LE FIL DES IDEES

27 août 2010

Hommes, femmes : la question de l’égalité

Classé dans : Démocratie,Philosophie — Auteur @ 6:44  

Conférence donnée dans le cadre de l’UTLS (Périgueux, 2010)

HOMMES ET FEMMES : LA QUESTION DE L’ÉGALITÉ

En guise d’introduction, je me contenterai de vous lire un texte et de vous poser une question.

Le texte est le récit de la mort d’Hypathie d’Alexandrie, au début du Ve siècle après J.-C. : « célèbre pour sa grande beauté… et ses talents de philosophe et de géomètre, elle enseignait, au sein d’une école fameuse qu’elle avait fondée…, les théories des mathématiciens et des philosophes…En 415, quelques moines entrèrent dans une véritable fureur quand ils apprirent l’existence et l’activité d’Hypathie… Ils l’entraînèrent jusque dans l’église… la dénudèrent et la massacrèrent à coups de tuile, puis ils la découpèrent en morceaux et brulèrent ses misérables restes »[1].

La question est à la suivante : à quelle date, selon vous, la Française Marie-Louise Giraud, a-t-elle été guillotinée pour avoir pratiqué plusieurs avortements ? (réponse : 1943).

Ces deux faits, pris parmi des milliers d’autres, illustrent ce que nous ne devons jamais oublier quand nous parlons, aujourd’hui, comme je vais le faire, de la question de l’égalité et de l’inégalité entre hommes et femmes.

Un des faits les plus constants de l’histoire, un fait qui n’a pas encore complètement pris fin, est celui-ci : les femmes ont été, sous des formes diverses, écartées systématiquement du pouvoir politique, du travail (à l’exception du travail domestique) et de la culture (de la culture officielle, comme en témoigne l’exemple d’Hypathie).

Comme le dit un grand anthropologue français, Marcel Mauss, « la division par sexes est une division fondamentale, qui a grevé de son poids toutes les sociétés à un degré que nous ne soupçonnons pas ».

J’ajouterai que cette division, en France, a souvent été masquée par une autre, importante aussi, la division par classes sociales. La division sociale du travail a été beaucoup plus souvent dénoncée que la division sexuelle du travail (dans les syndicats, par exemple, même s’il y a eu des évolutions). C’est pourquoi il est particulièrement nécessaire, dans notre pays, d’étudier la question des inégalités et de l’égalité entre hommes et femmes.

Je le ferai en précisant ce que j’ai dit plus haut. J’ai dit en effet que la domination des hommes sur les femmes avait pris des formes diverses dans l’histoire. Je distinguerai, pour simplifier, trois de ces formes.

1) Pour illustrer la première forme de domination, je partirai d’une étude d’un ethnologue contemporain[2], qui va vous paraître très curieuse.

Cet ethnologue a étudié la réaction de la population indigène de Samoa (une île de Polynésie) devant les toilettes d’un aéroport international, sur les portes desquelles figuraient, comme partout dans le monde, les symboles représentant un homme et une femme. Les habitants de Samoa étaient très étonnés, car ils ne divisent pas les humains en hommes et femmes, mais en familles nobles ou moins nobles, ou bien en jeunes et vieux, ou encore en différentes ethnies, et ils pensaient que les toilettes devaient refléter ces différences. Bien sûr, ils font la différence entre masculin et féminin, mais toujours en relation avec une autre différence : ils n’ont pas de mot pour « homme » ou « femme » mais des mots pour désigner les enfants féminins, les filles non encore initiées, les filles initiées, les femmes mariées, les sœurs, les cousines, etc. Distinguer les humains en hommes et femmes leur paraissait étonnant parce que cette distinction ne s’applique selon eux qu’aux animaux (mâles et femelles).

