulement naïves, elles sont irresponsables et immorales (la seule manière de ne pas travailler – si l’on exclut évidemment le chômage, qui est un non-travail forcé – c’est de vivre aux crochets des autres). Qu’on le veuille ou non, nous sommes embarqués dans une situation qui est héritée du passée, avec laquelle avec nous devons compter : avec presque 7 milliards d’humains, avec des populations en compétition pour les ressources énergétiques, la terre, l’eau, avec des sociétés dont certaines d’entre elles ont des déséquilibres démographiques (beaucoup de jeunes ou, comme chez nous, beaucoup de vieux), avec de très grandes inégalités de développement économique et de ressources, nous n’avons pas le choix, nous devons travailler.

Je ne veux pas dire par là que nous ne pouvons pas choisir comment travailler, combien de temps travailler, ce qu’il faut produire, comment il faut consommer (je vais revenir sur ces points). Je veux dire simplement, pour en finir avec cette première utopie, que le rêve d’une humanité travaillant toujours moins et à la limite plus du tout est un rêve naïf, dangereux et suspect (seuls des Occidentaux, et encore parmi eux les Occidentaux bien nourris, bien logés, peuvent cultiver de tels rêves paresseux).

2) J’en viens à la seconde signification de la question « pourquoi travailler ? ». Les hommes ont rêvé, je l’ai dit, à partir du milieu du XIXe siècle, d’une société où le travail retrouverait en quelque sorte sa  nature, ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, serait un travail enrichissant et libre.

J’ai parlé, à propos de ce rêve, d’utopie. Vous pourriez me demander pourquoi, alors que tous les jours nous luttons pour de meilleures conditions de travail et pour une meilleure organisation du travail. Ma réponse est celle-ci : parce qu’il y a deux manières de rêver d’un travail plus humain, une manière utopique et une manière réaliste.

La manière utopique, c’est celle qu’on peut appeler globale. C’est croire qu’il suffit, par exemple, d’abolir la propriété privée des moyens de production pour transformer le travail. Mais toute l’histoire du XXe siècle nous a appris que l’abolition de la propriété privée peut conduire à la propriété étatique des moyens de production, et que cela ne change pas grand-chose, voire aggrave même les conditions de travail. Le travail dans les ex-pays socialistes n’était ni plus épanouissant, ni plus libre. On peut bien sûr rêver d’une propriété collective non étatique des moyens de production (l’autogestion dont on parlait dans les années 80) mais on sait que dans les rares cas où on a dépassé le niveau des discours, cela n’a pas donné des résultats très concluants (l’autogestion dans la famille, pour savoir comment on fait la vaisselle, ça marche, mais dans une grande entreprise on voit très vite réapparaître des fonctions de direction, une division entre des tâches de direction et d’organisation et des tâches d’exécution).

Mais la critique de l’utopie ne nous condamne pas à la passivité et à la résignation. Dans nos sociétés, il y a, fort heureusement, une manière réaliste de modifier le travail, qui est une manière non pas globale, mais locale (même s’il est important qu’elle débouche dans certains cas sur des mesures générales, par exemple sur des lois inscrites dans le droit du travail). Qu’est-ce que je  veux dire par manière locale ? Simplement qu’il y a des Lycées où le travail est plus épanouissant que dans d’autres Lycées (où les tâches sont définies de manière plus démocratique, où il y a un dialogue réel entre direction, personnel et élèves). Ou pour prendre un autre exemple, vous savez tous que dans un GAEC ou une coopérative agricole, le travail peut être plus satisfaisant, plus enrichissant et plus libre, que dans d’autres. Ou que dans certaines branches de l’industrie, du commerce, de l’administration, le travail est plus ou moins parcellaire, ingrat, plus ou moins organisé collectivement, qu’on peut plus ou moins critiquer et améliorer l’organisation du travail. Et vous savez aussi que cela varie d’un pays à l’autre…

Voilà ce que je veux dire par l’idée de transformation réaliste du travail. Pour le dire autrement, cela signifie que le travail n’est déterminé ni par le type de technique utilisé, ni par le mode de propriété des moyens de production.

Avec une même technique, on peut en effet organiser le travail différemment (découper les tâches autrement, répartir et organiser différemment le travail). La technique a souvent bon dos : on lui fait endosser ce qui en réalité relève de la responsabilité de l’homme (il y a des centres d’appel, par exemple, où le travailleur est peu formé, très étroitement spécialisé, et d’autres où il est bien formé et s’occupe d’un champ de questions beaucoup plus vaste et a une plus grande marge d’initiative).

Il en va de même des modes de propriété des moyens de production. Il y a des entreprises privées où l’on se sent bien au travail, où on a l’impression de se réaliser, de développer ses qualités physiques, intellectuelles et morales, il y en a d’autres où c’est moins le cas (voyez France Telecom, récemment). Et il y a des  institutions publiques, des administrations par exemple, qui sont hiérarchiques, quasi militaires, où le travail est pénible, ou simplement ennuyeux, alors qu’il y a des administrations dynamiques, où travailler est un plaisir (en plus d’être un moyen de gagner sa vie).

