LE FIL DES IDEES

2 mai 2009

France, Europe, Mondialisation

Filed under: Europe — Auteur @ 5:38

Conférence donnée dans le cadre des Conférences Europe (4 mai 2009, Bordeaux) organisées  par l’Eocle de commerce européenne de Bordeaux (ECE).  

 

France, Europe, Mondialisation

 

 

Je viens vous parler de l’Europe à un moment où nous, Français, comme les autres Européens, comme les Américains, et finalement comme tous les habitants de la planète, nous sommes particulièrement inquiets et même dans le désarroi. Il y évidemment la crise économique, mais aussi, au-delà, les problèmes écologiques, la menace terroriste, la guerre ou les risques de guerre, etc. Vous pourriez donc objecter qu’il y a plus urgent que de venir parler de l’Europe qui se débat depuis deux ou trois ans dans des problèmes institutionnels, et qui, lorsqu’elle s’occupe des problèmes dont je viens de parler, semble souvent trop peu unie et efficace. Vous pourriez me dire que le plus urgent, c’est de parler soit des problèmes à résoudre à l’intérieur de la société française, au niveau national, soit de parler de ces problèmes au niveau international. Je voudrais soutenir, en quelques minutes, que la pire manière d’appréhender la crise que nous traversons serait de faire l’impasse sur le niveau intermédiaire, le niveau européen.

Je viens de parler de mondialisation. Je voudrais commencer par caractériser brièvement ce phénomène. On entend généralement par mondialisation

(1) une intensification de tous les échanges, pas seulement des échanges économiques : la mondialisation est aussi un phénomène démographique (les migrations), culturel (la circulation de l’information dans le monde entier), religieux, politique (j’en parlerai plus longuement tout à l’heure), etc.

(2) une extension de ces échanges à la quasi-totalité de la planète

(3) une interconnexion de tous ces échanges (il est clair, par exemple, que le terrorisme international est un enfant de la mondialisation de l’économie, qu’il est né dans des pays qui sont des laissés pour compte de l’internationalisation des échanges économiques).

C’est une banalité de dire que ce phénomène immense que l’on résume trop rapidement par un mot est un phénomène profondément contradictoire. La mondialisation de l’économie crée de la richesse, c’est évident (pensez à la Chine qui sort de la misère) mais aussi de nouvelles inégalités. Elle a souvent pour conséquence de pacifier les rapports entre États, par l’internationalisation du commerce, mais crée aussi de nouveaux conflits (entre ceux qui en profitent et ceux qui en profitent moins ou en sont les victimes). Elle engendre une richesse culturelle, par le brassage des cultures, mais elle peut aussi détruire des cultures locales, créer un sentiment de déracinement et de désarroi…

Je voudrais, pour sortir des généralités, prendre deux exemples, en parlant d’une part de la sphère économique et sociale, d’autre part de la sphère politique. Mais on pourrait tout aussi bien parler de la sphère culturelle, comme je l’ai dit, où se déroulent des évolutions passionnantes (avec l’émergence d’une culture de masse mondiale). Après avoir parlé de ces deux sphères, je rappellerai brièvement ce qu’est l’Union européenne et quel est ou pourrait être son rôle au sein de ce processus que l’on nomme mondialisation.

 

Un phénomène économique et social

 

Je serai bref sur ce point, dans la mesure où vous en savez autant sinon plus que moi.

La mondialisation de l’économie représente un progrès gigantesque de l’humanité et en  même temps ce processus est porteur de menaces (le poids que la croissance mondiale fait peser sur l’environnement, par exemple, ou la fragilité plus grande du système économique, dans la mesure où il repose sur des relations plus libres entre des agents plus nombreux) et porteur de nouvelles inégalités (du fait des capacités variables des pays ou des groupes à s’intégrer dans les flux et les réseaux mondiaux : il y a des perdants, aussi bien dans les États développés que dans les États émergents, on le voit dans le développement de la crise actuelle, il y a aussi une concurrence qui, bien que globalement positive, peut s’accompagner de la constitution de puissants oligopoles, comme Gazprom, de pratiques de chantage, de dumping, de contrefaçon, etc.).