On voit là une différence fondamentale entre cette société traditionnelle et la nôtre. Dans la nôtre, les termes homme et femme renvoient à la différence biologique. Et les discriminations portent, chez nous, sur les femmes en tant que sexe biologique (pas seulement sur les femmes, bien sûr). Par contre, dans nombre de sociétés anciennes, les hommes et les femmes n’étaient pas perçus en tant que sexe biologique mais toujours dans leur rôle social : être un homme (c’est-à-dire un mari, un fils, etc.) ou une femme (c’est-à-dire fille, épouse, mère, etc.) était, un statut, un état civil non un état naturel. Certes, les femmes étaient terriblement dominées par les hommes dans ces sociétés : les statuts sociaux (épouse, mari, etc.) marquaient ces inégalités. Les femmes y étaient subordonnées au niveau du pouvoir et du travail. Mais il ne faut pas oublier, comme le dit une grande sociologue française, Irène Théry, que « cela ne préjuge en rien ni du respect et de l’estime dont elles jouissent, ni du pouvoir et de l’autorité qui leur sont reconnues, ni de leur possibilité d’agir dans les situations conflictuelles »[3]. Il peut y avoir à la fois, dans ces sociétés, une très forte inégalité et un rôle reconnu aux femmes dans tel ou tel statut (cela ne justifie évidemment pas cette inégalité !). Une femme, dans une famille marocaine traditionnelle, par exemple, ne se sent pas toujours indigne (et elle sait s’indigner et protester si nécessaire).

Concluons : la manière de penser les hommes et les femmes, dans ces sociétés, est donc très différente de la nôtre. Nous pensons en effet qu’il y a une nature humaine universelle, et que l’espèce humaine est composée de deux sortes d’individus biologiques, les hommes et les femmes. Vous pourriez en conclure qu’une telle vision de l’humanité aurait dû faire disparaître immédiatement les inégalités. Mais nous allons voir que ce n’est pas si simple, en étudiant une deuxième forme de domination sur les femmes.

2) Venons-en à la deuxième forme de domination des hommes sur les femmes, c’est-à-dire à la forme que cette domination a prise en Occident à l’époque moderne (de la fin du Moyen-âge jusqu’au milieu du XXe siècle).

Vous savez que nous avons inventé l’idée d’humanité, de l’être humain universel, même si c’est une longue histoire qui commence dans l’antiquité avec le stoïcisme, se poursuit avec le christianisme et s’achève au XVIIIe avec Lumières. La meilleure formulation de cet universalisme a été donnée dans une épitre de Saint-Paul, au début de notre ère : « il n’y a ni homme ni femme, ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre car vous êtes tous un en Jésus-Christ ». Cela signifie que nous avons fait abstraction de certaines particularités (sexe, nationalité, statut social), que nous les avons neutralisées (sans les effacer pour autant) pour ne retenir que la commune humanité. C’est un progrès énorme de l’histoire humaine, une « bienheureuse abstraction », comme le dit l’historienne Mona Ozouf.

C’est cet universalisme qui a donné naissance à l’idée moderne de droit : chaque humain est un sujet porteur de droit. Comparez la phrase de Saint-Paul citée plus haut avec l’article 2 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) : « Chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés proclamées dans la présente déclaration sans distinction aucune… notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d’opinion politique, etc. ». Nous faisons abstraction, pour définir les droits, de quantité de différences, que nous considérons comme non pertinentes.

Mais cette égalité de droit proclamée, vous le savez, n’a pas empêché un traitement différentiel des hommes et des femmes (entre autres). Comment cela a-t-il été possible ? Comment les femmes ont-elles pu avoir moins de droits, malgré cette proclamation d’universalisme ? Il y a à cela de multiples raisons (les caractéristiques du travail de l’époque, les conditions de la reproduction, etc.). Plutôt que d’examiner ces raisons, je me contenterai de dire que ce traitement différentiel s’est formulé dans une conception du mariage et de la famille que l’on peut nommer hiérarchique, conception qui a régné, dans certains pays, jusqu’au milieu du XXe siècle (vous savez que les femmes françaises n’ont obtenu le droit de vote qu’en 1944). Mais il ne faut surtout pas oublier que cette conception du mariage a été accueillie par les femmes elles-mêmes comme une libération, car elle les a libérées progressivement de ce que l’on nomme le poids du lignage (le mariage arrangé par la famille ou contrôlé par les autorités religieuses). Le mariage, de plus en plus, est devenu un contrat entre individus libres, mais un contrat défini par l’État qui donnait des droits différents à l’homme et à la femme.

