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	<title>LE FIL DES IDEES</title>
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	<description>PHILOSOPHIE ET POLITIQUE</description>
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		<title>LE FIL DES IDEES</title>
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		<title>France, Europe, Mondialisation</title>
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		<pubDate>Sat, 02 May 2009 05:38:09 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Europe]]></category>

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		<description><![CDATA[Conférence donnée dans le cadre des Conférences Europe (4 mai 2009, Bordeaux) organisées  par l&#8217;Eocle de commerce européenne de Bordeaux (ECE).  
 
France, Europe, Mondialisation
 
 
Je viens vous parler de l’Europe à un moment où nous, Français, comme les autres Européens, comme les Américains, et finalement comme tous les habitants de la planète, nous sommes particulièrement inquiets [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=champeau.wordpress.com&blog=2549104&post=35&subd=champeau&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><em>Conférence donnée dans le cadre des Conférences Europe (4 mai 2009, Bordeaux) organisées  par l&#8217;Eocle de commerce européenne de Bordeaux (ECE).  </em></p>
<p> </p>
<h1>France, Europe, Mondialisation</h1>
<h2> </h2>
<h2> </h2>
<p>Je viens vous parler de l’Europe à un moment où nous, Français, comme les autres Européens, comme les Américains, et finalement comme tous les habitants de la planète, nous sommes particulièrement inquiets et même dans le désarroi. Il y évidemment la crise économique, mais aussi, au-delà, les problèmes écologiques, la menace terroriste, la guerre ou les risques de guerre, etc. Vous pourriez donc objecter qu’il y a plus urgent que de venir parler de l’Europe qui se débat depuis deux ou trois ans dans des problèmes institutionnels, et qui, lorsqu’elle s’occupe des problèmes dont je viens de parler, semble souvent trop peu unie et efficace. Vous pourriez me dire que le plus urgent, c’est de parler soit des problèmes à résoudre à l’intérieur de la société française, au niveau national, soit de parler de ces problèmes au niveau international. Je voudrais soutenir, en quelques minutes, que la pire manière d’appréhender la crise que nous traversons serait de faire l’impasse sur le niveau intermédiaire, le niveau européen.</p>
<p>Je viens de parler de mondialisation. Je voudrais commencer par caractériser brièvement ce phénomène. On entend généralement par mondialisation</p>
<p><span style="font-weight:normal;"><strong>(<span style="font-weight:normal;">1) une intensification de tous les échanges, pas seulement des échanges économiques : la mondialisation est aussi un phénomène démographique (les migrations), culturel (la circulation de l’information dans le monde entier), religieux, politique (j’en parlerai plus longuement tout à l’heure), etc.</span></strong></span></p>
<p><span style="font-weight:normal;"><strong><span style="font-weight:normal;">(2) une extension de ces échanges à la quasi-totalité de la planète</span></strong></span></p>
<p>(3) une interconnexion de tous ces échanges (il est clair, par exemple, que le terrorisme international est un enfant de la mondialisation de l’économie, qu’il est né dans des pays qui sont des laissés pour compte de l’internationalisation des échanges économiques).</p>
<p>C’est une banalité de dire que ce phénomène immense que l’on résume trop rapidement par un mot est un phénomène profondément <em>contradictoire</em>. La mondialisation de l’économie crée de la richesse, c’est évident (pensez à la Chine qui sort de la misère) mais aussi de nouvelles inégalités. Elle a souvent pour conséquence de pacifier les rapports entre États, par l’internationalisation du commerce, mais crée aussi de nouveaux conflits (entre ceux qui en profitent et ceux qui en profitent moins ou en sont les victimes). Elle engendre une richesse culturelle, par le brassage des cultures, mais elle peut aussi détruire des cultures locales, créer un sentiment de déracinement et de désarroi…</p>
<p>Je voudrais, pour sortir des généralités, prendre deux exemples, en parlant d’une part de la <em>sphère économique et sociale</em>, d’autre part de la <em>sphère politique</em>. Mais on pourrait tout aussi bien parler de la sphère culturelle, comme je l’ai dit, où se déroulent des évolutions passionnantes (avec l’émergence d’une culture de masse mondiale). Après avoir parlé de ces deux sphères, je rappellerai brièvement ce qu’est l’Union européenne et quel est ou pourrait être son rôle au sein de ce processus que l’on nomme <em>mondialisation</em>.</p>
<h2> </h2>
<h2>Un phénomène économique et social</h2>
<p> </p>
<p>Je serai bref sur ce point, dans la mesure où vous en savez autant sinon plus que moi.</p>
<p>La mondialisation de l’économie représente un progrès gigantesque de l’humanité et en  même temps ce processus est porteur de <em>menaces</em> (le poids que la croissance mondiale fait peser sur l’environnement, par exemple, ou la fragilité plus grande du système économique, dans la mesure où il repose sur des relations plus libres entre des agents plus nombreux) et porteur de nouvelles <em>inégalités</em> (du fait des capacités variables des pays ou des groupes à s’intégrer dans les flux et les réseaux mondiaux : il y a des perdants, aussi bien dans les États développés que dans les États émergents, on le voit dans le développement de la crise actuelle, il y a aussi une concurrence qui, bien que globalement positive, peut s’accompagner de la constitution de puissants oligopoles, comme Gazprom, de pratiques de chantage, de dumping, de contrefaçon, etc.).</p>
<p>On peut résumer tout cela – ce phénomène contradictoire, positif mais porteur de menaces et d’inégalités – en rappelant que l’économie est une sphère qui a, au sein de la société contemporaine, une certaine autonomie. Les sociologues, par exemple l’allemand Luhmann, parlent en effet de notre société comme d’une <strong>société complexe</strong>, c&#8217;est-à-dire d’une société qui, pour le dire de manière imagée, est une sorte de sphère composée de sous-sphères (l’économie, la politique, la culture, la science, la religion, etc.). Ce qui fait la complexité de cette société, c’est que chaque sphère, comme le dit Luhmann, a sa logique propre et qu’elle est souvent sourde à la logique des autres sphères : la culture ne veut pas entendre parler de contrainte budgétaire, l’économie ne veut pas entendre parler des conséquences écologiques, l’écologie parfois a tendance à oublier qu’il faut aussi que l’économie crée des emplois, etc. Et parmi ces sphères, il y une sphère particulière, la politique qui, du moins dans les pays démocratiques, ne dirige pas ces sphères, mais cherche à les mettre en rapport, à rappeler à chacune les exigences de l’autre (en obligeant l’économie à tenir compte du réchauffement climatique, comme on le voit en ce moment avec les mesures prises au niveau européen et aux États-Unis).</p>