On peut résumer tout cela – ce phénomène contradictoire, positif mais porteur de menaces et d’inégalités – en rappelant que l’économie est une sphère qui a, au sein de la société contemporaine, une certaine autonomie. Les sociologues, par exemple l’allemand Luhmann, parlent en effet de notre société comme d’une société complexe, c’est-à-dire d’une société qui, pour le dire de manière imagée, est une sorte de sphère composée de sous-sphères (l’économie, la politique, la culture, la science, la religion, etc.). Ce qui fait la complexité de cette société, c’est que chaque sphère, comme le dit Luhmann, a sa logique propre et qu’elle est souvent sourde à la logique des autres sphères : la culture ne veut pas entendre parler de contrainte budgétaire, l’économie ne veut pas entendre parler des conséquences écologiques, l’écologie parfois a tendance à oublier qu’il faut aussi que l’économie crée des emplois, etc. Et parmi ces sphères, il y une sphère particulière, la politique qui, du moins dans les pays démocratiques, ne dirige pas ces sphères, mais cherche à les mettre en rapport, à rappeler à chacune les exigences de l’autre (en obligeant l’économie à tenir compte du réchauffement climatique, comme on le voit en ce moment avec les mesures prises au niveau européen et aux États-Unis).

J’ai fait ce détour par l’idée de société complexe pour rappeler que l’autonomie de l’économie, qui est absolument nécessaire (l’Europe a fait l’expérience catastrophique des régimes totalitaires dirigistes) ne peut aller sans la régulation. L’autonomie, ici comme ailleurs, fait naître un besoin de règles du jeu. Or ce qui caractérise la mondialisation, c’est que cette régulation ne peut plus être faite au seul niveau de l’État-nation et qu’elle ne peut pas encore être faite totalement au niveau mondial (à supposer qu’elle le puisse un jour).

Je n’insiste pas sur le premier point. Vous avez vu par exemple, tout récemment, que l’Islande, un des pays les plus riches du monde, était en quasi-faillite, avec des conséquences très graves pour ses habitants. Plus généralement, il apparaît tous les jours que de nombreux problèmes ne peuvent plus être résolus au niveau national.

Vous pourriez penser cependant qu’il existe l’OMC, le FMI, et bien d’autres organisations internationales de ce type capables de mettre en œuvre cette régulation au niveau mondial. C’est vrai, bien sûr, on l’a vu par exemple au G20, qui entre autres a renforcé le pouvoir du FMI. Mais je crois que cela ne doit pas nous faire oublier l’importance du niveau intermédiaire, celui des grands ensembles économiques et politiques comme l’Europe. J’essaierai de montrer, à la fin de cet exposé, que c’est à ce niveau intermédiaire que peut et doit être aussi régulée la sphère économique, de la manière la plus efficace, mais aussi la plus juste. Mais avant de parler de cela quelques mots sur la seconde sphère dont j’ai parlé plus haut, la sphère politique.

 

Un phénomène politique

 

La mondialisation est aussi un phénomène politique multiforme et contradictoire. On assiste d’une part à l’affaiblissement du rôle des États (du contrôle démocratique des peuples sur l’économie, par exemple) mais aussi ici et là à des progrès de la démocratie. Il y a aussi la déstabilisation de certains États (par la naissance de nouveaux mouvements indépendantistes, par exemple) et ailleurs l’émergence de nouveaux États-nations. Mais le phénomène le plus important est sans doute l’apparition d’un monde multipolaire, ce qui est une bonne chose (la fin des superpuissances se partageant le monde) mais aussi un phénomène qui a son revers, avec l’apparition d’États forts, cyniques, sans complexe, parfois agressifs. Ces pays entrent parfois dans une lutte plus exacerbée pour le contrôle des ressources énergétiques (eau, pétrole, etc.). Font également partie de ce nouveau paysage politique, enfin, les mouvements terroristes, qui naissent, comme je l’ai dit, dans des pays qui ne profitent pas de la mondialisation (par exemple l’islamisme radical qui rêve de restaurer un âge pré-occidental, de faire de la Méditerranée une frontière étanche).

On peut résumer tout cela en disant qu’il ne faut pas croire à la légende, qui a été colportée par des partisans naïfs de la mondialisation, selon laquelle la mondialisation de l’économie déboucherait automatiquement sur un monde plus démocratique et plus pacifique.