Je viens de dire que ce mariage est un mariage hiérarchique. Les sociologues emploient un autre mot, un peu difficile, mais très évocateur. Ils parlent d’une conception organiciste de la famille. Ils veulent dire par là que la famille était considérée comme une petite société naturelle comparable à un organisme. Or, dans un organisme, il y a des organes ou parties, tous indispensables, mais dont l’importance est plus ou moins grande (la tête et les bras, par exemple). Ceux d’entre vous qui connaissent les théories politiques de l’époque, celles qu’on appelle théories du contrat social (Rousseau, par exemple), auront sans doute remarqué, entre parenthèses, le très fort contraste entre cette théorie du contrat social (l’État est artificiel, créé par un contrat entre des hommes, c’est-à-dire des mâles, libres, égaux et rationnels) et cette théorie de la famille (la famille est une société naturelle, dont les différentes parties ne sont pas indépendantes ni égales, malgré leur commune humanité, mais complémentaires). C’est cette idée de complémentarité (que l’on trouve par exemple dans le Code Napoléon de 1804), qui a fait apparaître parfaitement naturelle, comme allant de soi même pour la presque totalité des révolutionnaires de 1789, même encore plus tard au XXe siècle pour le gouvernement du Front Populaire, l’idée  que les femmes n’avaient pas le droit de voter, puisque l’homme, en tant que seul chef de la famille, votait au nom de la famille. Vous savez peut-être qu’aujourd’hui encore il y a, à l’ONU par exemple, des pays (certains pays musulmans en particulier, mais pas seulement eux) qui ont signé la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, proclamant l’égalité de l’homme et de la femme, mais qui estiment que les hommes et les femmes, bien qu’également humains, doivent être traités par le droit non pas égalitairement mais équitablement (ils doivent avoir des droits différents car hommes et femmes sont différents et complémentaires). La position de l’Église catholique a trop souvent été très proche (Mgr Duval, en 1995 : « l’égalité… ne signifie pas une égalisation qui négligerait les qualités propres de chaque sexe »[4]).

Cette idée de la famille comme une petite société naturelle est inséparable de l’idée que la différence des sexes est une différence uniquement naturelle (alors que nous savons aujourd’hui, j’y reviendrai plus loin, que cette différence est largement culturelle, qu’elle tient beaucoup à l’éducation). On a longtemps considéré, par exemple, que les hommes se caractérisaient par la raison, les femmes par la sensibilité, ou un sens plus fort de la sociabilité (encore aujourd’hui il y a beaucoup plus de femmes dans les sections littéraires des Lycées). Cette idée peut prendre d’ailleurs une forme hypocrite, flatteuse, sournoise : les femmes seraient supérieures aux hommes dans leur infériorité même (plus sensibles que les hommes, par exemple – pensez au fait que les premières femmes ministres, en France, ont été chargées non pas de l’économie ou de la justice, comme c’est le cas aujourd’hui, mais de la santé, du social, etc.).

Résumons tout cela : l’universalisme, loin d’avoir éliminé la domination des hommes sur les femmes, malgré tous les progrès réalisés, a permis la continuation de celle-ci sous une nouvelle forme. Même si les femmes ont eu progressivement de nouveaux droits, ces droits ont été trop souvent pensés comme des droits protégeant leur différence (protection de la maternité, par exemple, ou droits interdisant le travail de nuit pour les femmes, ou mesures visant à maintenir et faciliter le travail de la femme au foyer, etc.).

Nous allons voir maintenant que si nous sommes sortis, ou si nous sortons progressivement, de cette conception du couple et de la famille, et plus largement de cette conception des rapports des hommes et des femmes, c’est parce que nous avons pris conscience que la famille n’est pas « l’élément nature du social », comme le dit Irène Théry.

3) Venons-en à la troisième forme de domination. Nous sommes sortis progressivement de la conception du couple et de la famille dont je viens de parler. Cette sortie a marqué un progrès immense dans le domaine des droits des femmes. Elles ont peu à peu été reconnues comme les égales des hommes : accès massif des femmes au travail (quand une femme travaille elle n’est plus un complément, elle est un être indépendant, et le couple n’est plus un organisme, il est un contrat entre deux êtres libres), droit de vote éligibilité, accès massif des jeunes filles à l’éducation (mixte), lois visant à établir une égalité des hommes et femmes au travail (1972 et 1983 en France), égalité juridique de l’homme et de la femme dans la famille (la notion de puissance paternelle remplacée par celle d’autorité des deux parents, 1970 en France), généralisation d’un divorce plus favorable aux femmes (par consentement mutuel, 1975 en France), pilule contraceptive permettant aux femmes de disposer de leur corps, etc. Bref, la famille du code Napoléon a aujourd’hui disparu. L’égalité des droits pour les hommes et les femmes est devenue peu à peu une valeur fondamentale des sociétés démocratiques, sous l’effet bien sûr des progrès techniques, des évolutions démographiques, et de la mise en place de ce que l’on appelle l’État-providence. Mais ces évolutions, vous le savez, n’auraient pas pu déboucher sur de nouveaux droits sans la lutte obstinée des femmes (depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours), des mouvements féministes, des femmes syndicalistes, des intellectuelles (Simone de Beauvoir) – et aussi, il ne faut pas l’oublier, des hommes qui ont combattu aux côtés des femmes…

