LE FIL DES IDEES

27 février 2008

Europe : chance ou contrainte (II)

…suite de l’intervention « Europe : chance ou contrainte » (mai 2008, Marsac, Festival des lycéens et apprentis européens)

(2) Venons-en au deuxième point. On vient de voir que l’Union européenne invente un nouvel exercice du pouvoir à l’intérieur de l’Europe. Elle invente aussi un nouveau rapport des pays européens avec leur extérieur, avec les autres pays souverains du monde. Un spécialiste de l’Europe, professeur à l’IEP de Paris, Zaki Laïdi, parle, à propos de la politique internationale de l’Europe, de « la norme sans la force ». L’expression est très juste, elle désigne une nouvelle conception de la puissance. L’idée de Laïdi est que l’Union européenne est la seule, parce qu’elle n’est pas un super-État, à pouvoir faire prévaloir la force de la norme plutôt que la norme de la force, à l’inverse de ce que font les superpuissances, les États-Unis, la Chine, la Russie, et d’autres à venir, dont la politique ressemble souvent à celle qui a été la politique des Européens au XXe siècle : la Realpolitik, la politique unilatérale de la puissance. D’une certaine manière, les drames qui ont déchiré l’Europe (les deux guerres les plus épouvantables que l’humanité a connues, les deux systèmes totalitaires jumeaux, l’holocauste et le goulag), ces drames nous ont appris que des rapports pacifiques peuvent exister entre des États partageant leur souveraineté, pouvant se développer et développer leur différence justement parce qu’ils acceptent de céder de leur souveraineté. Ils nous ont appris, au-delà, que peuvent exister des rapports pacifiques entre Unions d’États partageant, au niveau mondial, certaines compétences, cela pour faire face aux défis globaux de notre monde. En ce sens, l’Union européenne, malgré sa relative faiblesse diplomatique et militaire actuelle, pourrait être un modèle pour l’humanité, ce modèle dont rêvait Kant lorsqu’il envisageait une Société des Nations régie par le droit et non par la force, l’embryon d’un monde multipolaire d’Unions d’États souverains établissant entre eux des rapports de droit. Nous avons appris, nous Européens, à partager la souveraineté, à vivre à plusieurs, à intégrer dans notre droit national le droit européen, nous pouvons de ce fait davantage que d’autres accepter une gouvernance mondiale et montrer aux autres l’avantage d’une telle régulation des relations entre États, par la norme et non par la force.

Il ne faut pas, évidemment, faire de l’autosatisfaction, ni retomber dans un européocentrisme insidieux. Il ne faut pas non plus être angélique, il ne faut pas oublier que l’Union européenne a besoin d’armes et de soldats, qu’elle a besoin de se structurer au niveau militaire, qu’elle aura encore longtemps besoin de coordonner ses forces avec celles de son allié américain (dans le monde tel qu’il est, la force peut et doit être mise au service de la norme du droit). Mais on peut penser que l’Europe peut devenir, au niveau de la politique internationale, ce qu’elle est déjà au niveau des relations entre les États qui la composent, un espace d’avant-garde, celui de la régulation volontaire et négociée des rapports entre États. Mais elle ne sera pas cela par un hasard heureux, ni par une loi nécessaire de l’histoire : elle ne le sera que si vous voulez la construire comme une puissance pacifique faisant triompher des valeurs universelles.

(3) J’en viens au troisième point. L’Union européenne est également une chance face aux grands défis que la mondialisation de l’économie pose aujourd’hui à nos vieux pays (qui sont aussi des pays vieux). Cette mondialisation, c’est au départ une chance, une possibilité que les hommes ont choisie pour dépasser des contraintes comme le sous-développement et son cortège de maux. C’est un vaste mouvement économique et culturel, qui a commencé à la fin du XIXe siècle, qui se poursuit et s’accélère aujourd’hui et qui est à l’origine, à la fois, de grands progrès et de grands problèmes, c’est-à-dire de nouvelles contraintes. Les progrès, vous les connaissez : il suffit de penser à la Chine et à l’Inde d’aujourd’hui, ou encore au Brésil, de les comparer à ce qu’ils étaient il y a trente ans, tant au niveau économique que politique (même si, en Chine, on est encore loin de la démocratie). Les problèmes, vous les connaissez aussi : d’une part les dégâts écologiques induits par cette croissance économique sans précédent dans l’histoire humaine (le réchauffement climatique, par exemple), d’autre part la croissance des inégalités, à l’intérieur de chaque pays et entre les pays, qui accompagne le développement de la richesse et du bien-être, ou encore la difficulté à gérer des problèmes délicats comme l’immigration, clandestine ou légale, ou encore le problème que pose l’existence des nouveaux trafics (prostitution, drogue, mafias diverses), ou celle du terrorisme.

