LE FIL DES IDEES

19 octobre 2008

Les enjeux de l’Europe d’aujourd’hui

Filed under: Europe — Auteur @ 6:47
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Ce texte a été écrit d’une conférence que je ferai le 21 octobre devant un public de lycéens à Bordeaux, dans le cadre de L’Université de tous les savoirs.

Les enjeux de l’intégration économique, monétaire, sociale et politique de l’Union Européenne

Je viens vous parler des enjeux de la construction européenne à un moment où nous, Français, comme tous les autres Européens, comme tous les Américains, et finalement comme tous les habitants de la planète, nous sommes particulièrement inquiets et même dans le désarroi. Il y évidemment la crise économique mais aussi, au-delà, les problèmes écologiques, la menace terroriste, la guerre ou les risques de guerre avec certains pays, etc. Vous pourriez donc objecter qu’il y a plus urgent que de venir parler de l’Europe qui, vous le savez, se débat depuis deux ou trois ans dans des problèmes institutionnels qui n’intéressent pas grand monde, et qui, lorsqu’elle s’occupe des problèmes dont je viens de parler, semble divisée et impuissante.

Il me semble pourtant qu’il est urgent de parler de l’Europe, des enjeux de l’Europe. Un enjeu, vous le savez, c’est ce que l’on risque dans un jeu, ce que l’on peut gagner ou perdre. Or nous avons beaucoup à gagner ou à perdre avec l’Union européenne, selon la manière dont nous l’organiserons ou ne l’organiserons pas.

Je voudrais, en un peu plus d’une demi-heure, lancer le débat, d’abord en faisant quelques rappels historiques, puis en parlant du présent et du futur de l’Europe. Je me contenterai de donner trois exemples (dans le domaine de l’économie, de la démocratie et de la politique étrangère) pour attirer votre attention sur le lien entre les problèmes dont j’ai parlé et l’Union européenne.

Quelques rappels historiques

Je ne vais pas rappeler toutes les étapes de l’Union européenne depuis sa fondation, en passant par les élargissements et l’adoption des différents traités, jusqu’à la création de l’euro et les débats sur le traité de Lisbonne. Vous connaissez ces étapes par vos cours d’histoire et les plus âgés d’entre ont des souvenirs encore frais. Je voudrais seulement rappeler le contexte et la méthode de la construction de l’Union européenne.

Le contexte, vous le savez, c’est celui de la sortie de la Seconde Guerre mondiale et de ce qu’on a appelé la « guerre froide » qui a suivi, le conflit entre les démocraties libérales et les pays du bloc communiste.

A la sortie de la guerre, les démocraties européennes sont épuisées économiquement et, malgré leur victoire, politiquement affaiblies. Les pays de l’Ouest européen vont, avec l’aide des États-Unis, commencer à s’unir pour se reconstruire économiquement, pour se stabiliser politiquement et pour éloigner durablement le risque de guerre entre eux et avec l’Union soviétique. Ils comprennent qu’ils doivent s’unir, aller au-delà de la politique d’équilibre entre les puissances qui régnait depuis quelques siècles en Europe et qui a débouché sur la guerre. Ils comprennent, en d’autres termes, qu’ils doivent partager, dans certains domaines, leur souveraineté, transférer certaines compétences à un pouvoir commun, pour faire prévaloir un intérêt commun qui est plus que la somme des intérêts particuliers. C’est dans ce contexte que vont se construire les premières coopérations économiques entre pays européens et en même temps le premier noyau d’une union politique, car on ne peut évidemment pas coopérer sans prendre des décisions en commun. Vous connaissez la suite : l’émergence d’une union économique et d’un commencement d’union politique, puis plus tard d’un commencement d’union militaire, union qui progressivement s’est approfondie (pensez à la création de l’euro), élargie (à 27 membres aujourd’hui), démocratisée (pensez à l’élection au suffrage universel des députés du Parlement européen en 1979), avec toujours en horizon un vieux rêve, celui de Rousseau, de Kant, de bien d’autres, le rêve d’une Europe unie non pas seulement autour de l’intérêt économique et d’institutions politiques mais aussi autour de valeurs communes (pas seulement les droits de l’homme, mais des valeurs proprement européennes, la solidarité entre régions pauvres et riches de l’Europe par exemple, ou le rejet de la peine de mort).

