LE FIL DES IDEES

20 février 2008

L’identité de l’Europe (I)

Réponses de Serge Champeau aux questions posées par les Jeunes européens de Bordeaux (conférence du 19 février 2008, Université de Bordeaux III).

1) Identité et culture

Y a-t-il une ou des cultures en Europe ? Y a-t-il des valeurs proprement européennes ? Peut-on distinguer des aires culturelles en Europe ? Y a-t-il cohabitation ou conflit entre ces cultures ?

Il faudrait d’abord dire que l’Europe n’est pas une île, et qu’une grande partie de la culture européenne, aujourd’hui, est immergée dans la culture mondiale. En ce sens, avant de se demander s’il y a une culture européenne et des aires culturelles européennes, je crois qu’il faut avoir bien vu que de nombreuses dimensions de cette ou de ces cultures sont mondiales plus que nationales ou européennes. Je pense à la culture de masse (Internet, TV, jeux vidéo, nouveaux modes de vie comme l’utilisation des sites de rencontre, etc.).

Ceci dit, je crois qu’il existe une culture européenne. Un petit détour par l’histoire s’impose. Comme le dit l’historien allemand H.A. Winkler dans un bel article publié dans Visions d’Europe (O. Jacob), l’identité européenne, c’est à l’origine celle de l’occident européen. Dans cet occident, il y a eu progressivement une séparation des pouvoirs religieux, princier et civil. C’est ce processus qui a fait naître les valeurs qui sont dans la Charte européenne : individualisme, pluralisme, État de droit, démocratie, solidarité… Cette évolution a été rendue possible par ce que Winkler nomme Selbstaufklärung (autosécularisation). Le christianisme a fait naître en son sein le libéralisme politique. En témoigne l’œuvre de Locke par exemple, où les racines chrétiennes du concept de tolérance apparaissent clairement (dans la Lettre sur la tolérance, il affirme que personne ne peut obliger quelqu’un à faire son salut, que c’est contradictoire avec l’idée de salut). Ce processus n’a pas eu lieu au même degré dans l’Europe byzantine et orthodoxe. Des pays comme la Grèce ont cependant rejoint les valeurs occidentales au XIXe siècle. L’Islam connaîtra sans doute une telle évolution, il y a des tendances qui vont dans ce sens. Mais dans un pays comme la Turquie, par exemple, l’ouest est occidentalisé partiellement, pas l’Anatolie (où les pouvoirs politique et religieux ne sont pas séparés, malgré la laïcité officielle, où existent la discrimination envers les autres religions, une liberté d’opinion réduite, la négation du génocide arménien, les mariages forcés, la polygamie, les crimes d’honneurs). Mais nous avons connu cela aussi, et l’Islam connaîtra sans doute également une évolution qui en fera une religion pleinement tolérante.

Il reste que ceci n’établit pas encore la spécificité des valeurs européennes. Car la démocratie, l’État de droit, etc., même s’ils sont nés en Europe ne sont pas des spécialités européennes, ce sont des valeurs qui gagnent (lentement, certes) l’ensemble de la planète. Quelles sont alors les valeurs proprement européennes ?

Une caractéristique essentielle de la culture européenne est que nous avons appris à relativiser l’État-nation. Nous avons certes inventé l’État-nation. Et il ne faut pas oublier qu’il a été le cadre du développement de la démocratie (Grande-Bretagne, France). Mais il a été également le cadre où se sont développés des régimes autoritaires, voire totalitaires, et des politiques extérieures agressives (les deux étroitement liés). Ces politiques nationalistes ont débouché sur les deux plus terribles guerres de l’histoire. Ce sont les destructions et les maux engendrés par ces guerres qui ont conduit les Européens à s’unir, après la Seconde Guerre mondiale. La culture proprement européenne se développe à ce moment-là : à la fois comme l’apprentissage d’un nouveau mode de gouvernance à l’échelle européenne et d’un nouveau rapport de l’Europe aux autres pays.

