LE FIL DES IDEES

25 mars 2008

Démocratiser la démocratie

Résumé de mon intervention à la table ronde organisée en mai 2008 à l’Institut Cervantes de Bordeaux (Daniel Innerarity, Pierre Rosanvallon et Serge Champeau: Démocratiser la démocratie).

Démocratiser la démocratie est un mot d’ordre qui peut s’entendre en trois sens.

On peut l’entendre en un sens radical, pour réactiver, face au constat d’une certaine crise de la démocratie représentative, la tradition, toujours vivante en France, de la démocratie directe. Cette tradition politique a été théorisée, après le reflux de l’anarchisme et du marxisme, par certains défenseurs de la démocratie délibérative ou participative[1] qui, à la fin du XXe siècle, ont opposé au libéralisme politique une sorte d’hyperdémocratisme (cela au niveau du pouvoir national, européen et mondial, et aussi au niveau du pouvoir dans les institutions non directement politiques, l’entreprise par exemple).

Au niveau national : avec la pratique des coordinations spontanées et des mouvements de rue contre les décisions de la démocratie parlementaire.

Au niveau européen : avec la critique des circuits indirects et complexes de la démocratie européenne et l’insistance sur la nécessité des référendums (comme on l’a vu récemment avec le Traité de Lisbonne).

Au niveau mondial, avec la critique des traités entre les États-nations et la revendication d’une démocratie mondiale, par-dessus la tête des États souverains (Held, Archibugi).

Enfin au niveau des institutions non étatiques (l’entreprise, l’école, la famille, l’Eglise), avec la revendication d’une démocratisation de ces institutions.

Cette première interprétation de « démocratiser la démocratie » a suscité les critiques des conservateurs qui lui ont opposé une seconde interprétation, dont je vais parler. Mais je crois qu’on pourrait tout aussi bien dire que cette deuxième interprétation a suscité la première, tant ces deux interprétations sont solidaires l’une de l’autre et se nourrissent réciproquement.

Au sens conservateur, le mot d’ordre Démocratiser la démocratie vise seulement à parachever la démocratie représentative telle qu’elle a été élaborée par les théoriciens libéraux du XIXe siècle. Dans cette perspective, la première interprétation, l’interprétation radicale, repose sur une profonde méconnaissance des exigences de la représentation. Elle n’est que le symptôme d’un refus nostalgique de celle-ci.

Les conservateurs n’ont pas de mal à montrer que la démocratie proprement moderne est une démocratie représentative et à critiquer la nostalgie de la démocratie directe. Ils n’ont pas de mal non plus à dénoncer le rationalisme utopique et abstrait des théories de la démocratie délibérative ou participative (qui supposent des citoyens tous également intéressés par la politique et ayant des capacités cognitives égales). Ils n’ont pas de mal encore à démontrer que le déficit démocratique est inhérent à la démocratie représentative[2] (a fortiori à une représentation encore plus indirecte comme celle de l’Europe). Ils n’ont pas de mal enfin à démontrer que l’extension mécanique de la démocratie à toutes les institutions (l’entreprise, l’Église) ne respecte pas l’autonomie de chacune de ces institutions, le type de gouvernement qui lui convient (qui peut et doit d’ailleurs intégrer plus ou moins une dimension démocratique).

Je n’insisterai pas sur cette critique conservatrice, je dirai simplement que je crois que les conservateurs ont raison d’interpréter la première interprétation, l’interprétation radicale, comme un symptôme de refus, explicite ou non, de la forme moderne de la démocratie, c’est-à-dire de la démocratie représentative. Ce mot d’ordre n’est pas seulement un symptôme de la crise de la démocratie représentative ou des insuffisances de celle-ci. On peut penser que cette deuxième existerait même dans une démocratie représentative parfaite (la difficulté à accepter la représentation me paraît un trait constant et inéliminable des démocraties représentatives).

Il me semble enfin qu’il est possible de donner un troisième sens, que j’appellerai libéral, à ce mot d’ordre en rappelant, avec les conservateurs, que la démocratie représentative n’est pas une perversion ou un pis-aller (comme le pensent trop souvent les radicaux) mais en rappelant aussi, avec les radicaux, que l’idéal de la démocratie représentative ne se réduit pas à l’exercice des droits politiques classiques (comme le pensent les conservateurs), qu’il implique une participation effective des citoyens bien au-delà du vote et qu’il exige aussi, aujourd’hui, l’intégration, sous des formes nouvelles, de tous ceux que la complexité du processus politique tend à exclure. Alexis de Tocqueville a, dans De la démocratie en Amérique, formulé cet idéal dans une formule qu’il faut aujourd’hui prendre au sérieux en lui donnant un nouveau contenu : « l’extrême démocratie prévient les dangers de la démocratie »[3].

Dans cette perspective, démocratiser la démocratie, c’est prendre au sérieux la démocratie représentative, c’est ne pas oublier que la démocratie moderne est représentative mais aussi que la représentation moderne est démocratique, comme le dit Nadia Urbinati.

Je me contenterai d’un exemple, celui de la représentation, en France, des jeunes en général (qui sont plus qu’ailleurs victimes du chômage, de l’échec scolaire, de la crise du logement, de la précarité salariale) et, plus particulièrement, de la représentation des jeunes français des quartiers défavorisés, issus de l’immigration. Cette exclusion des jeunes des circuits sociaux et politiques engendre des formes d’expression politique primaires, antidémocratiques, voire violentes. C’est pourquoi nous devons faire un grand effort d’imagination, non seulement au niveau de la société civile mais aussi au niveau proprement politique (en examinant de près le découpage électoral, qui peut favoriser certains groupes et en défavoriser d’autres ; en encourageant publiquement les débats et forums entre les jeunes, y compris par la mise en place publique de médias spécifiques ; en envisageant la mise en place d’instances consultatives de jeunes créées à l’initiative des Régions, de l’Assemblée nationale ou du Sénat). Autant la représentation proportionnelle des partis me semble, dans le contexte français, une idée contestable et dangereuse, autant il me semble nécessaire d’assurer la prise en compte des intérêts des jeunes par une présence réelle de ceux-ci dans les instances politiques, comme cela a été fait pour les femmes avec la parité, pour corriger une inégalité politique criante.

Comme le dit Michael Walzer dans son dernier livre, les exclus sont ceux qui sont expulsés de toutes les sphères de justice à la fois, la sphère économique, celle de l’éducation, celle du welfare state, celle de la politique aussi. Et la lutte contre l’exclusion passe par une réintégration dans toutes ces sphères à la fois, en commençant peut-être par celle de la politique, qui permet aux exclus de se faire entendre : « L’inclusion commence avec la citoyenneté, et cette inclusion est une valeur qui, lorsqu’elle est reconnue dans la sphère de l’activité politique démocratique, peut alors se répandre dans l’ensemble des autres sphères ».


[1] Je simplifie car Habermas, Thompson et Gutmann, Cohen, prennent soin d’articuler la délibération et la représentation.

[2] Larry Siedentop, in Visions d’Europe (page 93)

[3] Tocqueville Pléïade, I, 292

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