Je ne vais pas résumer toute cette histoire, je me contente de rappeler que ce changement a pu avoir lieu parce qu’on a peu à peu découvert que le couple hiérarchique dont j’ai parlé plus haut (fait de deux parties complémentaires) était un produit social et non une réalité naturelle. Les historiens et les anthropologues ont découvert que la famille a pris de nombreuses formes différentes dans l’histoire (pensez aujourd’hui au fait que dans certains pays on parle de famille homosexuelle). Nous avons découvert aussi que le sexe n’est pas seulement biologique, qu’il est aussi et surtout social (c’est pourquoi on distingue souvent aujourd’hui, à l’exemple de la langue anglaise, le sexe et le genre). Dès la fin du XIXe siècle, les sociologues considèrent que le couple et la femme telle qu’elle existe à l’époque ont été modelés par les conditions sociales, en particulier par la division du travail. Durkheim, le fondateur de la sociologie en France, écrit : « l’un des sexes a accaparé les fonctions affectives et l’autre les fonctions intellectuelles ».  On ne peut pas dire plus clairement que le genre est construit, artificiel et non naturel.

Résumons : le couple est donc devenu un couple contractuel. Se marier, ne pas se marier, avoir des enfants ou ne pas en avoir, divorcer, tout cela est devenu une affaire de conscience personnelle (comme la croyance religieuse, au XVIIIe siècle, était devenue une affaire de conscience personnelle). Comme le dit Irène Théry, on est passé du couple organisme (ou deux ne fait qu’un) au couple duo (ou un et un font deux – l’un et l’autre pouvant parfois être, aujourd’hui, du même sexe).

Vous pourriez vous demander pourquoi j’ai parlé alors d’une troisième forme de domination. Cette troisième forme est évidemment due à ce fait que vous connaissez tous (et que connaissent davantage encore les femmes parmi vous) : l’égalité des droits n’est pas encore la réalisation du droit à l’égalité. Vous savez que dans un pays comme la France, malgré l’égalité des droits, les femmes, à travail égal, sont nettement moins payées, dans le secteur privé,  que les hommes; vous savez qu’elles accèdent beaucoup moins facilement aux responsabilités politiques les plus importantes (député, ministre) ; vous savez que les femmes ont largement accès à l’Université, et y réussissent mieux que les hommes, mais que l’Université prépare aux métiers moins valorisants (par rapport aux grandes écoles); vous savez que malgré l’égalité proclamée dans le couple, le partage des tâches domestiques est encore très loin d’être acquis, etc. Cet état de fait bien connu peut conduire à deux manières de lutter contre ces inégalités qui subsistent, sur lesquelles je reviendrai tout à l’heure : soit on considère que le droit égal suffit, mais qu’il faut veiller à l’appliquer dans la réalité, soit on considère que le droit égal ne suffit pas, qu’il faut le corriger en prenant des mesures spécifiques visant à éliminer les inégalités qui subsistent malgré le droit égal.