Un mot, pour terminer ce premier point, sur la méthode de construction de l’Europe. Cette méthode n’a pas été une méthode démocratique. Dire cela, ce n’est pas insulter la mémoire des fondateurs de l’Europe. C’est observer que l’Europe s’est construite de haut en bas et à petits pas, par des débats et des décisions entre les gouvernements de pays démocratiques. Cette construction, que l’on pourrait qualifier de technocratique (bien que le mot soit un peu péjoratif et inapproprié, car il s’agit bien de décisions politiques) reflétait sans aucun doute les aspirations des peuples européens. Mais ceux-ci ne sont pas intervenus directement dans cette construction, Il serait vain de parler d’un « déficit démocratique » : le contexte historique exigeait cette construction, qui ne pouvait se faire à l’époque que par le haut.

Vous savez enfin que cette Europe ne s’est pas faite sans heurts, sans résistances, sans de nombreuses crises, qu’elle s’est faite en de nombreuses étapes, dont certaines heurtaient les tendances protectionnistes ou nationalistes. Mais malgré tout l’union s’est imposée progressivement comme une puissance économique, politique (avec des institutions complexes), dans une moindre mesure comme une puissance militaire, une puissance qui est reconnue comme telle par tous les autres pays, parfois comme un défi (par les États-Unis). Cette Union européenne, il est essentiel de comprendre qu’elle n’est pas un État fédéral, ni une simple alliance d’Etats, c’est une réalité politique inédite, difficile à penser : une union d’États souverains qui transfèrent pourtant certaines de leurs compétences à un pouvoir commun, qui acceptent de construire des politiques communes, dans des domaines de plus en plus nombreux (aujourd’hui : l’environnement, la protection du consommateur, la politique énergétique, l’immigration, etc.). Cette construction représente une grande rupture par rapport à la politique classique, celle des rapports de force entre États souverains (liés seulement entre eux par des traités, quelquefois des collaborations, mais sans union). Jean Monnet parlait à ce propos d’une « fusion des intérêts » qui dépasse le seul « équilibre des intérêts », d’un intérêt européen supérieur à la somme des intérêts nationaux (Mémoires, 371).

Le moment présent

Vous le savez, l’Europe de 2008 ne fait plus beaucoup rêver, ne suscite pas l’enthousiasme, parce qu’elle semble embourbée dans de nombreuses difficultés. J’en cite quelques-unes.

D’une part les problèmes institutionnels : l’Union européenne s’est élargie, mais en mettant la charrue avant les bœufs. A 27, on ne prend pas les décisions comme à 15. Les pays européens, bien conscient du fait, ont essayé de mettre au point des institutions plus efficaces, à la hauteur de l’élargissement qui venait d’avoir lieu et à la hauteur des nouveaux défis, dont je parlerai tout à l’heure. Vous savez qu’ils n’ont pas encore réussi à se mettre d’accord, même si cela ne paralyse pas l’Union (qui fonctionne selon le traité de Nice adopté il y a quelques années).

Il y a aussi le problème des frontières de l’Europe, au sens le plus large : les frontières géographiques, bien sûr (jusqu’où élargir l’Europe et sous quelle forme créer des partenariats avec les pays voisins ?) mais aussi ce que j’appellerai les frontières politiques (qu’est-ce qui doit relever exclusivement du niveau européen et qu’est-ce qui doit relever de chaque État, voire de chaque région ? c’est le problème de la subsidiarité, en d’autres termes).