3) J’en viens à la troisième signification de la question « pourquoi travailler ? ». J’ai dit plus haut que cette question témoigne souvent d’une grande inquiétude, de grands doutes, souvent d’un grand pessimisme et découragement. Mais, là aussi, il y a place pour le rêve, et pour le rêve sous deux formes, une forme utopique et une forme réalisme, pour deux manières d’aborder les très graves problèmes écologiques que fait naître le travail humain.

La première, celle que je nomme utopique, peut prendre une forme naïve et simpliste, celle d’un retour à un mode de vie pseudo-naturel (je dis pseudo-naturel, car en fait les hommes ne s’en sont jamais tenus à la satisfaction de besoins purement naturels : même les sociétés les plus pauvres connaissent les fêtes, le superflu, tout ce qui va au-delà d’un mode de vie simple et frugal). Cette manière utopique de traiter la crise écologique peut prendre aussi une autre forme, plus élaborée, chez ceux qui prônent une décroissance. Mais cette idée de décroissance est une idée souvent très confuse (décroissance de quoi, mesurée comment ? du PIB ? de la quantité d’énergie et de matières premières utilisée en valeur absolue, ou par habitant ? de l’empreinte écologique par habitant[1] ?  ou encore s’agit-il de la décroissance démographique, comme le préconisent certains?). C’est aussi une idée qui est contestée par de très nombreux spécialistes (les économistes font remarquer qu’on peut avoir, en période de crise, une décroissance du PIB, de la consommation d’énergie et de matières premières, et en même temps une aggravation des atteintes à l’environnement, par exemple du fait que les investissements en technologie non polluante sont freinés : la crise économique, en ce moment, conduit souvent à affaiblir, différer ou supprimer des mesures écologiques).

La seconde manière de traiter la crise écologique, c’est celle que j’ai appelée réaliste et qu’on résume souvent par l’expression développement durable ou croissance soutenable. Elle consiste non pas en une solution globale miracle, résumée par le mot décroissance, mais en une batterie de mesures mises en œuvre au niveau international, européen ou national : nouvelles sources d’énergie, nouvelles technologies vertes, nouvelles fiscalités rendant la pollution plus coûteuse, incitations fiscales encourageant les citoyens à se comporter autrement, éducation des enfants et des citoyens, etc. C’est une voie qui n’est pas facile, qui est même très difficile, comme on l’a vu lors du récent sommet de Copenhague (difficile parce qu’elle conduit à remettre en cause des modes de vie auxquels nous sommes habitués, difficile aussi parce que le premier qui adopte des mesures en faveur de l’environnement risque d’être pénalisé par rapport aux autres, difficile enfin parce qu’elle suppose, du côté des pays riches, un certain nombre de sacrifices pour éviter aux pays pauvres de faire les frais d’une crise dont ils ne sont pas responsables). Contrairement à ce que disent les partisans de la décroissance, ces mesures réalistes ne supposent pas une décroissance, mais une croissance différente, un nouvel effort du travail humain, un surplus de science et de technique pour contrer les effets négatifs produits par une science et une technique insuffisamment soucieuses de l’environnement naturel. Pour le dire de manière plus technique, l’idée de développement durable repose sur l’idée qu’il peut y avoir à la fois une croissance de la production des biens et des services et une intensité énergétique plus faible, grâce aux progrès scientifique et technique et à la découverte de nouvelles sources d’énergie[2].

Je m’en tiendrai à ces quelques remarques, pour ouvrir le débat. Pour résumer tout ce qui vient d’être dit, il me semble que l’on peut apporter trois réponses à la question « pourquoi travailler ? », une question qui, j’espère l’avoir montré, est une question contemporaine, qui ne s’est jamais posée ainsi avant notre époque, et une question fondée, justifiée, qui témoigne de problèmes et d’inquiétudes bien réels.

La première réponse est la plus simple : nous devons travailler car la situation de rareté dans laquelle vit l’homme est indépassable. Nous ne vivrons jamais dans l’abondance. Et cela d’autant plus que les besoins humains ne sont pas naturels, fixes, mais variables historiquement (l’humanité se crée des besoins sans cesse nouveaux, et ces besoins ne portent pas tous sur des objets superflus et futiles, même si cela peut arriver). Le travail est indissociable de la condition humaine. Et il est indissociable aussi du moment historique dans lequel nous vivons. Renoncer à travailler, c’est renoncer non seulement à notre prospérité, mais c’est aussi renoncer à sortir une grande partie de l’humanité de la misère dans laquelle elle se trouve encore. Ceux qui, en Europe, dénoncent la course chinoise ou indienne à la croissance devraient penser un peu plus aux progrès gigantesques que représente le travail humain dans des pays qui connaissaient, il y a peu de temps encore, de terribles famines.