Je vais revenir sur ces deux interprétations et ces deux solutions. Mais d’abord je voudrais souligner la grande nouveauté qui caractérise notre époque. La domination des hommes sur les femmes est devenue aujourd’hui une domination beaucoup plus hypocrite. Plus personne ou presque ne proclame l’infériorité naturelle de la femme, alors qu’à l’époque du couple organique et hiérarchique c’était une idée qui allait de soi. Il s’est passé un peu avec la différence des sexes ce qui s’est passé avec la différence des couleurs de la peau (plus personne ou presque n’ose se proclamer raciste, même si les comportements racistes demeurent). Dans les deux cas, on peut penser que c’est un grand progrès, l’hommage du vice à la vertu. Il n’en demeure pas moins que les inégalités entre hommes et femmes sont bien réelles aujourd’hui, et qu’elles prennent un caractère paradoxalement plus brutal et inacceptable. Les inégalités ne sont plus en effet justifiées par le statut social des femmes (comme dans la première forme de domination), ni par l’idée que l’homme et la femme sont des parties complémentaires d’un tout (comme dans la deuxième forme de domination). Elles ne sont plus justifiées par rien. Elles apparaissent comme des inégalités brutes et arbitraires : dans telle usine les femmes sont traitées à égalité, dans telle autre elles gagnent 20% de moins que les hommes, dans tel État (les États nordiques, par exemple) les femmes et les hommes sont à peu près égaux dans l’accès aux fonctions politiques, dans tel autre (France) ce n’est pas le cas, dans tel couple il y a une répartition égalitaire des tâches domestiques et du travail lié à l’éducation des enfants, dans tel autre ce n’est pas le cas…La simple différence sexuelle, la pure différence biologique, peut devenir une occasion de discrimination. D’une certaine manière, tous ceux qui présentent une différence (sexe, peau, etc.) peuvent se sentir livrés, dans notre société, à des rapports de force interindividuels – comme cela n’a jamais été le cas dans l’histoire (périodes de guerre exclues). Je ne dis pas cela, bien évidemment, pour défendre la famille des sociétés traditionnelles ou le couple bourgeois du XIXe, mais pour attirer l’attention sur notre situation, et sur la nécessité d’un nouveau progrès de l’égalité des hommes et des femmes.

Le débat autour de ce nouveau progrès fait apparaître, comme je l’ai dit plus haut, deux positions très différentes, deux conceptions de l’égalité qui s’affrontent parfois durement. On peut appeler la première universaliste, la seconde différentialiste.

Pour la première position, il faut veiller à éliminer toute référence à la différence des sexes, la neutraliser complètement, de manière à ce que tous les humains soient égaux, et il faut veiller à la stricte application du droit. Dans cette perspective, on estime que toute référence à une différence des sexes risque de conduire à une discrimination (par exemple à un droit protecteur des femmes, au sens où l’on protège les mineurs).

Pour la deuxième position, l’universalisme risque toujours de reconduire à la discrimination, sous la proclamation de l’égalité des droits. Il faut donc prendre des mesures spécifiques pour combler le fossé entre le droit égal et l’inégalité de fait, par exemple instaurer des lois visant à établir la parité dans l’accès aux fonctions politiques et économiques.

Le risque de la première position, c’est de perpétuer les inégalités qui, on l’a vu, sont parfaitement compatibles avec l’égalité des droits. Le risque de la seconde position, c’est de figer les femmes dans une identité qui, on l’a vu, n’est pas une identité naturelle mais une identité produite par une culture donnée.

On peut prendre l’exemple de la parité en France. Vous savez que la France est un pays qui, pour des raisons historiques complexes, a un grand retard en matière d’accès des femmes aux responsabilités politiques (les femmes ont eu le droit de voter et d’être élues en 1944 en France). Les femmes et les mouvements démocratiques ont cependant obtenu, à la fin du XXe siècle, des lois imposant aux partis politiques, dominés jusqu’ici par les hommes, une parité (qui prend des formes différentes selon le type d’élection, je passe sur les détails).

Les hommes et les femmes, de droite comme de gauche, qui sont opposées à ces lois de la parité, ont fait valoir que ces lois se heurtent au principe de liberté de l’électeur face au vote (on leur impose une candidate) et au principe d’égalité de tous les citoyens devant la loi (on choisit une femme parce qu’elle est une femme et non parce qu’elle est compétente). Ils ont aussi attiré l’attention sur le fait que le principe de parité ouvre la porte à de dangereuses dérives (on pourrait demander qu’il y ait, sur les listes électorales ou au Parlement, autant de noirs, de jeunes, d’homosexuels, de cadres, d’agriculteurs, etc. que dans la société française, ce qui est en contradiction avec l’idée de démocratie représentative, où les élus ne sont pas censés représenter une couche particulière, mais voter en fonction de l’intérêt général). Ceux qui refusent ces lois sur la parité (dans les responsabilités politiques et aujourd’hui économiques) rappellent aussi que ces lois évitent de poser les vrais problèmes (transformer le travail politique et le travail économique, au niveau des emplois du temps, par exemple, pour permettre aux femmes enceintes ou ayant des enfants en bas âge de continuer à travailler normalement, en se faisant aider par leur conjoint, grâce à une législation adaptée).