<p>J’ai fait ce détour par l’idée de <em>société complexe</em> pour rappeler que l’autonomie de l’économie, qui est absolument nécessaire (l’Europe a fait l’expérience catastrophique des régimes totalitaires dirigistes) ne peut aller sans la régulation. L’autonomie, ici comme ailleurs, fait naître un besoin de règles du jeu. Or ce qui caractérise la mondialisation, c’est que cette régulation ne peut plus être faite au seul niveau de l’État-nation et qu’elle ne peut pas encore être faite totalement au niveau mondial (à supposer qu’elle le puisse un jour).</p>
<p>Je n’insiste pas sur le premier point. Vous avez vu par exemple, tout récemment, que l’Islande, un des pays les plus riches du monde, était en quasi-faillite, avec des conséquences très graves pour ses habitants. Plus généralement, il apparaît tous les jours que de nombreux problèmes ne peuvent plus être résolus au niveau national.</p>
<p>Vous pourriez penser cependant qu’il existe l’OMC, le FMI, et bien d’autres organisations internationales de ce type capables de mettre en œuvre cette régulation au niveau mondial. C’est vrai, bien sûr, on l’a vu par exemple au G20, qui entre autres a renforcé le pouvoir du FMI. Mais je crois que cela ne doit pas nous faire oublier l’importance du niveau <em>intermédiaire</em>, celui des grands ensembles économiques et politiques comme l’Europe. J’essaierai de montrer, à la fin de cet exposé, que c’est à ce niveau intermédiaire que peut et doit être aussi régulée la sphère économique, de la manière la plus <em>efficace</em>, mais aussi la plus <em>juste</em>. Mais avant de parler de cela quelques mots sur la seconde sphère dont j’ai parlé plus haut, la sphère politique.</p>
<p> </p>
<h2>Un phénomène politique</h2>
<p> </p>
<p>La mondialisation est aussi un phénomène politique multiforme et contradictoire. On assiste d’une part à l’affaiblissement du rôle des États (du contrôle démocratique des peuples sur l’économie, par exemple) mais aussi ici et là à des progrès de la démocratie. Il y a aussi la déstabilisation de certains États (par la naissance de nouveaux mouvements indépendantistes, par exemple) et ailleurs l’émergence de nouveaux États-nations. Mais le phénomène le plus important est sans doute l’apparition d’un <em>monde multipolaire</em>, ce qui est une bonne chose (la fin des superpuissances se partageant le monde) mais aussi un phénomène qui a son revers, avec l’apparition d’États forts, cyniques, sans complexe, parfois agressifs. Ces pays entrent parfois dans une lutte plus exacerbée pour le contrôle des ressources énergétiques (eau, pétrole, etc.). Font également partie de ce nouveau paysage politique, enfin, les mouvements terroristes, qui naissent, comme je l’ai dit, dans des pays qui ne profitent pas de la mondialisation (par exemple l’islamisme radical qui rêve de restaurer un âge pré-occidental, de faire de la Méditerranée une frontière étanche).</p>
<p>On peut résumer tout cela en disant qu’il ne faut pas croire à la légende, qui a été colportée par des partisans naïfs de la mondialisation, selon laquelle la mondialisation de l’économie déboucherait automatiquement sur un monde plus démocratique et plus pacifique.</p>
<p>Face à cette multitude de nouveaux phénomènes politiques, deux réactions se font jour. D&#8217;une part, l’optimise libéral (les ressources sont infinies, les peuples se réconcilient progressivement par le commerce et le développement de la démocratie et du droit). D’autre part le pessimisme souverainiste, la clôture nationaliste, religieuse voire raciale (épuration ethnique), ou la clôture des civilisations (un sociologue américain, Huntington, parle de choc des civilisations).</p>
<p>L’idée que je soutiendrai est différente. Il me semble que, comme dans la sphère économique, on peut penser que la régulation politique n’est plus possible au niveau des simples alliances d’État (qui a débouché, entre parenthèses, sur deux terribles guerres mondiales) et qu’elle n’est pas encore possible, à supposer qu’elle le soit un jour, au niveau mondial (vous savez dans quel État de faiblesse se trouve l’ONU : la gouvernance mondiale est loin d’être une réalité, on l’a vu récemment dans la lamentable conférence Durban II). J’essaierai de montrer, à la fin de cet exposé, que l’Europe cherche une voie entre ces deux régulations, c&#8217;est-à-dire qu’elle peut être une <em>puissance</em> <em>normative</em>.</p>
<p>Venons-en maintenant à l’Union européenne.</p>
<p> </p>
<h2> </h2>
<h2>La régulation au niveau de l’Union européenne</h2>
<p> </p>
<p>Revenons à la première sphère, celle de l’économie.</p>
<p>La régulation économique mondiale existe bel et bien. Mais je voudrais monter qu’elle ne suffit pas, aussi bien du point de vue de l’<em>intérêt</em> que du point de vue de ce que j’appellerai les <em>valeurs</em> (du point de vue de la <em>morale</em>, pour envoyer un vieux mot).</p>
<p>Du point de vue de l’intérêt, la régulation pensée au niveau des grands ensembles régionaux comme l’Union européenne, est une nécessité pour la survie. Je rappelle que c’est pour survivre que les États européens ont mis sur pied à la fin de la Seconde Guerre mondiale une union économique et monétaire, construction qui d’ailleurs est loin d’être achevée (l’UE est devenue la première puissance économique et commerciale mondiale, mais la fiscalité ou le droit social, entre autres exemples, ne sont pas encore unifiés).</p>
<p>L’intégration européenne n’est cependant pas seulement une question d’intérêt, c’est aussi une question de valeurs. L’État national, face aux phénomènes de la mondialisation, joue certes encore son rôle de redistributeur, pour assurer une certaine solidarité, mais il peut de moins en moins le jouer seul (pensez à l’impuissance des États face aux licenciements dus à la délocalisation d’une entreprise étrangère). Une tentation apparaît alors, celle de réagir en sacrifiant cette solidarité, pour attirer le maximum d’emplois et de flux financiers (avec quelquefois, pour certaines régions, en Italie ou Espagne par exemple, la tentation de quitter l’État national parce qu’on est plus riche et qu’on ne veut pas participer à la solidarité). C’est ici qu’intervient l’Europe, pour organiser la solidarité à un niveau supérieur, cela parce que les pays européens ont une tradition sociale forte, une tradition de solidarité (la protection sociale n’est nulle part plus forte qu’en Europe). De même, elle a une forte tradition dans ce qu’on appelle les « préférences collectives non marchandes », par exemple un intérêt fort pour le développement durable, pour la qualité de l’alimentation, etc. On résume souvent l’ensemble de ces valeurs par l’expression un peu vague « économie sociale de marché ».</p>