Il y a enfin, et lié aux deux problèmes précédents, la difficulté à s’entendre sur des politiques communes à 27, cela à un moment où les problèmes dont je parlais tout à l’heure font apparaître la nécessité vitale de transférer certains d’entre eux au niveau européen. Pensez par exemple à la gestion des ressources de la mer : certaines espèces de poisson sont menacées, et les réponses au niveau de chaque État sont des réponses égoïstes et à courte vue (chaque pays protège ses pêcheurs). C’est pourquoi le traité de Lisbonne qui est en cours d’adoption ou d’abandon prévoyait que les ressources de la mer soient gérées encore plus qu’aujourd’hui au niveau européen. Pensez aussi à la nécessité d’une coordination pour juguler la crise financière et à la difficulté qu’il y a pour la mettre en œuvre (l’Irlande, puis d’autres pays, il y a quinze jours, a fait cavalier seul en annonçant qu’elle garantissait tous les placements dans ses banques en cas de faillite, avec pour objectif d’attirer les capitaux européens, anglais en particulier).

On pourrait multiplier les exemples, mais je crois que c’est inutile car chacun voit qu’aujourd’hui la mondialisation de l’économie et le décollage des pays émergents (Chine, Inde, Brésil, etc.) font naître tout un ensemble de problèmes économiques, sociaux, politiques, militaires, qui ne peuvent plus être traités uniquement au niveau national mais demandent à être traités en partie à un niveau supérieur. Nous en sommes là : ce qui caractérise la situation actuelle c’est un besoin urgent de coordination et coopération des pays européens (face à ces unités politiques puissantes que sont les Etats russe, chinois, indien, brésilien, américain…) et une certaine difficulté à trouver un point d’équilibre entre l’unité et la diversité, les décisions prises au niveau européen et les décisions prises au niveau national. On voit bien la complexité de la situation dans laquelle nous sommes si l’on pense au fait que les Français demandent à la fois plus d’Europe (pour réguler le système financier, pour lutter contre les inégalités et le chômage) et moins d’Europe (on accuse souvent Bruxelles de trop se mêler des affaires nationales).

Je voudrais, pour terminer, vous donner quelques exemples de ces enjeux, pour sortir des généralités auxquelles je me suis tenu jusqu’à présent.

Quelques enjeux de l’Europe d’aujourd’hui

Puisque les problèmes économiques sont au cœur de l’actualité, je commencerai par l’exemple de l’économie dans les sociétés complexes qui sont les nôtres. Les sociologues appellent société complexe une société qui, pour le dire de manière imagée, est une sorte de sphère composée de sphères (l’économie, la politique, la culture, la science, la religion, etc.). Ce qui fait la complexité de cette société, c’est que chaque sphère, comme le dit un grand sociologue allemand (Luhmann) a sa logique propre et qu’elle est souvent sourde à la logique des autres sphères : la culture ne veut pas entendre parler de contrainte budgétaire, l’économie ne veut pas entendre parler des conséquences écologiques, l’écologie parfois a tendance à oublier qu’il faut aussi que l’économie crée des emplois, etc. Et parmi ces sphères, il y une sphère particulière, la politique qui, du moins dans les pays démocratiques, ne dirige pas ces sphères mais cherche à les mettre en rapport, à rappeler à chacune les exigences de l’autre (en obligeant l’économie à tenir compte du réchauffement climatique, comme on l’a vu au moment du sommet de Grenelle). Mais il ne faut pas oublier que la politique est aussi une de ces sphères, qui a ses exigences propres aussi (un homme politique, quand il prend une décision, pense au bien commun, mais aussi à se faire réélire, car cela fait partie des règles du jeu politique, d’où souvent le manque de courage des hommes politiques).