Pour le premier point : on insiste souvent sur le déficit démocratique de l’UE, pas assez sur le nouveau type de pouvoir politique qui s’est mis en place avec l’UE. La politique dans l’Union européenne est quelque chose de très différent de la politique classique menée dans les États. C’est une démocratie de négociation et consensus plus qu’une démocratie de confrontation (on ne peut pas imaginer par exemple qu’un pays de droite soit dominé par une commission de gauche ou inversement). D’où le caractère politiquement composite de la commission, la majorité qualifiée au Conseil des ministres, le rôle très important de la délibération au sein des différentes instances européennes mais aussi avec les multiples acteurs de la société civile. D’autres clivages apparaissent certes, mais pas aussi idéologiques. Cela a un avantage et des inconvénients aussi (en particulier une moindre lisibilité pour l’opinion publique car il y a des accords très compliqués entre les partis au Parlement ; quelquefois un système trop consensuel, ne faisant pas assez apparaître les désaccords ; et un rôle important de la comitologie, des experts). Mais cela est une chance aussi, car cela oblige l’Europe à évoluer, à passer d’une démocratie majoritaire (celui qui a gagné à la majorité dirige seul) à une démocratie à pouvoirs multiples, complémentaires et concurrents à la fois, associés et rivaux, une démocratie où le pouvoir prend la forme de multiples réseaux (network governance entre dirigeants politiques, représentants de la société civile, experts, institutions techniques indépendantes, ce qui permet de déboucher sur de meilleurs compromis).

Pour le second point, j’invoquerai rapidement ce que Zaki Laïdi a nommé « La norme sans la force, l’énigme de la puissance européenne » (c’est le titre d’un de ses livres). L’idée centrale de ce livre est que l’Union européenne est la seule, parce qu’elle n’est pas un super-État, à pouvoir faire prévaloir la force de la norme plutôt que la norme de la force, à l’inverse de ce que font les superpuissances, les États-Unis, la Chine, la Russie, le Brésil et d’autres à venir, dont la politique ressemble souvent à celle qui a été la politique des Européens au XXe siècle : la Realpolitik, la politique unilatérale de la puissance. D’une certaine manière, les drames qui ont déchiré l’Europe (les deux guerres les plus épouvantables de l’histoire, les deux systèmes totalitaires jumeaux, l’Holocauste et le goulag), ces drames nous ont appris que des rapports pacifiques peuvent exister entre des États partageant leur souveraineté et pouvant se développer et développer leur différence justement parce qu’ils acceptent de céder une part de leur souveraineté – et au-delà, que peuvent exister des rapports pacifiques entre Unions d’États partageant, au niveau mondial, leur souveraineté pour faire face aux défis globaux de notre monde. En ce sens, l’Union européenne, malgré toute sa faiblesse diplomatique et militaire, pourrait être un modèle pour l’humanité, ce modèle dont rêvait Kant lorsqu’il envisageait une Société des Nations régie par le droit et non par la force, l’embryon d’un monde multipolaire d’Unions d’États souverains établissant entre eux des rapports de droit. Nous avons appris, nous Européens, à partager la souveraineté, à vivre à plusieurs, à intégrer dans notre droit national le droit européen, nous pouvons de ce fait, davantage que d’autres, accepter une gouvernance mondiale et montrer aux autres l’avantage d’une telle régulation des relations entre États, par la norme et non par la force.

Cela ne signifie pas, naturellement, que nous devons adopter une position angélique (l’Union européenne a besoin d’armes et de soldats, elle a besoin de se structurer au niveau militaire, elle aura encore longtemps besoin de coordonner ses forces avec celles de son allié américain, elle a besoin d’une doctrine militaire, car la force peut et doit être mise au service de la norme du droit). Cela veut dire simplement que l’Europe pourrait devenir, au niveau de la politique internationale, ce qu’elle est déjà au niveau des relations entre les États qui la composent. En ce moment, l’Europe est perçue par le reste du monde comme un lieu d’avant-garde, celui de la régulation volontaire et négociée (le libéralisme économique est équilibré par une forte politique de régulation, pensez à la récente condamnation de Microsoft, pensez au programme Reach, pensez à la protection du consommateur, bien supérieure à celle du citoyen américain ou chinois). Une des dimensions du futur de l’Europe c’est sans doute la possibilité de contribuer à un équivalent de cela au niveau des rapports entre les États et Unions d’États qui composent le monde, d’être un laboratoire de la régulation des rapports politiques, de contribuer à l’établissement de rapports pacifiques, négociés, volontaires, entre des États ou Unions d’États souverains (je pense en particulier à la reconstruction de l’ONU, qui est en bien mauvaise condition, comme vous le savez sans doute).