<p>Disons-le autrement : l’Union européenne s’est construite sur un double refus : celui du protectionnisme et celui d’un monde non régulé, débouchant sur la domination des plus forts et l’écrasement des identités régionales et nationales.</p>
<p>Pour justifier cette affirmation, il faudrait rappeler tout le passé de l’Union européenne, ou même simplement son passé récent (le dernier élargissement) et tout son présent. Je n’ai évidemment pas le temps de le faire. Je voudrais m’en tenir à deux remarques.</p>
<p> </p>
<p>(1) La première remarque est que l’on peut juger diversement l’action de l’Union depuis le début de la crise économique que nous traversons. Vous connaissez le débat autour de l’approche d’Obama et de celle des Européens, débat qui montre que les Européens sont désormais devant un défi, dans la mesure où les Américains ont désormais un objectif voisin (une mondialisation plus régulée) mais qu’ils y vont par des voies assez différentes. Je n’ai évidemment pas la compétence requise pour dire si les reproches qui sont faits à l’Union européenne, essentiellement celui de ne pas intervenir de manière assez énergique pour relancer la finance et l’économie et restaurer la confiance (les économistes sont eux-mêmes très partagés). Par contre, il y a quelque chose qui me semble peu contestable, c’est, au dernier G 20, la forte impulsion que l’Union européenne a donnée pour améliorer des outils de régulation existants, à tel point que Barroso n’a pas tort de dire qu’on retrouve dans le communiqué final du G 20, à côté de fortes mesures à court terme de relance économique, d’un fort stimulus fiscal mondial, sur lesquels ont insisté les Américains, de très nombreuses mesures inspirées par l’Union européenne, parfois mot pour mot (la coordination des systèmes de supervision financière nationaux et européens ; la création du <em>Conseil de Stabilité Financière</em>, qui va prendre la suite du <em>Forum</em> du même nom, <em>Conseil</em> qui va collaborer avec le FMI pour surveiller les risques macroéconomiques ; la surveillance des « fonds spéculatifs d’importance systémique » ; le contrôle des paradis fiscaux ; l’engagement en faveur du développement durable, d’une <em>low carbon economy</em> ; le souci de soulager les pays émergents et en développement…). Un commentateur anglo-saxon, <em>a priori</em> peu favorable à l’Union européenne, a écrit récemment dans le dernier numéro de <em>The European Voice</em> que le renforcement du FMI, par exemple, « is a diplomatic victory for the EU and its long-term committment to internationalism ». Et en effet je crois que l’Union européenne est en train, plus sans doute que l’Amérique d’Obama (dont le système de régulation financière, par exemple, est peut-être encore plus balkanisé que le nôtre), de montrer la voie en essayant de faire triompher au niveau mondial ce qu’elle a mis en place ces dernières années au niveau du continent européen. Je rappelle en effet que ces mesures du G 20 ont été précédées ou sont parallèles à des mesures proprement européennes de régulation du système financier et économique (je vous renvoie au récent rapport du Groupe Larosière, qui a été très bien accueilli par la Commission, rapport qui préconise une profonde révision de la macrosupervision des institutions financières transfrontalières, en gros un système européen de supervision sous forme de réseau décentralisé, et un Conseil européen des risques systémiques ; je vous renvoie aussi aux mesures actuelles d’encadrement des hedge-funds ; aux <em>Fond européen d’adaptation à la mondialisation</em> et au <em>Fond social européen</em>, qui ont pour objectif de venir en aide aux travailleurs victimes de fermetures d’entreprises ; je vous renvoie aussi au sommet sur l’emploi de Prague, ce mois-ci…).</p>
<p>L’Europe n’est donc pas le cheval de Troie d’une mondialisation dangereuse, comme certains le pensent, c’est la mondialisation qui appelle l’Europe comme un ensemble d’institutions régulatrices. Comme le dit Philippe Moreau-Defarges<a href="/Users/Serge/Documents/EUROPE/FranceEuropeMondialisation.doc#_ftn1">[1]</a>, « la régionalisation est portée par la mondialisation » (la régionalisation au sens de la constitution de grands ensembles économiques et politiques, comme l’Union européenne). Si l’Europe ne définit pas des normes, pour elle et pour le reste du monde, d’autres le feront à sa place, et ce seront sans aucun doute des normes moins justes.</p>
<p>On pourrait résumer tout cela en disant que notre tradition européenne nous amène à penser que nous pouvons conjuguer deux choses qui ne peuvent plus être conjuguées au niveau simplement national : l’<em>efficacité</em> – par un gouvernement économique capable de trouver la bonne mesure entre l’absence de régulation et la régulation qui étouffe et inhibe – et la <em>justice</em>, c&#8217;est-à-dire le maintien et le développement d’un haut niveau de protection sociale. De rares pays y sont arrivés isolément (la Suède) mais maintenant cela ne peut plus se faire qu’au niveau européen. Par exemple il est essentiel que l’Europe se préoccupe des travailleurs affectés par la mondialisation (délocalisations, restructurations) : politiques de formation, facilitation du déplacement géographique financé par les <em>Fonds </em>dont je viens de parler.</p>
<p> </p>
<p>(2) Je voudrais faire une deuxième remarque, sur la régulation économique, plus brève, qui va peut-être vous surprendre : elle passe par le Parlement européen. Je dis cela parce que l’action du Parlement est peu visible, surtout en période de crise, où l’exécutif européen passe au premier plan. Je dis cela aussi, entre parenthèses, pour rappeler que les élections européennes sont un enjeu politique majeur pour les citoyens français. Vous savez que le pouvoir législatif, dans l’Union européenne, est très complexe : il s’agit d’un processus de co-décision (le législatif est double : Parlement et Conseil des Ministres). Cela veut dire que les orientations et décisions européennes, par exemple celles prises les 19 et 20 mars dernier, sont subordonnées aux débats et aux votes du Parlement (par exemple le déblocage des 5 milliards d’euros du budget européen qui financeront les projets énergétiques, ou bien les actes législatifs qui doivent concrétiser la réforme de la réglementation financière, ou encore les décisions dans le cadre de Solvency II – la régulation des compagnies d’assurances – ou encore les mesures récentes concernant les hedge funds, ou les agences de notation, etc.).</p>
<p> </p>
<p>Venons-en à la sphère politique maintenant. J’ai dit tout à l’heure que l’Union européenne peut et doit devenir une <em>puissance normative</em>.</p>