Revenons à l’économie. L’économie est une sphère qui doit être indépendante (vous savez qu’on a fait, au XXe siècle, la très douloureuse expérience de l’économie dirigée, dans les pays totalitaires, qui a débouché sur une catastrophe économique). Mais elle doit être régulée, à un niveau qui ne peut plus être celui des États-nations et qui ne peut pas encore être encore le niveau mondial (malgré l’OMC, le FMI, et bien d’autres organisations de ce type). D’où l’importance du niveau intermédiaire, celui des grands ensembles économiques comme l’Europe. C’est à ce niveau que doivent être prises des décisions fines : ni trop de régulation, qui étouffe l’économie, ni pas assez, qui débouche sur des effets pervers (la crise financière que nous vivons). Pensez aux débats qui ont eu lieu, depuis début octobre, au niveau de l’Union européenne, sur les diverses manières de répondre à la crise des liquidités (faut-il un plan de refinancement des banques comme aux USA ? faut-il des règles plus strictes et une transparence plus grande pour réguler les marchés financier ? faut-il simplement une protection des épargnants ? vous connaissez les différences d’appréciation entre l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, pour ne prendre que ces trois pays).

Certes, vous pourriez me dire que l’Union européenne est déjà un espace où la régulation économique est plus forte que dans d’autres blocs politiques (la protection du consommateur, par exemple, est bien mieux assurée qu’aux Etats-Unis, en Chine ou ailleurs). La régulation européenne apparaît souvent comme un idéal pour d’autres pays. Mais il n’en demeure pas moins qu’elle a du mal, en ce moment, à être suffisamment réactive. Les Américains, parce qu’ils sont un État fédéral, ont pu réagir plus vite que nous face à la crise financière. Mais l’Union européenne agit quand même (les décisions prudentes de la BCE ont limité la crise financière, la Commission européenne est en train, pour le long terme, des règles d’encadrement des marchés financier et les 15 pays de la zone euro se sont mis d’accord le dimanche 12 octobre sur un plan d’action face la crise financière mondiale, comprenant une garantie des prêts interbancaires et un recours possible à une recapitalisation des banques) mais il est vrai aussi qu’elle agit parfois dans le désordre (comme en témoignent les divergences entre les gouvernements des pays de l’Union). Face à ces difficultés, deux réactions simplistes apparaissent : il y a ceux qui demandent, face aux difficultés de l’Union européenne, un retour à des mesures purement nationales (ce qui est évidemment impossible), et ceux qui demandent en sens inverse un passage à l’État fédéral (dont les opinions européennes ne veulent pas) ou une régulation mondiale encore plus utopique. L’enjeu de la construction européenne en matière monétaire et économique est là : arriver à trouver le juste milieu, la bonne régulation, ce qui suppose de bonnes institutions pour pouvoir prendre des mesures en commun (l’homogénéisation des systèmes de surveillance des banques, par exemple, ou celle des systèmes de garantie des épargnants). J’ai parlé d’enjeu, car il y a beaucoup à perdre et beaucoup à gagner. Si l’Europe ne parvient pas à s’entendre, sur la politique économique en particulier, si elle ne parvient pas à former un bloc économique cohérent face aux puissances économiques montantes, elle subira le sort de Venise dans les siècles passés : une plus ou moins lente régression économique, avec quelques beaux bijoux qu’on viendra visiter de Chine, d’Inde ou du Brésil, elle sera marginalisée, pour le plus grand malheur des Européens.

Fort heureusement, les dirigeants européens sont conscients de cela. Manuel Barroso déclarait dans le Figaro, il y a une quinzaine de jours « j‘ai déjà vu l’Union relever les défis auxquels elle était confrontée dans nombre de circonstances différentes et je suis donc convaincu qu’elle saura le faire une fois encore, si la volonté politique existe. Avec notre expérience combinant expertise technique et contrôle politique, je suis sûr que l’UE a beaucoup à offrir, tant à l’Europe elle-même qu’à un monde à la recherche d’un meilleur système de régulation des marchés financiers. La conférence internationale que le président de l’UE propose d’organiser rapidement est une excellente suggestion : nous avons vécu avec le système actuel pendant plus d’un demi-siècle, mais notre devoir envers ceux qui ont été frappés par la crise actuelle est de rechercher avec détermination les moyens qui nous permettront à l’avenir de garantir stabilité et prospérité ».