Face à cette multitude de nouveaux phénomènes politiques, deux réactions se font jour. D’une part, l’optimise libéral (les ressources sont infinies, les peuples se réconcilient progressivement par le commerce et le développement de la démocratie et du droit). D’autre part le pessimisme souverainiste, la clôture nationaliste, religieuse voire raciale (épuration ethnique), ou la clôture des civilisations (un sociologue américain, Huntington, parle de choc des civilisations).

L’idée que je soutiendrai est différente. Il me semble que, comme dans la sphère économique, on peut penser que la régulation politique n’est plus possible au niveau des simples alliances d’État (qui a débouché, entre parenthèses, sur deux terribles guerres mondiales) et qu’elle n’est pas encore possible, à supposer qu’elle le soit un jour, au niveau mondial (vous savez dans quel État de faiblesse se trouve l’ONU : la gouvernance mondiale est loin d’être une réalité, on l’a vu récemment dans la lamentable conférence Durban II). J’essaierai de montrer, à la fin de cet exposé, que l’Europe cherche une voie entre ces deux régulations, c’est-à-dire qu’elle peut être une puissance normative.

Venons-en maintenant à l’Union européenne.

 

 

La régulation au niveau de l’Union européenne

 

Revenons à la première sphère, celle de l’économie.

La régulation économique mondiale existe bel et bien. Mais je voudrais monter qu’elle ne suffit pas, aussi bien du point de vue de l’intérêt que du point de vue de ce que j’appellerai les valeurs (du point de vue de la morale, pour envoyer un vieux mot).

Du point de vue de l’intérêt, la régulation pensée au niveau des grands ensembles régionaux comme l’Union européenne, est une nécessité pour la survie. Je rappelle que c’est pour survivre que les États européens ont mis sur pied à la fin de la Seconde Guerre mondiale une union économique et monétaire, construction qui d’ailleurs est loin d’être achevée (l’UE est devenue la première puissance économique et commerciale mondiale, mais la fiscalité ou le droit social, entre autres exemples, ne sont pas encore unifiés).

L’intégration européenne n’est cependant pas seulement une question d’intérêt, c’est aussi une question de valeurs. L’État national, face aux phénomènes de la mondialisation, joue certes encore son rôle de redistributeur, pour assurer une certaine solidarité, mais il peut de moins en moins le jouer seul (pensez à l’impuissance des États face aux licenciements dus à la délocalisation d’une entreprise étrangère). Une tentation apparaît alors, celle de réagir en sacrifiant cette solidarité, pour attirer le maximum d’emplois et de flux financiers (avec quelquefois, pour certaines régions, en Italie ou Espagne par exemple, la tentation de quitter l’État national parce qu’on est plus riche et qu’on ne veut pas participer à la solidarité). C’est ici qu’intervient l’Europe, pour organiser la solidarité à un niveau supérieur, cela parce que les pays européens ont une tradition sociale forte, une tradition de solidarité (la protection sociale n’est nulle part plus forte qu’en Europe). De même, elle a une forte tradition dans ce qu’on appelle les « préférences collectives non marchandes », par exemple un intérêt fort pour le développement durable, pour la qualité de l’alimentation, etc. On résume souvent l’ensemble de ces valeurs par l’expression un peu vague « économie sociale de marché ».

Disons-le autrement : l’Union européenne s’est construite sur un double refus : celui du protectionnisme et celui d’un monde non régulé, débouchant sur la domination des plus forts et l’écrasement des identités régionales et nationales.

Pour justifier cette affirmation, il faudrait rappeler tout le passé de l’Union européenne, ou même simplement son passé récent (le dernier élargissement) et tout son présent. Je n’ai évidemment pas le temps de le faire. Je voudrais m’en tenir à deux remarques.