<p>Elle doit devenir une <em>puissance</em>, d’abord, car, dans le monde multipolaire, il y a une taille critique. Face à des géants comme les USA, la Chine, l’Inde, la Russie et le Brésil bientôt, les pays européens ne pèsent plus en raison de leur faible population. Il faut qu’ils deviennent une puissance politique car un monde plus multipolaire que le monde de la deuxième moitié du XXe siècle, où il y avait seulement deux superpuissances, est sans doute un monde souhaitable, mais c’est un monde en même temps plus dangereux, où des États nations, dont certains sont belliqueux, s’affrontent (pensez à  la dissémination des armes nucléaires). C’est un monde aussi qui, comme le montre un théoricien politique américain, Robert Kagan, où certains pays rejettent de plus en plus ouvertement les valeurs de la <em>Déclaration universelle des droits de l’homme</em> ou en donnent une interprétation très contestable (je pense à la Russie, à certains pays islamiques, à la Chine). C’est un monde aussi où la mondialisation a suscité un mouvement réactionnaire, au sens propre de retour en arrière, qui est l’islamisme fondamentaliste, qui veut détruire l’Islam tolérant, celui qui dialogue avec l’Occident, et qui veut instaurer des régimes totalitaires.</p>
<p>Dans un tel monde dangereux, les États européens doivent exister comme une puissance au milieu des puissances, même si du fait de leur histoire tragique ils sont animés par un idéal pacifique et s’ils cherchent, à long terme, à abolir la politique de la puissance. L’Europe doit donc avoir une politique étrangère et une politique de défense. Vous savez que cette politique n’est pas inexistante, qu’il y a eu depuis une vingtaine d’années des progrès importants dans le domaine de la politique étrangère et de la coopération militaire, mais que cette politique est encore insuffisante, que l’Europe ne parle pas assez d’une seule voix face à l’Iran, face aux problèmes du Moyen-Orient, face à la menace terroriste toujours présente, face aux drames comme ceux du Darfour (même s’il y a eu des progrès).</p>
<p>Mais là aussi la question n’est pas seulement une question d’intérêt, c’est une question de valeurs. L’Union européenne ne doit pas seulement devenir une puissance, elle doit devenir aussi une puissance <em>normative</em>.</p>
<p>En effet, chaque fois que l’Europe se tait, parce qu’elle ne parvient pas à mettre sur pieds les structures et les politiques qui permettraient de lui donner une identité forte, ce qui se perd, c’est ce qu’un spécialiste de politique français de l’IEP de Paris, Zaki Laïdi, a nommé « la norme sans la force » (c’est le titre de son dernier ouvrage). L’idée centrale de ce livre est que l’Union européenne est la seule, parce qu’elle n’est pas un super-État, à pouvoir faire prévaloir la force de la norme, du droit, plutôt que la norme de la force, à l’inverse de ce que font trop souvent les superpuissances, les États-Unis, la Chine, la Russie, le Brésil et d’autres à venir, dont la politique ressemble souvent à celle qui a été la politique des Européens au XXe siècle : la <em>Realpolitik</em>, la politique unilatérale de la puissance. D’une certaine manière, les drames qui ont déchiré l’Europe (les deux guerres les plus épouvantables qu’a connues l’humanité, les deux systèmes totalitaires jumeaux, l’Holocauste et le goulag), ces drames nous ont appris que des rapports pacifiques peuvent exister entre des États partageant leur souveraineté et pouvant se développer et développer leur différence justement parce qu’ils acceptent de céder de leur souveraineté – et au-delà, que peuvent exister des rapports pacifiques entre Unions d’États partageant, au niveau mondial, leur souveraineté pour faire face aux défis globaux de notre monde. En ce sens, l’Union européenne, malgré toute sa faiblesse diplomatique et militaire, pourrait être un modèle, ce modèle dont rêvait Kant lorsqu’il envisageait une <em>Société des Nations</em> régie par le droit et non par la force, l’embryon d’un monde multipolaire composé d’Unions d’États souverains établissant entre elles des rapports de droit. Nous avons appris, nous Européens, à partager la souveraineté, à vivre à plusieurs, à intégrer dans notre droit national le droit européen, nous pouvons de ce fait davantage que d’autres accepter une gouvernance mondiale et montrer aux autres l’avantage d’une telle régulation des relations entre États, par la norme et non par la force (c&#8217;est-à-dire l’établissement de rapports pacifiques, négociés, volontaires, entre des États ou Unions d’États souverains, je pense en particulier à la reconstruction de l’ONU, qui est en bien mauvaise condition). Notre histoire nous a appris que des États peuvent s’unir et gouverner non par une transmission verticale d’ordres mais par une négociation permanente et multiforme entre de très nombreux agents (ce que l’on résume par le mot de <em>gouvernance</em>). Elle nous a appris que la légitimité n’est plus donnée, mais doit être à chaque instant justifiée. Elle nous a appris aussi à traiter sur un pied d’égalité les  États, grands ou petits, ce qui est quelque chose de radicalement nouveau dans les rapports entre États.</p>
<p>.</p>
<p>Dire cela, ce n’est pas faire de l’autosatisfaction, ni retomber dans un européocentrisme insidieux, c’est au contraire, je crois, appeler l’Union européenne à aller vers son futur, à affirmer le règne de la norme sans force, ce qui ne signifie pas, naturellement, adopter une position naïve et pacifiste (je répète que l’Union européenne a besoin d’armes et de soldats, qu’elle a besoin de se structurer au niveau militaire, qu’elle aura encore longtemps besoin de coordonner ses forces avec celles de son allié américain, qu’elle a besoin d’une doctrine militaire, car la force peut et doit être mise au service de la norme du droit – et elle est encore très loin d’avoir la puissance militaire suffisante).</p>
<p>Concrètement, il est important par exemple que face à la stratégie  de Ben Laden, l’Union européenne développe une politique de coopération avec sa rive Sud (l’Union pour la Méditerranée a des objectifs économiques, mais elle a aussi pour objectif de réparer les fossés creusés par la mondialisation). Je rappelle que l’Union européenne, plus généralement, est le premier contributeur au monde en matière d’aide publique au développement</p>
<h2> </h2>
<p>Il est temps de conclure.</p>
<p>Je voudrais revenir sur l’idée que cette mission de l’Union européenne dont j’ai parlé n’est pas animée exclusivement par le souci de l’intérêt des Européens. Il ne faut pas mépriser l’intérêt : personne n’a envie de se laisser plumer ou envahir sans réagir. Mais lorsque les Européens, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ont décidé de construire l’Union européenne, c’était bien sûr par intérêt, pour survivre dans un monde dangereux, mais aussi pour réaliser des valeurs qui viennent du plus lointain de l’histoire occidentale, du christianisme et des <em>Lumières</em>. Les pères fondateurs de l’Union européenne ne perdaient pas de vue un vieux rêve, celui de Rousseau, de Kant, de bien d’autres, le rêve d’une Europe unie non pas seulement autour de l’intérêt économique et d’institutions politiques, mais aussi autour de valeurs communes (pas seulement les droits de l’homme, mais des valeurs proprement européennes, la solidarité entre régions pauvres et riches de l’Europe par exemple, ou le rejet de la peine de mort).</p>