Les partisans de la parité répliquent que, sans ces lois, jamais les femmes ne seraient parvenues aux responsabilités politiques en France (même avec ces lois, la France était encore, il y a peu de temps, pour la féminisation des députés, au 18e rang en Europe et au 59e rang mondial). Ils rappellent qu’il n’y a aucune raison pour que les femmes soient moins compétentes ou qu’elles se préoccupent seulement des problèmes concernant les femmes et non de l’intérêt général. Ils insistent aussi sur le fait que ces lois amèneront la transformation des conditions de travail dans le domaine politique et économique (la fin des absurdes séances de nuit au Parlement, par exemple).

L’objection la plus sérieuse contre laquelle butent les partisans de la parité est celle-ci : pourquoi la parité vaudrait-elle pour les femmes et non pas pour d’autres catégories qui, elles aussi, ont été écartées, dans l’histoire, des responsabilités ? Une réponse possible consiste à dire que la différence sexuelle n’est pas une différence comme une autre. On veut généralement dire par là que la différence de couleur est purement arbitraire (il n’y absolument aucun rapport entre la couleur de la peau et le droit de vote ou le salaire, par exemple). Mais la différence sexuelle, même si elle est en grande partie d’origine culturelle, a un fondement naturel : les femmes ont une proximité matérielle et affective plus grande avec l’enfant qu’elles portent et avec le très jeune enfant. Même dans la meilleure société possible (celle où les congés parentaux lors de la naissance d’un enfant seraient également partagés entre l’homme et la femme, celle où il y aurait partout des crèches accessibles et peu chères, celle où tout serait fait dans l’entreprise pour tenir compte de la situation des femmes enceintes ou ayant de très jeunes enfants), même dans une telle société, les femmes risquent d’être victimes d’inégalités. C’est pourquoi il faut veiller, au moins temporairement, tant que les mentalités n’ont pas définitivement changé, à ce que les femmes puissent mener une carrière égale à celle des hommes, dans le domaine politique par exemple[5].

Je n’en dirai pas plus sur cette question très difficile de la parité, qui continue à susciter des débats passionnés et des rejets même parmi les féministes. Je me contente de remarquer que sans les lois de la parité, l’accès des femmes à la vie politique, en France, serait bien pire encore que ce qu’il est aujourd’hui (c’est-à-dire encore très insuffisant).

Je pense que vous voyez maintenant pourquoi j’ai dit, en commençant, que la domination des hommes sur les femmes avait pris diverses formes dans l’histoire, et que cette domination était loin d’avoir pris fin.

En guise de conclusion je voudrais dire comment je vois la situation actuelle, en particulier en France. Il me semble que si nous voulons établir une véritable égalité entre les hommes et les femmes il nous reste trois tâches fondamentales :

1) La première est de parachever l’égalité des droits, car s’il y a eu un progrès gigantesque à partir du milieu du XXe, il reste encore beaucoup à faire pour passer de l’égalité des droits au droit à l’égalité, à l’égalité effective. Dans la plupart des cas, cette égalité ne peut exister que si l’on neutralise la  différence sexuelle. Dans les sociétés contemporaines, où le travail repose essentiellement sur la connaissance, et non sur plus sur la force physique, la différence entre hommes et femmes n’a plus aucune signification (l’interdiction du travail de nuit pour les femmes, par exemple, n’a plus beaucoup de raison d’être). Elle n’en a pas non plus lorsqu’il s’agit de recevoir une éducation, de voter, de participer à la vie sociale, etc. La loi, la même pour tous, doit simplement réprimer sévèrement les discriminations. Mais il semble bien que, dans d’autres cas, la différence sexuelle ne doive pas être neutralisée : sans les mesures spécifiques que sont les lois de la parité, il y aurait encore moins de femmes accédant aux postes de responsabilité. La prise en compte de la différence, dans ce cas, permet de mieux réaliser l’idéal universaliste.