 

(1) La première remarque est que l’on peut juger diversement l’action de l’Union depuis le début de la crise économique que nous traversons. Vous connaissez le débat autour de l’approche d’Obama et de celle des Européens, débat qui montre que les Européens sont désormais devant un défi, dans la mesure où les Américains ont désormais un objectif voisin (une mondialisation plus régulée) mais qu’ils y vont par des voies assez différentes. Je n’ai évidemment pas la compétence requise pour dire si les reproches qui sont faits à l’Union européenne, essentiellement celui de ne pas intervenir de manière assez énergique pour relancer la finance et l’économie et restaurer la confiance (les économistes sont eux-mêmes très partagés). Par contre, il y a quelque chose qui me semble peu contestable, c’est, au dernier G 20, la forte impulsion que l’Union européenne a donnée pour améliorer des outils de régulation existants, à tel point que Barroso n’a pas tort de dire qu’on retrouve dans le communiqué final du G 20, à côté de fortes mesures à court terme de relance économique, d’un fort stimulus fiscal mondial, sur lesquels ont insisté les Américains, de très nombreuses mesures inspirées par l’Union européenne, parfois mot pour mot (la coordination des systèmes de supervision financière nationaux et européens ; la création du Conseil de Stabilité Financière, qui va prendre la suite du Forum du même nom, Conseil qui va collaborer avec le FMI pour surveiller les risques macroéconomiques ; la surveillance des « fonds spéculatifs d’importance systémique » ; le contrôle des paradis fiscaux ; l’engagement en faveur du développement durable, d’une low carbon economy ; le souci de soulager les pays émergents et en développement…). Un commentateur anglo-saxon, a priori peu favorable à l’Union européenne, a écrit récemment dans le dernier numéro de The European Voice que le renforcement du FMI, par exemple, « is a diplomatic victory for the EU and its long-term committment to internationalism ». Et en effet je crois que l’Union européenne est en train, plus sans doute que l’Amérique d’Obama (dont le système de régulation financière, par exemple, est peut-être encore plus balkanisé que le nôtre), de montrer la voie en essayant de faire triompher au niveau mondial ce qu’elle a mis en place ces dernières années au niveau du continent européen. Je rappelle en effet que ces mesures du G 20 ont été précédées ou sont parallèles à des mesures proprement européennes de régulation du système financier et économique (je vous renvoie au récent rapport du Groupe Larosière, qui a été très bien accueilli par la Commission, rapport qui préconise une profonde révision de la macrosupervision des institutions financières transfrontalières, en gros un système européen de supervision sous forme de réseau décentralisé, et un Conseil européen des risques systémiques ; je vous renvoie aussi aux mesures actuelles d’encadrement des hedge-funds ; aux Fond européen d’adaptation à la mondialisation et au Fond social européen, qui ont pour objectif de venir en aide aux travailleurs victimes de fermetures d’entreprises ; je vous renvoie aussi au sommet sur l’emploi de Prague, ce mois-ci…).

L’Europe n’est donc pas le cheval de Troie d’une mondialisation dangereuse, comme certains le pensent, c’est la mondialisation qui appelle l’Europe comme un ensemble d’institutions régulatrices. Comme le dit Philippe Moreau-Defarges[1], « la régionalisation est portée par la mondialisation » (la régionalisation au sens de la constitution de grands ensembles économiques et politiques, comme l’Union européenne). Si l’Europe ne définit pas des normes, pour elle et pour le reste du monde, d’autres le feront à sa place, et ce seront sans aucun doute des normes moins justes.

On pourrait résumer tout cela en disant que notre tradition européenne nous amène à penser que nous pouvons conjuguer deux choses qui ne peuvent plus être conjuguées au niveau simplement national : l’efficacité – par un gouvernement économique capable de trouver la bonne mesure entre l’absence de régulation et la régulation qui étouffe et inhibe – et la justice, c’est-à-dire le maintien et le développement d’un haut niveau de protection sociale. De rares pays y sont arrivés isolément (la Suède) mais maintenant cela ne peut plus se faire qu’au niveau européen. Par exemple il est essentiel que l’Europe se préoccupe des travailleurs affectés par la mondialisation (délocalisations, restructurations) : politiques de formation, facilitation du déplacement géographique financé par les Fonds dont je viens de parler.

 

(2) Je voudrais faire une deuxième remarque, sur la régulation économique, plus brève, qui va peut-être vous surprendre : elle passe par le Parlement européen. Je dis cela parce que l’action du Parlement est peu visible, surtout en période de crise, où l’exécutif européen passe au premier plan. Je dis cela aussi, entre parenthèses, pour rappeler que les élections européennes sont un enjeu politique majeur pour les citoyens français. Vous savez que le pouvoir législatif, dans l’Union européenne, est très complexe : il s’agit d’un processus de co-décision (le législatif est double : Parlement et Conseil des Ministres). Cela veut dire que les orientations et décisions européennes, par exemple celles prises les 19 et 20 mars dernier, sont subordonnées aux débats et aux votes du Parlement (par exemple le déblocage des 5 milliards d’euros du budget européen qui financeront les projets énergétiques, ou bien les actes législatifs qui doivent concrétiser la réforme de la réglementation financière, ou encore les décisions dans le cadre de Solvency II – la régulation des compagnies d’assurances – ou encore les mesures récentes concernant les hedge funds, ou les agences de notation, etc.).