<p>C’est en défendant ses valeurs que l’Union européenne peut contribuer à un meilleur équilibre du monde : au niveau économique un équilibre entre le marché laissé à lui-même et la trop forte régulation, au niveau de la politique internationale un équilibre entre la force (sans laquelle la justice n’est rien, comme le disait Pascal) et le droit. Et l’Union européenne ne pourra contribuer à cet équilibre que si elle trouve elle-même d’abord son équilibre, si elle définit ses frontières, la portée exacte de son pouvoir (savoir ce qui relève d’elle et des États souverains) et si elle réussit, malgré sa diversité, à parler d’une seule voix.</p>
<p>                                                                                   Serge Champeau, mai 2009</p>
<p> </p>
<p> </p>
<p> </p>
<p> </p>
<hr size="1" /><a href="/Users/Serge/Documents/EUROPE/FranceEuropeMondialisation.doc#_ftnref1">[1]</a> <em>La mondialisation</em>, Que sais-je ?</p>
<p> </p>
<p> </p>
<p> </p>
<p><em></em></p>
<p><em></em></p>
<p><em></em></p>
<p><em></em></p>
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		<title>Les enjeux de l&#8217;Europe d&#8217;aujourd&#8217;hui</title>
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		<pubDate>Sun, 19 Oct 2008 18:47:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Europe]]></category>
		<category><![CDATA[crise]]></category>
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		<description><![CDATA[Ce texte a été écrit d&#8217;une conférence que je ferai le 21 octobre devant un public de lycéens à Bordeaux, dans le cadre de L&#8217;Université de tous les savoirs.

Les enjeux de l’intégration économique, monétaire, sociale et politique de l’Union Européenne

 


Je viens vous parler des enjeux de la construction européenne à un moment où nous, [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=champeau.wordpress.com&blog=2549104&post=29&subd=champeau&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p>Ce texte a été écrit d&#8217;une conférence que je ferai le 21 octobre devant un public de lycéens à Bordeaux, dans le cadre de L&#8217;<em>Université de tous les savoirs</em>.</p>
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<h1>Les enjeux de l’intégration économique, monétaire, sociale et politique de l’Union Européenne</h1>
<p class="MsoNormal">
<h1><span style="text-decoration:none;"> </span></h1>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Je viens vous parler des enjeux de la construction européenne à un moment où nous, Français, comme tous les autres Européens, comme tous les Américains, et finalement comme tous les habitants de la planète, nous sommes particulièrement inquiets et même dans le désarroi. Il y évidemment la crise économique mais aussi, au-delà, les problèmes écologiques, la menace terroriste, la guerre ou les risques de guerre avec certains pays, etc. Vous pourriez donc objecter qu’il y a plus urgent que de venir parler de l’Europe qui, vous le savez, se débat depuis deux ou trois ans dans des problèmes institutionnels qui n’intéressent pas grand monde, et qui, lorsqu’elle s’occupe des problèmes dont je viens de parler, semble divisée et impuissante.</p>
<p class="MsoNormal">Il me semble pourtant qu’il est urgent de parler de l’Europe, des enjeux de l’Europe. Un enjeu, vous le savez, c’est ce que l’on risque dans un jeu, ce que l’on peut gagner ou perdre. Or nous avons beaucoup à gagner ou à perdre avec l’Union européenne, selon la manière dont nous l’organiserons ou ne l’organiserons pas.</p>
<p class="MsoNormal">Je voudrais, en un peu plus d’une demi-heure, lancer le débat, d’abord en faisant quelques rappels historiques, puis en parlant du présent et du futur de l’Europe. Je me contenterai de donner trois exemples (dans le domaine de l’économie, de la démocratie et de la politique étrangère) pour attirer votre attention sur le lien entre les problèmes dont j’ai parlé et l’Union européenne.</p>
<p class="MsoNormal">
<h2>Quelques rappels historiques</h2>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Je ne vais pas rappeler toutes les étapes de l’Union européenne depuis sa fondation, en passant par les élargissements et l’adoption des différents traités, jusqu’à la création de l’euro et les débats sur le traité de Lisbonne. Vous connaissez ces étapes par vos cours d’histoire et les plus âgés d’entre ont des souvenirs encore frais. Je voudrais seulement rappeler le <strong>contexte</strong> et la <strong>méthode</strong> de la construction de l’Union européenne.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Le <strong>contexte</strong>, vous le savez, c’est celui de la sortie de la Seconde Guerre mondiale et de ce qu’on a appelé la « guerre froide » qui a suivi, le conflit entre les démocraties libérales et les pays du bloc communiste.</p>
<p class="MsoNormal">A la sortie de la guerre, les démocraties européennes sont épuisées économiquement et, malgré leur victoire, politiquement affaiblies. Les pays de l’Ouest européen vont, avec l’aide des États-Unis, commencer à s’unir pour se reconstruire économiquement, pour se stabiliser politiquement et pour éloigner durablement le risque de guerre entre eux et avec l’Union soviétique. Ils comprennent qu’ils doivent s’unir, aller au-delà de la politique d’équilibre entre les puissances qui régnait depuis quelques siècles en Europe et qui a débouché sur la guerre. Ils comprennent, en d’autres termes, qu’ils doivent partager, dans certains domaines, leur souveraineté, transférer certaines compétences à un pouvoir commun, pour faire prévaloir un intérêt commun qui est plus que la somme des intérêts particuliers. C’est dans ce contexte que vont se construire les premières coopérations économiques entre pays européens et en même temps le premier noyau d’une union politique, car on ne peut évidemment pas coopérer sans prendre des décisions en commun. Vous connaissez la suite : l’émergence d’une union économique et d’un commencement d’union politique, puis plus tard d’un commencement d’union militaire, union qui progressivement s’est approfondie (pensez à la création de l’euro), élargie (à 27 membres aujourd’hui), démocratisée (pensez à l’élection au suffrage universel des députés du Parlement européen en 1979), avec toujours en horizon un vieux rêve, celui de Rousseau, de Kant, de bien d’autres, le rêve d’une Europe unie non pas seulement autour de l’intérêt économique et d’institutions politiques mais aussi autour de valeurs communes (pas seulement les droits de l’homme, mais des valeurs proprement européennes, la solidarité entre régions pauvres et riches de l’Europe par exemple, ou le rejet de la peine de mort).</p>