Je viens de parler du défi économique, je voudrais maintenant un autre défi, le défi démocratique. Le processus de construction de l’Union européenne, je l’ai dit tout à l’heure, s’est fait de haut en bas, mais il a progressivement engendré des institutions qui relèvent d’une autre logique et qui contribuent peu à peu à faire naître quelque chose qui n’existait pas à l’origine : un peuple européen. C’est en 1979 qu’a lieu la première élection du Parlement au suffrage universel direct. C’est en 1987 qu’apparaît la prise de décision, au Conseil des ministres, à la majorité qualifiée (et non à l’unanimité). Ce sont là des étapes essentielles, porteuses de promesse mais aussi de difficultés.

Jusqu’ici, en effet, les décisions européennes étaient différentes de celles qu’on prend dans une nation démocratique (elles étaient prises à l’unanimité et sans ratification parlementaire). Désormais elles ressemblent à celles d’une nation démocratique. L’élection du Parlement européen suppose un peuple européen, les décisions à la majorité qualifiée font des instances européennes une sorte de gouvernement supranational. Mais en même temps l’Union européenne n’est pas une nation, elle reste une institution intergouvernementale (en témoignent les réticences à prendre certaines décisions à la majorité et non plus à l’unanimité, en témoigne aussi le succès très limité des élections européennes : tout se passe comme si les Européens ne se pensaient pas encore européens, mais allemands, français, etc.).

Le deuxième défi est là : comment rendre plus démocratique, plus proches des citoyens, une Union européenne qui n’est pas un État, qui doit donc prendre ses décisions d’une manière qui ne peut pas être aussi démocratique que dans un État national. Je rappelle ce que certains d’entre vous savent sans doute : ce qui caractérise l’Union européenne, au niveau politique, c’est la double légitimité. On désigne par cette expression le fait que les décisions doivent être prises à la fois au Parlement, par les peuples européens réunis, et par le Conseil des ministres, représentant des États de l’Union. Elles doivent être prises à la fois par les représentants des peuples et par les gouvernements des peuples, ce qui est une situation inédite. Certains d’entre vous pensent peut-être que l’Union pourrait être plus démocratique, c’est-à-dire que les décisions pourraient être prises par le Parlement, comme dans un État-nation. Mais pensez au fait que s’il en était ainsi les petits pays (Chypre, l’Estonie, etc.) qui ont beaucoup moins de députés, seraient noyés dans les grands et perdraient tout poids politique. C’est la raison de ce système très complexe, la double légitimité, nécessairement moins démocratique qu’un État-nation.

Et pourtant l’Union européenne doit devenir plus démocratique. Vous voyez que dans la sphère politique, la complexité des problèmes est bien aussi grande que dans la sphère économique. Il faut trouver une réponse non simpliste. Les réponses simplistes c’est de dire : l’Union est un État, donnons-le pouvoir de décision aux députés européens ; ou bien, à l’inverse, ce n’est pas un État, donnons-le pouvoir aux chefs de gouvernements… Mais aucune de ces deux solutions ne fonctionnent. C’est pourquoi les Européens cherchent depuis quelque temps une voie moyenne, qui permette de rendre l’Union plus démocratique tout en respectant son originalité (la double légitimité). Le Traité de Lisbonne, en particulier, prévoit un renforcement des Parlements nationaux (davantage associés aux prises de décision prises par les instances européennes) et un renforcement du rôle des citoyens (à travers un plus grand rôle du Parlement européen, mais aussi directement, avec un droit d’initiative citoyenne).