 

Venons-en à la sphère politique maintenant. J’ai dit tout à l’heure que l’Union européenne peut et doit devenir une puissance normative.

Elle doit devenir une puissance, d’abord, car, dans le monde multipolaire, il y a une taille critique. Face à des géants comme les USA, la Chine, l’Inde, la Russie et le Brésil bientôt, les pays européens ne pèsent plus en raison de leur faible population. Il faut qu’ils deviennent une puissance politique car un monde plus multipolaire que le monde de la deuxième moitié du XXe siècle, où il y avait seulement deux superpuissances, est sans doute un monde souhaitable, mais c’est un monde en même temps plus dangereux, où des États nations, dont certains sont belliqueux, s’affrontent (pensez à  la dissémination des armes nucléaires). C’est un monde aussi qui, comme le montre un théoricien politique américain, Robert Kagan, où certains pays rejettent de plus en plus ouvertement les valeurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme ou en donnent une interprétation très contestable (je pense à la Russie, à certains pays islamiques, à la Chine). C’est un monde aussi où la mondialisation a suscité un mouvement réactionnaire, au sens propre de retour en arrière, qui est l’islamisme fondamentaliste, qui veut détruire l’Islam tolérant, celui qui dialogue avec l’Occident, et qui veut instaurer des régimes totalitaires.

Dans un tel monde dangereux, les États européens doivent exister comme une puissance au milieu des puissances, même si du fait de leur histoire tragique ils sont animés par un idéal pacifique et s’ils cherchent, à long terme, à abolir la politique de la puissance. L’Europe doit donc avoir une politique étrangère et une politique de défense. Vous savez que cette politique n’est pas inexistante, qu’il y a eu depuis une vingtaine d’années des progrès importants dans le domaine de la politique étrangère et de la coopération militaire, mais que cette politique est encore insuffisante, que l’Europe ne parle pas assez d’une seule voix face à l’Iran, face aux problèmes du Moyen-Orient, face à la menace terroriste toujours présente, face aux drames comme ceux du Darfour (même s’il y a eu des progrès).

Mais là aussi la question n’est pas seulement une question d’intérêt, c’est une question de valeurs. L’Union européenne ne doit pas seulement devenir une puissance, elle doit devenir aussi une puissance normative.

En effet, chaque fois que l’Europe se tait, parce qu’elle ne parvient pas à mettre sur pieds les structures et les politiques qui permettraient de lui donner une identité forte, ce qui se perd, c’est ce qu’un spécialiste de politique français de l’IEP de Paris, Zaki Laïdi, a nommé « la norme sans la force » (c’est le titre de son dernier ouvrage). L’idée centrale de ce livre est que l’Union européenne est la seule, parce qu’elle n’est pas un super-État, à pouvoir faire prévaloir la force de la norme, du droit, plutôt que la norme de la force, à l’inverse de ce que font trop souvent les superpuissances, les États-Unis, la Chine, la Russie, le Brésil et d’autres à venir, dont la politique ressemble souvent à celle qui a été la politique des Européens au XXe siècle : la Realpolitik, la politique unilatérale de la puissance. D’une certaine manière, les drames qui ont déchiré l’Europe (les deux guerres les plus épouvantables qu’a connues l’humanité, les deux systèmes totalitaires jumeaux, l’Holocauste et le goulag), ces drames nous ont appris que des rapports pacifiques peuvent exister entre des États partageant leur souveraineté et pouvant se développer et développer leur différence justement parce qu’ils acceptent de céder de leur souveraineté – et au-delà, que peuvent exister des rapports pacifiques entre Unions d’États partageant, au niveau mondial, leur souveraineté pour faire face aux défis globaux de notre monde. En ce sens, l’Union européenne, malgré toute sa faiblesse diplomatique et militaire, pourrait être un modèle, ce modèle dont rêvait Kant lorsqu’il envisageait une Société des Nations régie par le droit et non par la force, l’embryon d’un monde multipolaire composé d’Unions d’États souverains établissant entre elles des rapports de droit. Nous avons appris, nous Européens, à partager la souveraineté, à vivre à plusieurs, à intégrer dans notre droit national le droit européen, nous pouvons de ce fait davantage que d’autres accepter une gouvernance mondiale et montrer aux autres l’avantage d’une telle régulation des relations entre États, par la norme et non par la force (c’est-à-dire l’établissement de rapports pacifiques, négociés, volontaires, entre des États ou Unions d’États souverains, je pense en particulier à la reconstruction de l’ONU, qui est en bien mauvaise condition). Notre histoire nous a appris que des États peuvent s’unir et gouverner non par une transmission verticale d’ordres mais par une négociation permanente et multiforme entre de très nombreux agents (ce que l’on résume par le mot de gouvernance). Elle nous a appris que la légitimité n’est plus donnée, mais doit être à chaque instant justifiée. Elle nous a appris aussi à traiter sur un pied d’égalité les  États, grands ou petits, ce qui est quelque chose de radicalement nouveau dans les rapports entre États.