<p class="MsoNormal">Un mot, pour terminer ce premier point, sur la <strong>méthode</strong> de construction de l’Europe. Cette méthode n’a pas été une méthode démocratique. Dire cela, ce n’est pas insulter la mémoire des fondateurs de l’Europe. C’est observer que l’Europe s’est construite de haut en bas et à petits pas, par des débats et des décisions entre les gouvernements de pays démocratiques. Cette construction, que l’on pourrait qualifier de technocratique (bien que le mot soit un peu péjoratif et inapproprié, car il s’agit bien de décisions politiques) reflétait sans aucun doute les aspirations des peuples européens. Mais ceux-ci ne sont pas intervenus directement dans cette construction, Il serait vain de parler d’un « déficit démocratique » : le contexte historique exigeait cette construction, qui ne pouvait se faire à l’époque que par le haut.</p>
<p class="MsoNormal">Vous savez enfin que cette Europe ne s’est pas faite sans heurts, sans résistances, sans de nombreuses crises, qu’elle s’est faite en de nombreuses étapes, dont certaines heurtaient les tendances protectionnistes ou nationalistes. Mais malgré tout l’union s’est imposée progressivement comme une puissance économique, politique (avec des institutions complexes), dans une moindre mesure comme une puissance militaire, une puissance qui est reconnue comme telle par tous les autres pays, parfois comme un défi (par les États-Unis). Cette Union européenne, il est essentiel de comprendre qu’elle n’est pas un État fédéral, ni une simple alliance d’Etats, c’est une réalité politique inédite, difficile à penser : une <strong>union d’États souverains</strong> qui transfèrent pourtant certaines de leurs compétences à un pouvoir commun, qui acceptent de construire des politiques communes, dans des domaines de plus en plus nombreux (aujourd’hui : l’environnement, la protection du consommateur, la politique énergétique, l’immigration, etc.). Cette construction représente une grande rupture par rapport à la politique classique, celle des rapports de force entre États souverains (liés seulement entre eux par des traités, quelquefois des collaborations, mais sans union).<span> </span>Jean Monnet parlait à ce propos d’une « fusion des intérêts » qui dépasse le seul « équilibre des intérêts », d’un intérêt européen supérieur à la somme des intérêts nationaux (<em>Mémoires</em>, 371).</p>
<p class="MsoNormal">
<h2>Le moment présent</h2>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Vous le savez, l’Europe de 2008 ne fait plus beaucoup rêver, ne suscite pas l’enthousiasme, parce qu’elle semble embourbée dans de nombreuses difficultés. J’en cite quelques-unes.</p>
<p class="MsoNormal">D’une part les problèmes institutionnels : l’Union européenne s’est élargie, mais en mettant la charrue avant les bœufs. A 27, on ne prend pas les décisions comme à 15. Les pays européens, bien conscient du fait, ont essayé de mettre au point des institutions plus efficaces, à la hauteur de l’élargissement qui venait d’avoir lieu et à la hauteur des nouveaux défis, dont je parlerai tout à l’heure. Vous savez qu’ils n’ont pas encore réussi à se mettre d’accord, même si cela ne paralyse pas l’Union (qui fonctionne selon le traité de Nice adopté il y a quelques années).</p>
<p class="MsoNormal">Il y a aussi le problème des frontières de l’Europe, au sens le plus large : les frontières géographiques, bien sûr (jusqu’où élargir l’Europe et sous quelle forme créer des partenariats avec les pays voisins ?) mais aussi ce que j’appellerai les frontières politiques (qu’est-ce qui doit relever exclusivement du niveau européen et qu’est-ce qui doit relever de chaque État, voire de chaque région ? c’est le problème de la <em>subsidiarité</em>, en d’autres termes).</p>
<p class="MsoNormal">Il y a enfin, et lié aux deux problèmes précédents, la difficulté à s’entendre sur des politiques communes à 27, cela à un moment où les problèmes dont je parlais tout à l’heure font apparaître la nécessité vitale de transférer certains d’entre eux au niveau européen. Pensez par exemple à la gestion des ressources de la mer : certaines espèces de poisson sont menacées, et les réponses au niveau de chaque État sont des réponses égoïstes et à courte vue (chaque pays protège ses pêcheurs). C’est pourquoi le traité de Lisbonne qui est en cours d’adoption ou d’abandon prévoyait que les ressources de la mer soient gérées encore plus qu’aujourd’hui au niveau européen. Pensez aussi à la nécessité d’une coordination pour juguler la crise financière et à la difficulté qu’il y a pour la mettre en œuvre (l’Irlande, puis d’autres pays, il y a quinze jours, a fait cavalier seul en annonçant qu’elle garantissait tous les placements dans ses banques en cas de faillite, avec pour objectif d’attirer les capitaux européens, anglais en particulier).</p>
<p class="MsoNormal">On pourrait multiplier les exemples, mais je crois que c’est inutile car chacun voit qu’aujourd’hui la mondialisation de l’économie et le décollage des pays émergents (Chine, Inde, Brésil, etc.) font naître tout un ensemble de problèmes économiques, sociaux, politiques, militaires, qui ne peuvent plus être traités uniquement au niveau national mais demandent à être traités en partie à un niveau supérieur. Nous en sommes là : ce qui caractérise la situation actuelle c’est un besoin urgent de coordination et coopération des pays européens (face à ces unités politiques puissantes que sont les Etats russe, chinois, indien, brésilien, américain…) et une certaine difficulté à trouver un point d’équilibre entre l’unité et la diversité, les décisions prises au niveau européen et les décisions prises au niveau national. On voit bien la complexité de la situation dans laquelle nous sommes si l’on pense au fait que les Français demandent à la fois plus d’Europe (pour réguler le système financier, pour lutter contre les inégalités et le chômage) et moins d’Europe (on accuse souvent Bruxelles de trop se mêler des affaires nationales).</p>
<p class="MsoNormal">Je voudrais, pour terminer, vous donner quelques exemples de ces enjeux, pour sortir des généralités auxquelles je me suis tenu jusqu’à présent.</p>
<p class="MsoNormal">
<h2><span style="text-decoration:none;"> </span></h2>