Pour résumer ce deuxième point, je dirai qu’un des enjeux de l’Europe, c’est : comment les citoyens européens peuvent-ils s’approprier l’idée d’Union européenne et participer activement à sa définition et à son fonctionnement ? C’est un problème très délicat, comme tous les problèmes du monde contemporain (beaucoup plus délicat que comment prendre la Bastille, comment renverser un dictateur…). Que peut-elle faire, que pouvons-nous faire, pour que les citoyens se sentent directement concernés et soient associés d’une manière ou d’une autre à des décisions qui, souvent, les touchent directement, au plus près de leur vie quotidienne ? On peut le dire autrement : les citoyens européens ont jusqu’ici, comme le dit Renaut Dehousse, un grand juriste belge, ont eu beaucoup plus de droits que de pouvoirs : comment faire pour qu’ils aient davantage de pouvoirs ? Répondre à cette question est encore plus difficile que d’organiser la participation des citoyens au niveau national, tâche qui on le sait est déjà passablement difficile. Il n’y a pas de remède miracle.

J’ai cité deux problèmes : celui que pose le dysfonctionnement du système financier, celui que pose le fonctionnement insuffisamment démocratique de l’Union européenne. On pourrait multiplier les exemples, en parlant des politiques de l’immigration, du droit d’asile, de la lutte contre la drogue et autres trafics, de la lutte contre la cybercriminalité, ou encore les politiques de l’énergie, ou encore des problèmes écologiques comme celui du réchauffement climatique, ou encore des problèmes de la recherche scientifique, bref de très nombreux problèmes qui ne peuvent plus être résolus au niveau de l’État-nation. Mais je ne peux pas parler de tout cela en si peu de temps. Je me contenterai de parler d’un troisième problème, celui que pose la politique étrangère de l’Union européenne.

Nous vivons dans un monde plus multipolaire que le monde de la deuxième moitié d XXe siècle, où il y avait seulement deux superpuissances. Mais un monde multipolaire, aussi souhaitable soit-il, est un monde en même temps plus dangereux, où des Etats-nations, dont certains sont belliqueux, s’affrontent (pensez à la dissémination des armes nucléaires). C’est un monde aussi qui, comme le montre un grand politique américain, Robert Kagan, ou certains pays rejettent de plus en plus ouvertement les valeurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme (je pense à la Russie, à certains pays islamiques, à la Chine). C’est un monde aussi où la mondialisation a suscité un mouvement réactionnaire, au sens propre de retour en arrière, qui est l’islamisme fondamentaliste, qui veut détruire l’Islam tolérant, celui qui dialogue avec l’Occident, et qui veut instaurer des régimes totalitaires.

Là encore, l’UE se trouve dans une situation d’une grande complexité. Dans un tel monde dangereux, il faut exister comme une puissance au milieu des puissances, même si on est animé par un idéal pacifique et si l’on cherche, à long terme, à abolir la politique de la puissance. L’Europe doit donc avoir une politique étrangère et une politique de défense.

Chacun sait que cette politique n’est pas inexistante, mais qu’elle est très insuffisante, que l’Europe ne parle pas assez d’une seule voix face à l’Iran, face aux problèmes du Moyen-Orient, face à la menace terroriste toujours présente, face aux drames comme ceux du Darfour (même s’il y a eu des progrès). Or chaque fois que l’Europe se tait, parce qu’elle ne parvient pas à mettre sur pieds les structures et les politiques qui permettraient de lui donner une identité forte, ce qui se perd, c’est ce qu’un spécialiste de politique français de l’IEP de Paris, Zaki Laïdi, a nommé « la norme sans la force » (c’est le titre de son dernier ouvrage). L’idée centrale de ce livre est que l’Union européenne est la seule, parce qu’elle n’est pas un super-État, à pouvoir faire prévaloir la force de la norme, du droit, plutôt que la norme de la force, à l’inverse de ce que font les superpuissances, les États-Unis, la Chine, la Russie, le Brésil et d’autres à venir, dont la politique ressemble souvent à celle qui a été la politique des européens au XXe siècle : la Realpolitik, la politique unilatérale de la puissance. D’une certaine manière, les drames qui ont déchiré l’Europe (les deux guerres les plus épouvantables qu’a connu l’humanité, les deux systèmes totalitaires jumeaux, l’Holocauste et le goulag), ces drames nous ont appris que des rapports pacifiques peuvent exister entre des États partageant leur souveraineté et pouvant se développer et développer leur différence justement parce qu’ils acceptent de céder de leur souveraineté – et au-delà, que peuvent exister des rapports pacifiques entre Unions d’États partageant, au niveau mondial, leur souveraineté pour faire face aux défis globaux de notre monde. En ce sens, l’Union européenne, malgré toute sa faiblesse diplomatique et militaire, pourrait être un modèle pour l’humanité, ce modèle dont rêvait Kant lorsqu’il envisageait une Société des Nations régie par le droit et non par la force, l’embryon d’un monde multipolaire d’Unions d’États souverains établissant entre eux des rapports de droit. Nous avons appris, nous Européens, à partager la souveraineté, à vivre à plusieurs, à intégrer dans notre droit national le droit européen, nous pouvons de ce fait davantage que d’autres accepter une gouvernance mondiale et montre aux autres l’avantage d’une telle régulation des relations entre États, par la norme et non par la force.