.

Dire cela, ce n’est pas faire de l’autosatisfaction, ni retomber dans un européocentrisme insidieux, c’est au contraire, je crois, appeler l’Union européenne à aller vers son futur, à affirmer le règne de la norme sans force, ce qui ne signifie pas, naturellement, adopter une position naïve et pacifiste (je répète que l’Union européenne a besoin d’armes et de soldats, qu’elle a besoin de se structurer au niveau militaire, qu’elle aura encore longtemps besoin de coordonner ses forces avec celles de son allié américain, qu’elle a besoin d’une doctrine militaire, car la force peut et doit être mise au service de la norme du droit – et elle est encore très loin d’avoir la puissance militaire suffisante).

Concrètement, il est important par exemple que face à la stratégie  de Ben Laden, l’Union européenne développe une politique de coopération avec sa rive Sud (l’Union pour la Méditerranée a des objectifs économiques, mais elle a aussi pour objectif de réparer les fossés creusés par la mondialisation). Je rappelle que l’Union européenne, plus généralement, est le premier contributeur au monde en matière d’aide publique au développement

 

Il est temps de conclure.

Je voudrais revenir sur l’idée que cette mission de l’Union européenne dont j’ai parlé n’est pas animée exclusivement par le souci de l’intérêt des Européens. Il ne faut pas mépriser l’intérêt : personne n’a envie de se laisser plumer ou envahir sans réagir. Mais lorsque les Européens, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ont décidé de construire l’Union européenne, c’était bien sûr par intérêt, pour survivre dans un monde dangereux, mais aussi pour réaliser des valeurs qui viennent du plus lointain de l’histoire occidentale, du christianisme et des Lumières. Les pères fondateurs de l’Union européenne ne perdaient pas de vue un vieux rêve, celui de Rousseau, de Kant, de bien d’autres, le rêve d’une Europe unie non pas seulement autour de l’intérêt économique et d’institutions politiques, mais aussi autour de valeurs communes (pas seulement les droits de l’homme, mais des valeurs proprement européennes, la solidarité entre régions pauvres et riches de l’Europe par exemple, ou le rejet de la peine de mort).

C’est en défendant ses valeurs que l’Union européenne peut contribuer à un meilleur équilibre du monde : au niveau économique un équilibre entre le marché laissé à lui-même et la trop forte régulation, au niveau de la politique internationale un équilibre entre la force (sans laquelle la justice n’est rien, comme le disait Pascal) et le droit. Et l’Union européenne ne pourra contribuer à cet équilibre que si elle trouve elle-même d’abord son équilibre, si elle définit ses frontières, la portée exacte de son pouvoir (savoir ce qui relève d’elle et des États souverains) et si elle réussit, malgré sa diversité, à parler d’une seule voix.

                                                                                   Serge Champeau, mai 2009

 

 

 

 


[1] La mondialisation, Que sais-je ?

 

 

 

Laisser un commentaire »

Aucun commentaire pour l’instant.

RSS feed for comments on this post. TrackBack URI

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

%d blogueurs aiment cette page :