LE FIL DES IDEES

27 février 2008

Europe : chance ou contrainte (I)

Résumé de mon intervention devant l’assemblée des lycéens européens du Festival des Lycéens et apprentis (Marsac, mai 2008).

Les Français et les autres Européens parlent souvent de l’Union européenne comme s’il s’agissait d’une chance ou d’une contrainte. On entend dire : « quelle chance que nous soyons en Europe, nous ne nous battons plus entre nous comme dans d’autres régions du monde » ou « quelle chance que nous ayons, grâce à l’Union européenne, une monnaie commune, sans l’euro la France aurait déjà dû dévaluer depuis longtemps, en raison de sa dette ». On entend dire aussi « l’euro fort est une contrainte qui handicape lourdement l’industrie française » ou bien encore « les règlements européens sont une contrainte insupportable pour les chasseurs de palombe, l’Europe finira même un jour par interdire la corrida ».

Avant de voir si l’Union européenne est une chance ou une contrainte, il me paraît nécessaire de bien comprendre ces termes. Une chance, ce n’est pas seulement un heureux hasard, un cadeau qui tombe du ciel, comme on dit (par exemple un trésor qu’on découvre en piochant dans son jardin). Ce n’est pas non plus seulement ce qu’on saisit au vol (Aristote donne cet exemple : vous allez au marché et vous rencontrez par hasard quelqu’un qui vous doit de l’argent, vous en profitez pour essayer de récupérer la somme due). Dans l’idée de chance, il y a encore autre chose, comme on le voit bien dans l’expression française égalité des chances. L’égalité des chances, ce n’est pas que chacun soit égal devant les heureux hasards, ce n’est pas que chacun puisse également attraper les chances au vol, c’est que chacun ait les mêmes possibilités d’agir de manière créatrice, que personne ne soit contraint par son origine sociale, que s’ouvre devant chacun, grâce à l’éducation qui lui a été offerte, la possibilité de définir et de réaliser de manière personnelle son projet de carrière et de vie. Pour bien comprendre ce qu’est la chance en ce sens, il suffit de se reporter à d’autres langues que le français, qui souvent utilisent plusieurs mots (l’anglais a les mots luck, chance et opportunity – par exemple dans l’expression equality of opportunity – pour désigner les trois sens du mot chance dont je viens de parler).

Quant à la contrainte, c’est ce qui vous met trop à l’étroit, comme on dit, c’est une gêne, voire une violence, qui est un obstacle à votre liberté de mouvement, d’action, de pensée. Cela peut être aussi l’obligation juridique ou morale. On y reviendra.

Ce rapide éclaircissement peut nous permettre de parler un peu de l’origine de l’Union européenne. Vous imaginez bien que l’on n’a pas trouvé l’Europe par un heureux hasard, qu’on n’a pas non plus attrapé l’Europe au vol comme on saisit une chance. L’Europe n’ pas est née non plus de manière inéluctable, comme une nécessité découlant d’une loi de l’histoire. Elle est née, après la Seconde Guerre mondiale, de l’effort créateur de quelques grands hommes politiques européens et des peuples qui les soutenaient. Et cet effort créateur a pu avoir lieu parce qu’une possibilité apparaissait parmi des peuples qui étaient dans un terrible état de contrainte : les malheurs de la guerre, les millions de morts, l’holocauste, les destructions innombrables, en particulier celle de l’appareil économique.

Comment avait-on pu en arriver là, à cet extraordinaire recul de la civilisation ? Là encore, pourrait-on dire, par un mélange de chance et de contrainte. La chance, c’était le développement, sur les ruines de l’empire chrétien, de la liberté des peuples, la naissance de ce que l’on a nommé depuis les États-nations : les royaumes de France ou d’Angleterre, la démocratie américaine au XVIIIe siècle, l’Allemagne et l’Italie au XIXe siècle … Ces États-nations sont nés de l’effort créateur des peuples, résolus à n’obéir qu’à eux-mêmes, à être autonomes. Et cet État-nation, vous le savez, a été, dans le meilleur des cas, le cadre ou a pu se développer la démocratie. Mais, comme souvent dans les actions humaines, une chance s’accompagne de ce que les sociologues appellent des effets pervers, des conséquences que l’on n’a pas su prévoir ou éviter. Ces conséquences néfastes, dans le cas de l’État-nation, ce fut le développement du nationalisme et son cortège de guerres et de malheurs, en particulier les deux guerres mondiales, les plus terribles que l’humanité ait connues.