<h2>Quelques enjeux de l’Europe d’aujourd’hui</h2>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Puisque les problèmes économiques sont au cœur de l’actualité, je commencerai par l’exemple de l’économie dans les sociétés complexes qui sont les nôtres. Les sociologues appellent <strong>société complexe</strong> une société qui, pour le dire de manière imagée, est une sorte de sphère composée de sphères (l’économie, la politique, la culture, la science, la religion, etc.). Ce qui fait la complexité de cette société, c’est que chaque sphère, comme le dit un grand sociologue allemand (Luhmann) a sa logique propre et qu’elle est souvent sourde à la logique des autres sphères : la culture ne veut pas entendre parler de contrainte budgétaire, l’économie ne veut pas entendre parler des conséquences écologiques, l’écologie parfois a tendance à oublier qu’il faut aussi que l’économie crée des emplois, etc. Et parmi ces sphères, il y une sphère particulière, la politique qui, du moins dans les pays démocratiques, ne dirige pas ces sphères mais cherche à les mettre en rapport, à rappeler à chacune les exigences de l’autre (en obligeant l’économie à tenir compte du réchauffement climatique, comme on l’a vu au moment du sommet de Grenelle). Mais il ne faut pas oublier que la politique est aussi une de ces sphères, qui a ses exigences propres aussi (un homme politique, quand il prend une décision, pense au bien commun, mais aussi à se faire réélire, car cela fait partie des règles du jeu politique, d’où souvent le manque de courage des hommes politiques).</p>
<p class="MsoNormal">Revenons à l’économie. L’économie est une sphère qui doit être indépendante (vous savez qu’on a fait, au XXe siècle, la très douloureuse expérience de l’économie dirigée, dans les pays totalitaires, qui a débouché sur une catastrophe économique). Mais elle doit être régulée, à un niveau qui ne peut plus être celui des États-nations et qui ne peut pas encore être encore le niveau mondial (malgré l’OMC, le FMI, et bien d’autres organisations de ce type). D’où l’importance du niveau intermédiaire, celui des grands ensembles économiques comme l’Europe. C’est à ce niveau que doivent être prises des décisions fines : ni trop de régulation, qui étouffe l’économie, ni pas assez, qui débouche sur des effets pervers (la crise financière que nous vivons). Pensez aux débats qui ont eu lieu, depuis début octobre, au niveau de l’Union européenne, sur les diverses manières de répondre à la crise des liquidités (faut-il un plan de refinancement des banques comme aux USA ? faut-il des règles plus strictes et une transparence plus grande pour réguler les marchés financier ? faut-il simplement une protection des épargnants ? vous connaissez les différences d’appréciation entre l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne, pour ne prendre que ces trois pays).</p>
<p class="MsoNormal">Certes, vous pourriez me dire que l’Union européenne est déjà un espace où la régulation économique est plus forte que dans d’autres blocs politiques (la protection du consommateur, par exemple, est bien mieux assurée qu’aux Etats-Unis, en Chine ou ailleurs). La régulation européenne apparaît souvent comme un idéal pour d’autres pays. Mais il n’en demeure pas moins qu’elle a du mal, en ce moment, à être suffisamment réactive. Les Américains, parce qu’ils sont un État fédéral, ont pu réagir plus vite que nous face à la crise financière. Mais l’Union européenne agit quand même (les décisions prudentes de la BCE ont limité la crise financière, la Commission européenne est en train, pour le long terme, des règles d’encadrement des marchés financier et les 15 pays de la zone euro se sont mis d&#8217;accord le dimanche 12 octobre sur un plan d&#8217;action face la crise financière mondiale, comprenant une garantie des prêts interbancaires et un recours possible à une recapitalisation des banques) mais il est vrai aussi qu’elle agit parfois dans le désordre (comme en témoignent les divergences entre les gouvernements des pays de l’Union). Face à ces difficultés, deux réactions simplistes apparaissent : il y a ceux qui demandent, face aux difficultés de l’Union européenne, un retour à des mesures purement nationales (ce qui est évidemment impossible), et ceux qui demandent en sens inverse un passage à l’État fédéral (dont les opinions européennes ne veulent pas)<span> </span>ou une régulation mondiale encore plus utopique. L’enjeu de la construction européenne en matière monétaire et économique est là : arriver à trouver le juste milieu, la bonne régulation, ce qui suppose de bonnes institutions pour pouvoir prendre des mesures en commun (l’homogénéisation des systèmes de surveillance des banques, par exemple, ou celle des systèmes de garantie des épargnants). J’ai parlé d’enjeu, car il y a beaucoup à perdre et beaucoup à gagner. Si l’Europe ne parvient pas à s’entendre, sur la politique économique en particulier, si elle ne parvient pas à former un bloc économique cohérent face aux puissances économiques montantes, elle subira le sort de Venise dans les siècles passés : une plus ou moins lente régression économique, avec quelques beaux bijoux qu’on viendra visiter de Chine, d’Inde ou du Brésil, elle sera marginalisée, pour le plus grand malheur des Européens.</p>
<p class="MsoNormal">Fort heureusement, les dirigeants européens sont conscients de cela. Manuel Barroso déclarait dans le Figaro, il y a une quinzaine de jours « j<span>&#8216;ai déjà vu l&#8217;Union relever les défis auxquels elle était confrontée dans nombre de circonstances différentes et je suis donc convaincu qu&#8217;elle saura le faire une fois encore, si la volonté politique existe. Avec notre expérience combinant expertise technique et contrôle politique, je suis sûr que l&#8217;UE a beaucoup à offrir, tant à l&#8217;Europe elle-même qu&#8217;à un monde à la recherche d&#8217;un meilleur système de régulation des marchés financiers. La conférence internationale que le président de l’UE propose d&#8217;organiser rapidement est une excellente suggestion : nous avons vécu avec le système actuel pendant plus d&#8217;un demi-siècle, mais notre devoir envers ceux qui ont été frappés par la crise actuelle est de rechercher avec détermination les moyens qui nous permettront à l&#8217;avenir de garantir stabilité et prospérité ».</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><span>Je viens de parler du défi économique, je voudrais maintenant un autre défi, le défi démocratique. </span>Le processus de construction de l’Union européenne, je l’ai dit tout à l’heure, s’est fait de haut en bas, mais il a progressivement engendré des institutions qui relèvent d’une autre logique et qui contribuent peu à peu à faire naître quelque chose qui n’existait pas à l’origine : un <em>peuple</em> européen. C’est en 1979 qu’a lieu la première élection du Parlement au suffrage universel direct. C’est en 1987 qu’apparaît la prise de décision, au Conseil des ministres, à la majorité qualifiée (et non à l’unanimité). Ce sont là des étapes essentielles, porteuses de promesse mais aussi de difficultés.</p>