(2) La deuxième tâche pourrait être formulée, très prudemment, de la manière suivante : comment faire pour que les identités différentes (masculines et féminines) se développent librement, développent des cultures originales, mais des cultures ouvertes, qui ne figent pas les individus dans des rôles et des catégories ? J’ai averti que je m’avançais très prudemment sur ce terrain, car on sait que les identités féminines et masculines sont construites par l’histoire et reflètent la domination des hommes par les femmes. Il suffit de lire les revues féminines et masculines, pour voir comment les intérêts des femmes et des hommes sont encore, même si cela bouge, très marqués par les rôles traditionnels (soins du corps et décoration pour les femmes, sport et voiture pour les hommes). Ceci dit, nous savons tous qu’il existe des différences entre hommes et femmes, qui peuvent être cultivées dans le cadre de l’égalité. Pour faire un jeu de mots, on pourrait dire que la parité n’est pas la pareilleté. Il existe une manière féminine de faire du sport, par exemple, il existe aussi une littérature féminine, et on peut penser que les femmes, en raison de la domination qu’elles ont subie, sont plus attentives à la justice et à l’égalité, ou à l’épanouissement personnel, ou au soutien relationnel et affectif. Je crois qu’on peut dire cela sans cantonner les femmes dans la sensibilité, sans reproduire des stéréotypes anciens. Être une femme, lorsqu’on travaille, lorsqu’on vote, c’est être d’abord un humain, c’est agir en tant qu’être humain. Mais dans d’autres activités, être une femme c’est être et agir en tant que femme, c’est refuser de nier son identité, même si on est critique sur l’identité qui a été faite aux femmes dans l’histoire, même si cette identité est à reconstruire.

(3) Il me semble enfin qu’il existe une troisième et dernière tâche : que les cultures masculines et féminines se développant librement dans le cadre de relations d’égalité apprennent à communiquer, s’ouvrent les unes aux autres, rendent possible des échanges. Quand j’étais très jeune enfant, j’avais une passion que ma mère m’avait transmise : le tricotage (j’ose à peine le dire). Souvent je pense avec nostalgie à cette activité que j’ai évidemment très vite abandonnée, à 7 ans, pour aller jouer au rugby avec les autres garçons. Et il y avait beaucoup de petites filles, sur la touche, qui enviaient les garçons quand elles les voyaient jouer.  Depuis, les choses ont commencé à bouger : certes, il y a peu d’hommes qui font du tricotage ou de la broderie, mais il y a des rugbywomen (qui pratiquent d’ailleurs un rugby original, qu’elles ont inventé, qui n’est pas celui des hommes) et il n’y a pas de raison pour que les mâles n’apprennent pas un jour la délicatesse… Nous avons, nous les humains, une chance extraordinaire, qui s’appelle la différence des sexes. Nous ne nous reproduisons ni comme les pauvres bactéries (qui se divisent en deux) ni comme les pauvres escargots (qui sont hermaphrodites). Quand nous aurons écarté toutes les inégalités entre hommes et femmes, quand nous aurons abandonné toutes les fausses identités qui ont été produites par ces inégalités, nous pourrons alors commencer à commercer entre hommes et femmes, au sens que l’on donnait à ce mot au XVIIIe quand on parlait de « lier commerce d’amitié avec quelqu’un » : établir des relations affectives, amoureuses ou amicales, entre des hommes et des femmes libres et égaux, mais non identiques.

C’est pour demain.

Je vous remercie.

Serge Champeau (professeur agrégé de philosophie en khâgne à Bordeaux)


[1] Cité par Réjane Sénac-Slawinsky, L’ordre sexué (PUF).

[2] Daniel de Coppet, cité par Irène Théry, La distinction de sexe (O. Jacob).

[3] La distinction de sexe, p. 23.

[4] L’ordre sexué, page 132.

[5] Comme le dit Réjane Sénac-Slawinski (La parité, Que sais-je ? PUF), « le fait d’être une femme, au même titre qu’être un homme, est donc une catégorie universelle » (alors qu’on ne peut pas dire cela d’autres différences). Cette position avait déjà été soutenue par Olympe de Gouges, une femme guillotinée en 1793, qui avait rédigé une Déclaration des droits de la femme et pensait que l’humanité doit, pour être universelle, commencer par reconnaître sa propre dualité (l’humanité est faite de deux sexes et aucun des deux ne peut représenter à lui seul le genre humain).

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