Si l’on revient à la fin de la Seconde Guerre, les hommes politiques qui ont créé l’Union européenne se trouvaient devant des contraintes qui pouvaient apparaître insurmontables. Ces contraintes ne dictaient aucune solution, même si toutes les solutions n’étaient pas toutes également praticables ou pas toutes aussi bonnes les unes que les autres. Grâce aux Etats-Unis, qui voulaient reconstruire l’Europe, les pays européens ont choisi une voie étroite et courageuse. Il y avait d’un côté les démocraties européennes épuisées économiquement et, malgré leur victoire, politiquement affaiblies, de l’autre les pays vaincus, en ruine et, en face, la menace soviétique. Devant cette situation, les dirigeants européens ont pris conscience qu’ils devaient s’unir pour se reconstruire économiquement, pour se stabiliser politiquement, pour éloigner durablement le risque de guerre entre eux et pour éviter une troisième guerre mondiale, celle avec l’Union soviétique. Ils ont pensé qu’il fallait aller au-delà de la traditionnelle politique d’équilibre entre les puissances, qui n’avait pas permis d’éviter les guerres, ils ont pensé qu’ils devaient partager, dans certains domaines, leur souveraineté, pour faire prévaloir un intérêt commun. Jean Monnet, dans ses Mémoires, parlait à ce propos d’une « fusion des intérêts » qui dépasse le seul « équilibre des intérêts », d’un intérêt européen supérieur à la somme des intérêts nationaux.

Cette Union a commencé, vous le savez, par être une union économique, autour du charbon, de l’acier et de l’énergie atomique, au début des années cinquante. Mais comme, pour coopérer économiquement, il fallait ensemble des décisions, les peuples européens ont commencé en même temps à construire les rudiments d’une Europe politique, les ancêtres des institutions que vous connaissez maintenant (la Commission européenne, par exemple, puis plus tard le Parlement). Ils ont commencé à parler aussi d’une Europe de la défense, même si celle-ci a eu du mal à se concrétiser.

Un vieux rêve a donc commencé à prendre forme, celui de Rousseau, de Kant, de bien d’autres, le rêve d’une Europe unie non pas seulement autour de l’intérêt économique ou de la défense (ce qui est déjà beaucoup), non pas seulement autour d’un début de gouvernement européen (ce qui est plus encore), mais aussi et surtout autour de valeurs communes, aussi bien des valeurs universelles (la paix, la tolérance, les droits de l’homme) que des valeurs proprement européennes (un sens plus aigu de la solidarité qu’aux États-Unis, par exemple, ou encore, plus tard, l’abolition de la peine de mort).

Cette Union européenne, qui a d’abord été un idéal porté par des hommes admirables (Schumann, Monnet, Adenauer, de Gaulle et bien d’autres) se concrétisa progressivement, à la fois par des élargissements (le dernier a intégré entre autres les pays d’Europe de l’est) et des approfondissements (des institutions politiques permettant aux Européens de mieux partager certaines compétences). Cela a donné naissance aux institutions que vous connaissez et a permis à l’Europe de devenir, après la chute du socialisme soviétique, un extraordinaire pôle d’attraction. Une des preuves que l’Europe a réussi au niveau économique, politique, militaire et culturelle, c’est le fait que tout le monde ou presque a voulu et veut encore adhérer à l’Union européenne.

J’ajouterai, pour en terminer avec ce rappel historique, que cette Union européenne ne s’est pas construite, au début, selon une méthode démocratique, mais plutôt de haut en bas et à petits pas, par des débats et décisions entre les gouvernements de pays européens. Dire cela, ce n’est pas insulter la mémoire des fondateurs de l’Europe. On pouvait difficilement faire autrement dans l’après-guerre, il fallait agir vite. Mais les peuples ont donné leur soutien à cette action d’hommes admirables, et ils l’ont donné de manière de plus en plus explicite (par voie de référendum pour le Traité de Maastricht, par exemple).

