LE FIL DES IDEES

18 janvier 2008

N. Sarkozy et la laïcité

Filed under: Politique française — Auteur @ 3:19
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A PROPOS DES DECLARATIONS DE N. SARKOZY SUR LA FRANCE ET LE CHRISTIANISME

Les récentes déclarations de Nicolas Sarkozy, au Vatican et en Arabie Saoudite, ont suscité de nombreuses critiques. Sa conception de la « laïcité positive » a paru à certains confuse, à d’autres franchement dangereuse.

L’analyse de ces déclarations que je présente ci-dessous n’est inspirée ni par un parti pris politique, ni par un quelconque intérêt personnel pour la religion (le phénomène religieux ne m’intéresse qu’à titre d’objet d’étude et le rationaliste sceptique que je suis n’a pas le moindre souci « spirituel »).

Mon analyse prend son point de départ dans une idée que le philosophe américain John Rawls présente dans Political Liberalism, idée qui est selon lui au cœur de l’idéal du libéralisme politique, c’est-à-dire de l’idéal de la tolérance (dont l’équivalent français est ou devrait être la notion de laïcité).

Rawls présente dans cet ouvrage sa théorie du consensus par recoupement (overlapping consensus), dont l’idée centrale est la distinction entre les valeurs politiques et les théories compréhensives. Il nomme valeurs politiques les valeurs qui sont au cœur du libéralisme politique (chacun a droit au plus grand nombre possible de libertés de base, à condition évidemment que celles-ci soient compatibles avec les mêmes libertés de base pour tous les autres). Il nomme théories compréhensives les diverses manières de fonder philosophiquement ces valeurs (pour un chrétien tout homme doit avoir les mêmes droits car tous les hommes sont frères, issus d’un même créateur ; pour un rationaliste kantien, tout homme est une personne libre ; pour un rationaliste utilitariste, tout homme a droit au maximum de bonheur, etc.). L’idée centrale de Rawls est que le recoupement entre ces théories compréhensives donne le socle neutre des valeurs politiques. Une autre idée centrale de Rawls est qu’aucune théorie compréhensive ne peut prétendre l’emporter sur une autre : c’est justement pour cela que les hommes des sociétés libérales renoncent à s’entendre sur le fondement, se contentent d’un consensus par recoupement.

Cette analyse a me semble-t-il deux conséquences:

1) Il n’est pas possible pour un responsable politique libéral de justifier les valeurs politiques libérales en invoquant une théorie compréhensive particulière (le christianisme ou le rationalisme des Lumières)

2) Il est important qu’un responsable politique libéral encourage le développement de l’ensemble des théories compréhensives. Le développement des religions respectueuses de la liberté politique, le développement des différentes versions du rationalisme, sont une richesse pour la société.

Ces deux conséquences interdisent trois choses :

1) Elles interdisent de parler, comme le fait un ami qui m’a fait parvenir un article contre les déclarations de N. Sarkozy, de « la défense des valeurs portées par l’occident, celles des Lumières et du positivisme, qui reprennent les traditions chrétienne et humaniste, et qui sont universelles ». Les valeurs portées par les Lumières et le positivisme ne sont pas universelles (ce qui est universel, c’est la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui n’a rien de spécifiquement positiviste), les valeurs des Lumières ne sont qu’une des théories compréhensives (dans une des plus grandes démocraties au monde, la démocratie américaine, il y a une majorité d’individus qui ne se réclament ni des Lumières ni du positivisme, mais du christianisme). Il me semble impossible de dire que ces valeurs rationalistes « reprennent » les traditions chrétiennes (ce qui signifie, en clair, que puisque la tradition chrétienne est « reprise », elle peut s’effacer devant les Lumières et le positivisme). Cette théorie de l’histoire comme progrès est respectable, mais c’est la théorie… des Lumières ! Et c’est loin d’être la seule…

2) Elles interdisent de reprocher à un responsable politique d’encourager les citoyens à développer telle ou telle théorie compréhensive, la religion chrétienne par exemple. Je ne suis pas chrétien, mais je connais suffisamment de chrétiens admirables qui représentent une force de cohésion et de solidarité dans la société. Que Sarkozy rappelle cela me paraît intéressant et nouveau, rafraîchissant par rapport à une certaine conception française de la laïcité, celle à laquelle je reproche de confondre les valeurs politiques du libéralisme avec une théorie compréhensive (le rationalisme des Lumières).

3) Mais, évidemment, et c’est sur ce point que les déclarations de Sarkozy me semblent incomplètes et ambiguës, elles interdisent également, bien sûr, d’encourager unilatéralement le développement de telle ou telle théorie compréhensive. Il me semble que Sarkozy a parfaitement raison de dire que l’intérêt de la République « c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent » (au sens religieux du mot espérance). Mais il aurait dû dire la même chose au sujet des théories compréhensives athées, des versions athées de l’espoir. Comme le souligne mon interlocuteur et ami, il y a dans les déclarations de Sarkozy un infléchissement non acceptable (les versions athées de l’espoir sont très clairement déclarées inférieures aux versions religieuses).

Il me semble que ce n’est pas acceptable, mais que Sarkozy ne fait pas autre chose que ce qu’ont fait pendant des années les responsables politiques « laïques » et l’ensemble des hommes politiques de gauche : il privilégie à tort une théorie compréhensive particulière, un mythe, comme le dit mon interlocuteur (non plus celui des rationalistes des Lumières et des positivistes, mais un mythe chrétien). Il me semble aussi que si l’on dénonce cet infléchissement inacceptable chez Sarkozy, il faut dénoncer le même chez les hommes politiques rationalistes, qui croient naïvement, tout aussi naïvement que Sarkozy, que leur théorie compréhensive est la seule possible, la vraie, l’authentique théorie de l’histoire…

Pour le dire autrement : il est vraiment très difficile, dans notre douce France, d’être un partisan conséquent du libéralisme politique, que l’on soit de gauche ou de droite. C’est pourquoi j’ai souvent beaucoup de mal à me sentir Français…

Serge Champeau (9 janvier 2008)

 

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