La deuxième réponse à la question « pourquoi travailler ? » a été dégagée par les philosophes du XVIIIe siècle : le travail forme l’homme, il ne forme pas seulement la manière. Il le forme malgré tout, malgré l’exploitation, malgré l’aliénation. Vous connaissez tous la fierté de ceux qui, même si leur métier ne les satisfait pas, même s’il leur rapporte trop peu, même s’il est organisé par d’autres qu’eux, trouvent une satisfaction à travailler. Le philosophe français Sartre disait que quand on est seul devant son établi ou son bureau ou son champ on oublie le maître, on oublie celui qui, éventuellement, organise le travail pour vous et profite des fruits de votre travail, on ne pense plus qu’au travail bien fait, à l’ordre qu’on crée dans le monde (qui sans le travail humain est désordonné et violent), on pense à la liberté qu’on gagne par le travail (pensez aux femmes, qui n’ont réussi à obtenir le droit de vote, et peu à peu les mêmes droits que les hommes, que lorsqu’elles ont cessé d’être confinées dans le travail domestique, lorsqu’elles ont eu accès aux mêmes travaux que les hommes), on pense à toutes ces potentialités qui ne seraient jamais développées en nous sans le travail (les habiletés techniques, les savoirs acquis pendant le travail, les relations de confiance et de solidarité avec les autres), on pense à la justice qu’on introduit dans le monde par le travail (parce qu’on travaille avec autrui, qu’on partage justement les tâches, qu’on participe par son travail à la solidarité envers les plus défavorisés, les handicapés, les malades qui ne peuvent plus travailler, les chômeurs qui temporairement n’ont plus de travail).

Dire cela, ce n’est pas idéaliser le travail humain, car on peut le dire sans oublier tout ce qui demande à être modifié dans le travail humain, afin qu’il devienne une activité plus enrichissante et libre. Mais il n’y a pas d’autre moyen d’améliorer le travail que d’entrer d’abord dans le travail, même si celui-ci est modeste, même s’il ne correspond pas ou pas immédiatement à ce que l’on souhaiterait. Celui qui rejette le travail sous prétexte que le travail n’est pas conforme à ses désirs est un naïf, pour ne pas dire plus, qui croit que l’ordre du monde doit s’accorder à ses désirs. Bien sûr, il n’est pas sain non plus de réduire et rabattre nos désirs de manière à ce qu’ils s’accordent à l’ordre actuel du monde. Entre les deux, il y a une troisième voie qui consiste à choisir de travailler tout en améliorant le travail humain.

La troisième réponse à la question « pourquoi travailler ? », enfin, est celle de notre époque. C’est celle qui refuse le découragement, le pessimisme historique (qui est aussi facile et illusoire que l’optimisme historique béat). Cette réponse est celle-ci : nous devons travailler pour réparer les dégâts causés par le travail humain. La situation de l’homme dans le monde naturel est complexe : il doit tenir compte non seulement de ce qu’il souhaite obtenir, mais de tous les effets pervers de son action, c’est-à-dire de tous les effets imprévus et négatifs, que cause son action sur le monde. Nous avons atteint aujourd’hui, au XXIe siècle, ce que l’on pourrait appeler le stade réflexif du travail : nous ne pouvons plus travailler sans réfléchir sur notre travail lui-même, sur les conséquences qu’il peut avoir sur nous, sur l’ensemble de la nature (les autres espèces vivantes) et sur nos descendants.

Je résumerai tout cela en disant que le travail est, plus que jamais, une valeur pour l’homme. Mais si l’on peut dire cela, ce n’est plus comme on le disait au XIXe siècle, quand on chantait les louanges du travail d’une manière encore naïve. Nous sommes aujourd’hui déniaisés, en quelque sorte. Nous pouvons dire que le travail est une valeur fondamentale sans oublier l’esclavage, le servage, l’exploitation, le travail des enfants, les camps de travail, les dégâts causés à l’environnement… Il y a une formule d’un philosophe et homme politique italien, Antonio Gramsci, que j’aime beaucoup, et qui me semble s’appliquer à notre question : nous devons cultiver « le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté ».


[1] Cette empreinte est mesurée en hectares par habitant nécessaires pour produire les ressources consommées par lui et pour absorber ses déchets et pollutions.

[2] L’intensité énergétique mesure le rapport du PIB à la consommation d’énergie, rapport qui vous le savez a baissé dans les pays occidentaux depuis 20 ans : il faut moins de consommation d’énergie pour un point de croissance. Une grande spécialiste de l’économie du développement, Sylvie Brunel, écrit par exemple : « des réserves de production considérables existent, autant en augmentant les rendements… qu’en étendant les surfaces cultivées…La planète est parfaitement capable de nourrir une population qui ne doublera plus jamais. Elle est en réalité loin d’avoir atteint sa capacité de charge » (A qui profite le développement durable ?).

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