Quelques mots, pour terminer, sur les cultures européennes. Ces cultures ne coïncident pas avec les États-nations (elles peuvent chevaucher les frontières : il y a par exemple une culture catholique, une culture rationaliste athée, une culture musulmane) même si certaines ont correspondu à une sphère d’influence d’un État-nation. Il y a par exemple une tradition juridique et politique libérale (Locke) qui se caractérise par l’idée d’une transcendance de quelques droits fondamentaux (naturels ou divins) et une méfiance face aux majorités tyranniques. Et une tradition juridique et politique républicaine (Rousseau) pour laquelle les droits sont des droits politiques, produits par le pouvoir politique. Si je prends cet exemple c’est pour insister sur le fait que l’attitude de la Grande-Bretagne et de la France face à la Charte des valeurs européennes n’est pas la même. Les Britanniques se méfient face à des proclamations de ce genre car ils ont tendance à y voir une mauvaise absolutisation de droits, une absolutisation de droits qui sont à leurs yeux des droits contingents, correspondant à un modèle social particulier (comme dans le Titre IV, Solidarité). Ils ont peur que cette Charte ne soit en fait rien d’autre qu’un instrument pour imposer des dispositions qui sont celles d’autres pays, la France, l’Allemagne. Exemple : « tout travailleur a droit à une protection contre tout licenciement injustifié ». Tout le monde acceptera ce principe de bon sens, certes. Mais qu’est-ce qu’un licenciement injustifié ? On peut en donner évidemment plusieurs interprétations, par exemple une interprétation protectionniste et nationaliste, qui estime que fermer une usine ou délocaliser n’est jamais justifié. C’est par crainte d’une telle interprétation que les Britanniques font valoir qu’ils veulent rester maître de leur droit du travail, de la définition du temps de travail, du droit de grève, du licenciement. Ils refusent un texte du type de celui de la Charte pour s’en tenir à quelques droits fondamentaux qui ne laissent pas place à une interprétation ambiguë. Les Français, par contre, qui sont républicains, veulent couler dans un texte juridique fondamental ce qu’ils considèrent comme des acquis définitifs de la civilisation et non comme un modèle social particulier. Il y a là deux cultures juridiques difficilement conciliables. D’où le compromis trouvé avec l’opting out : la Charte ne s’appliquera pas de la même manière pour tous les Européens.

Il peut évidemment y avoir des conflits entre ces cultures. Parmi ceux-ci, le plus important me semble aujourd’hui celui entre la minorité islamique et la culture dominante libérale. Un livre passionnant vient de paraître aux Etats-Unis : When ways of life collide : multiculturalism and its discontents in the Netherlands (Sniderman et Hagendoorn). Il montre qu’il y a aux Pays-Bas, depuis l’assassinat de Pim Fortuyn, une critique libérale du multiculturalisme, critique très différente de celle de Haider ou de la droite espagnole d’aujourd’hui. Le programme multiculturaliste néerlandais a été un des plus ambitieux avec le programme anglais (systèmes d’éducation séparés). Ce programme a échoué, comme a échoué en partie le programme français d’intégration. Je ne veux pas dire que les populations musulmanes ne sont pas assimilables, loin de là. Je veux dire qu’on n’a pas trouvé la méthode, ni en Grande-Bretagne, ni en France, ni aux Pays-Bas, ni en Allemagne (cf. les polémiques actuelles avec la Turquie) ni en Espagne (cf. la régularisation massive critiquée par une partie de la population). La politique européenne de l’immigration et de la place des immigrés en Europe est sans doute un des plus grands défis culturels de l’Europe. Si on ne le résout pas, on va voir apparaître non pas ce qui existe déjà et qui est contenu (Le Pen, Haider), on va voir une critique libérale de l’immigration musulmane, qui sera menéee au nom de la liberté d’expression, au nom de l’égalité de la femme et de l’homme, au nom des droits de l’individu contre ceux de la communauté (voyez la polémique sur les tribunaux musulmans en Grande-Bretagne, appliquant de fait la charia partiellement). L’Union européenne doit faire tout un travail pour intégrer cette religion (il y 15 millions de musulmans en Europe), comme l’Islam doit faire aussi tout un travail, de son côté, pour isoler encore plus l’islamisme et pour développer en lui le sens de la tolérance, le respect de ceux qui ont d’autres religions et le respect des non-croyants.


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