Nous pouvons maintenant en venir à l’Union européenne, après ce détour par le passé, où j’ai essayé de montrer que l’Union européenne n’est ni un don du ciel ni une loi de l’histoire, ni un hasard heureux ni une nécessité inéluctable, mais la libre création des peuples européens à la sortie de la guerre. Je ne vais pas vous rappeler quelles sont les institutions européennes, ni quelles sont les compétences que les États souverains qui la composent mettent en commun (vous savez par vos cours d’histoire ou d’économie, ou en suivant l’actualité, qu’il existe une politique agricole commune, une monnaie commune ou presque, une politique environnementale commune – la gestion des ressources de la mer par exemple – une politique commune de l’énergie, une défense européenne qui se construit progressivement, etc.).

Je ne vais pas vous rappeler non plus tout ce que nous devons à l’Union européenne, même s’il est utile de le faire contre ceux qui ne voient que les contraintes qu’elle nous impose. C’est vrai que nous avons de la chance de vivre en Europe. Mais dire cela ne suffit pas, car cela présente l’Union européenne comme un hasard heureux pour nous, certes dû à l’action créatrice de nos ancêtres, mais pas suffisamment comme une opportunité, qui doit nous appeler à notre tour à un effort créateur.

C’est sur cette idée que je voudrais insister, en m’arrêtant sur trois points seulement :

(1) Les hommes qui ont construit l’Europe ont commencé à inventer quelque chose de nouveau, qui semblait impossible avant eux, ou seulement une utopie, une manière de conjuguer des contraires : construire une union pacifique d’États-nations souverains, alors que ces États-nations s’étaient si souvent battus entre eux. Cela sans les inclure dans un super État, ni même dans un État fédéral (sur le modèle de l’État américain, par exemple). Ils ont inventé une union, c’est-à-dire ni une simple confédération ni une fédération, quelque chose de radicalement nouveau. Et cette entité politique nouvelle a permis de penser différemment l’exercice du pouvoir. Si vous connaissez un peu les institutions européennes, si vous suivez l’actualité, vous pouvez observer que la politique dans l’Union européenne est quelque chose d’assez différent de la politique classique menée dans les États. Il n’y a pas longtemps, j’ai assisté à une réunion avec un député européen, Alain Lamassoure, qui nous disait ceci : regardez les débats parlementaires en France, on s’y traite de tous les noms d’oiseaux, les insultes fusent. Mais moi, en tant que député européen, je ne peux absolument pas insulter un Allemand, ou un Britannique, ou un Polonais, et ils ne peuvent évidemment pas m’insulter, l’histoire nous l’interdit. Alain Lamassoure a raison. Observez les débats au Parlement européen et plus largement la manière dont sont prises les décisions au niveau de l’Europe : c’est une démocratie de négociation et de consensus plus qu’une démocratie de confrontation (car on ne peut pas imaginer par exemple qu’un pays de droite doive obéir à une Commission européenne de gauche ou inversement). D’où certaines particularités de l’Union européenne : le caractère politiquement composite de la commission, l’utilisation de la majorité qualifiée et non pas de la majorité simple au Conseil des ministres, le rôle très important de la délibération au sein des différentes instances européennes mais aussi avec les multiples acteurs de la société civile, etc. Cela a des avantages certains mais aussi des inconvénients (une moindre lisibilité pour l’opinion publique, en raison d’accords très compliqués, par exemple entre les partis au Parlement ; quelquefois un système trop consensuel, ne faisant pas assez apparaître les désaccords). Mais cela est une chance aussi, car de cette manière l’Europe est obligée d’évoluer, d’inventer une démocratie moins simpliste (celui qui a gagné à la majorité dirige seul), de passer à une démocratie à pouvoirs multiples, complémentaires et concurrents à la fois, associés et rivaux, ce qui permet de produire de meilleurs compromis. C’est quelque chose de fondamental qui est en train de s’inventer : une politique qui n’est plus une forme de guerre, une politique plus rationnelle et raisonnable.

Il y a bien des efforts à faire, certes, pour démocratiser encore l’Union européenne. C’est pourquoi le récent Traité de Lisbonne, en cours d’adoption, prévoit des mesures pour associer davantage encore les Parlements nationaux à la prise de décision. Il prévoit aussi une meilleure intervention des opinions publiques, par exemple une initiative citoyenne (si un certain nombre de citoyens de divers pays le demandent, une question pourra être mise à l’ordre du jour par la Commission européenne, qui est chargée de proposer les lois qui sont votées conjointement par le Parlement européen et le Conseil des ministres, en étroite relation avec les Parlements nationaux).

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