Dire cela, ce n’est pas faire de l’autosatisfaction, ni retomber dans un européocentrisme insidieux, c’est au contraire, je crois, appeler l’Union européenne à aller vers son futur, à affirmer le règne de la norme sans force, ce qui ne signifie pas, naturellement, adopter une position naïve et pacifiste (l’Union européenne a besoin d’armes et de soldats, elle a besoin de se structurer au niveau militaire, elle aura encore longtemps besoin de coordonner ses forces avec celles de son allié américain, elle a besoin d’une doctrine militaire, car la force peut et doit être mise au service de la norme du droit – et elle est encore très loin d’avoir la puissance militaire suffisante). Ceci dit, l’Europe pourrait devenir, au niveau de la politique internationale, ce qu’elle est déjà au niveau des relations entre les États qui la composent. Une des dimensions du futur de l’Europe, c’est sans doute la possibilité de contribuer à un nouveau type de rapports entre les États et Unions d’États qui composent le monde, d’être un laboratoire de la régulation des rapports politiques, de contribuer à l’établissement de rapports pacifiques, négociés, volontaires, entre des États ou Unions d’États souverains (je pense en particulier à la reconstruction de l’ONU, qui est en bien mauvaise condition, comme vous le savez sans doute).

Je dirai, en conclusion de ce rapide exposé, que l’Union européenne peut contribuer à un meilleur équilibre du monde : au niveau économique un équilibre entre la libre entreprise et la régulation, au niveau politique un équilibre entre la nécessité de décisions intergouvernementales et la participation démocratique des peuples, au niveau de la politique internationale un équilibre entre la force (sans laquelle la justice n’est rien, comme le disait Pascal) et le droit. Et l’Union européenne ne pourra contribuer à cet équilibre que si elle trouve elle-même d’abord son équilibre, si elle définit ses frontières, la portée exacte de son pouvoir (savoir ce qui relève d’elle et des Etats souverains) et si elle réussit, malgré sa diversité, à parler d’une seule voix.

Certes, l’Europe ne fera pas à elle seule l’équilibre du monde. Elle a dirigé le monde, mais cette époque est révolue. L’émergence de la Chine, par exemple, est à mes yeux un événement fondamental et réjouissant (même si nous devons aider la Chine à devenir plus démocratique). Je pense que les Français sont beaucoup trop frileux et grincheux à l’égard de la Chine et de tous les pays émergents, ils ont des réactions de petits vieux, même s’ils sont parfois jeunes. L’Europe, donc, ne fera pas à elle seule l’équilibre du monde à venir, et c’est tant mieux, mais elle peut y contribuer, et si elle n’y contribue pas, il y a toutes les chances pour que le monde à venir y perde beaucoup, qu’il soit plus violent et moins régulé. Et surtout, ni nous ne contribuons pas à l’équilibre du monde, nous n’existerons plus et d’autres feront le travail à notre place.



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