Tous ces problèmes ne peuvent plus être traités au niveau de l’État-nation. Car ces problèmes n’ont pas de frontières (les mafias, par exemple, sont internationales et il est évident qu’une police et une justice nationales ne peuvent pas grand-chose contre elles). Ils sont traités partiellement au niveau international (au niveau des grandes institutions comme l’OMC, l’OMS, l’UNESCO, etc.). Mais le lieu où ils sont actuellement traités de la manière la plus efficace est l’Union européenne. Ces problèmes sont en effet des contraintes, qui sont autant d’effets pervers engendrés par une chance, une opportunité que l’homme a exploitée en créant des institutions efficaces (les systèmes économiques fondés sur la science et la technique). Ces problèmes appellent des créations nouvelles, de nouvelles institutions pour réguler la mondialisation. Or l’Union européenne, qui est née d’un souci de coopération économique, qui a développé de nombreux outils de régulation (pensez à la récente condamnation de Microsoft, pour abus de position dominante, par l’autorité européenne chargée de la concurrence), est particulièrement bien placée pour montrer la voie que l’on pourrait suivre pour s’attaquer à ces problèmes et les résoudre.

Voyez, depuis deux ans, les efforts très importants que fait l’Union européenne en matière d’environnement (programme Reach pour l’industrie chimique, engagement à réduire la production de CO2 d’au moins 20% d’ici 2002, et même plus si d’autres pays non européens s’engagent résolument dans la voie de la réduction). Voyez également les efforts faits par l’Union européenne pour arriver à définir une politique commune d’immigration (pour mettre en place une immigration contrôlée, avantageuse pour les immigrés comme pour les Européens : projet de carte bleue européenne – un peu l’équivalent de la carte verte américaine ; politique européenne de contrôle aux frontières avec l’Afrique, le Moyen-Orient et le monde slave ; politique d’aide au développement de ces pays, etc.). C’est un des grands défis de l’Union européenne : inventer une politique d’intégration des immigrés, qui ne soit ni le melting pot à l’américaine, ni le multiculturalisme à l’anglaise, ni l’intégration républicaine à la française, solutions qui ont toutes échoué partiellement. Voyez aussi la mise en place, avec le Traité de Lisbonne, d’un espace de coopération policière et judiciaire pour lutter contre les trafics, les mafias et le terrorisme (mandat européen, bases de données européennes, etc.).

Ces problèmes sont des chances pour l’Union européenne, au sens où ils demandent un grand effort pour être résolus, une volonté de sortir des solutions toutes faites – qui sont souvent des ornières – un grand effort de créativité. Dire que l’Union européenne est une chance, le dire à vous qui n’avez pas vingt ans, ce n’est pas vous dire que vous devez l’accepter telle qu’elle est, vous estimer heureux, ne pas vous plaindre. C’est dire qu’il y a un énorme effort à faire, pour continuer en transformant et améliorant, que c’est à vous de vous emparer de manière créatrice de ces possibilités qui s’ouvrent à vous. Cette chance, vous le voyez, n’est pas seulement un hasard heureux, ce n’est pas seulement une occasion dont on pourrait profiter, c’est aussi un fardeau, un lourd travail auquel il faut s’atteler, car il reste bien du pain sur la planche, comme on dit en français.

J’ajouterai une dernière chose : l’Europe, qui est une chance – on vient de voir en quel sens – peut nous permettre, je l’ai dit, de dépasser des problèmes qui sont autant de contraintes pour nous. Mais c’est aussi une contrainte, mais cette fois au bon sens de ce terme. Car une contrainte, ce n’est pas nécessairement ce qui vous maintient à l’étroit, vous empêche d’agir. J’ai dit au début que la contrainte c’est aussi l’obligation juridique ou morale. Certes, il y a de mauvaises obligations. Mais il y aussi de bonnes obligations, celles que l’on se donne, pour être libres, comme le dit Rousseau, en obéissant aux lois qu’on se prescrit.

En ce sens, l’Union européenne est aussi une bonne contrainte pour chacun des pays de l’Union et pour chaque Européen. Elle nous oblige à tenir compte des autres pays dans la définition de nos politiques, elle nous oblige à inventer, à changer nos habitudes, à nous décentrer (la France, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, n’est plus le centre du monde). Il peut parfois nous en coûter d’avoir à renoncer, pour obtenir d’autres avantages, à ce qui nous paraît faire partie de notre identité (avoir à tenir compte de la réglementation européenne dans le secteur de la pêche, par exemple, pour éviter la destruction des stocks de poissons). Mais c’est une bonne contrainte, un peu l’équivalent de celle qu’un individu se donne lorsqu’il arrête de fumer ou lorsqu’il décide de respecter les autres.

Je terminerai en disant que l’Union européenne est notre chance, c’est-à-dire notre responsabilité, la bonne contrainte que nous devons nous donner pour vivre demain dans un monde meilleur.

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