<p class="MsoNormal">Jusqu’ici, en effet, les décisions européennes étaient différentes de celles qu’on prend dans une nation démocratique (elles étaient prises à l’unanimité et sans ratification parlementaire). Désormais elles ressemblent à celles d’une nation démocratique. L’élection du Parlement européen suppose un peuple européen, les décisions à la majorité qualifiée font des instances européennes une sorte de gouvernement supranational. Mais en même temps l’Union européenne n’est pas une nation, elle reste une institution intergouvernementale (en témoignent les réticences à prendre certaines décisions à la majorité et non plus à l’unanimité, en témoigne aussi le succès très limité des élections européennes : tout se passe comme si les Européens ne se pensaient pas encore européens, mais allemands, français, etc.).</p>
<p class="MsoNormal">Le deuxième défi est là : comment rendre plus démocratique, plus proches des citoyens, une Union européenne qui n’est pas un État, qui doit donc prendre ses décisions d’une manière qui ne peut pas être aussi démocratique que dans un État national. Je rappelle ce que certains d’entre vous savent sans doute : ce qui caractérise l’Union européenne, au niveau politique, c’est la <strong>double légitimité</strong>. On désigne par cette expression le fait que les décisions doivent être prises <em>à la fois</em> au Parlement, par les peuples européens réunis, et par le Conseil des ministres, représentant des États de l’Union. Elles doivent être prises à la fois par les représentants des peuples et par les gouvernements des peuples, ce qui est une situation inédite. Certains d’entre vous pensent peut-être que l’Union pourrait être plus démocratique, c&#8217;est-à-dire que les décisions pourraient être prises par le Parlement, comme dans un État-nation. Mais pensez au fait que s’il en était ainsi les petits pays (Chypre, l’Estonie, etc.) qui ont beaucoup moins de députés, seraient noyés dans les grands et perdraient tout poids politique. C’est la raison de ce système très complexe, la double légitimité, nécessairement moins démocratique qu’un État-nation.</p>
<p class="MsoNormal">Et pourtant l’Union européenne doit devenir plus démocratique. Vous voyez que dans la sphère politique, la complexité des problèmes est bien aussi grande que dans la sphère économique. Il faut trouver une réponse non simpliste. Les réponses simplistes c’est de dire : l’Union est un État, donnons-le pouvoir de décision aux députés européens ; ou bien, à l’inverse, ce n’est pas un État, donnons-le pouvoir aux chefs de gouvernements… Mais aucune de ces deux solutions ne fonctionnent. C’est pourquoi les Européens cherchent depuis quelque temps une voie moyenne, qui permette de rendre l’Union plus démocratique tout en respectant son originalité (la double légitimité). Le Traité de Lisbonne, en particulier, prévoit un renforcement des Parlements nationaux (davantage associés aux prises de décision prises par les instances européennes) et un renforcement du rôle des citoyens (à travers un plus grand rôle du Parlement européen, mais aussi directement, avec un droit d’initiative citoyenne).</p>
<p class="MsoNormal">Pour résumer ce deuxième point, je dirai qu’un des enjeux de l’Europe, c’est : comment les citoyens européens peuvent-ils s’approprier l’idée d’Union européenne et participer activement à sa définition et à son fonctionnement ? C’est un problème très délicat, comme tous les problèmes du monde contemporain (beaucoup plus délicat que comment prendre la Bastille, comment renverser un dictateur…). Que peut-elle faire, que pouvons-nous faire, pour que les citoyens se sentent directement concernés et soient associés d’une manière ou d’une autre à des décisions qui, souvent, les touchent directement, au plus près de leur vie quotidienne ? On peut le dire autrement : les citoyens européens ont jusqu’ici, comme le dit Renaut Dehousse, un grand juriste belge, ont eu beaucoup plus de droits que de pouvoirs : comment faire pour qu’ils aient davantage de pouvoirs ? Répondre à cette question est encore plus difficile que d’organiser la participation des citoyens au niveau national, tâche qui on le sait est déjà passablement difficile. Il n’y a pas de remède miracle.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">J’ai cité deux problèmes : celui que pose le dysfonctionnement du système financier, celui que pose le fonctionnement insuffisamment démocratique de l’Union européenne. On pourrait multiplier les exemples, en parlant des politiques de l’immigration, du droit d’asile, de la lutte contre la drogue et autres trafics, de la lutte contre la cybercriminalité, ou encore les politiques de l’énergie, ou encore des problèmes écologiques comme celui du réchauffement climatique, ou encore des problèmes de la recherche scientifique, bref de très nombreux problèmes qui ne peuvent plus être résolus au niveau de l’État-nation. Mais je ne peux pas parler de tout cela en si peu de temps. Je me contenterai de parler d’un troisième problème, celui que pose la politique étrangère de l’Union européenne.</p>
<p class="MsoNormal">Nous vivons dans un monde plus multipolaire que le monde de la deuxième moitié d XXe siècle, où il y avait seulement deux superpuissances. Mais un monde multipolaire, aussi souhaitable soit-il, est un monde en même temps plus dangereux, où des Etats-nations, dont certains sont belliqueux, s’affrontent (pensez à<span> </span>la dissémination des armes nucléaires). C’est un monde aussi qui, comme le montre un grand politique américain, Robert Kagan, ou certains pays rejettent de plus en plus ouvertement les valeurs de la <em>Déclaration universelle des droits de l’homme</em> (je pense à la Russie, à certains pays islamiques, à la Chine). C’est un monde aussi où la mondialisation a suscité un mouvement réactionnaire, au sens propre de retour en arrière, qui est l’islamisme fondamentaliste, qui veut détruire l’Islam tolérant, celui qui dialogue avec l’Occident, et qui veut instaurer des régimes totalitaires.</p>
<p class="MsoNormal">Là encore, l’UE se trouve dans une situation d’une grande complexité. Dans un tel monde dangereux, il faut exister comme une puissance au milieu des puissances, même si on est animé par un idéal pacifique et si l’on cherche, à long terme, à abolir la politique de la puissance. L’Europe doit donc avoir une politique étrangère et une politique de défense.</p>
<p class="MsoNormal">Chacun sait que cette politique n’est pas inexistante, mais qu’elle est très insuffisante, que l’Europe ne parle pas assez d’une seule voix face à l’Iran, face aux problèmes du Moyen-Orient, face à la menace terroriste toujours présente, face aux drames comme ceux du Darfour (même s’il y a eu des progrès). Or chaque fois que l’Europe se tait, parce qu’elle ne parvient pas à mettre sur pieds les structures et les politiques qui permettraient de lui donner une identité forte, ce qui se perd, c’est ce qu’un spécialiste de politique français de l’IEP de Paris, Zaki Laïdi, a nommé « la norme sans la force » (c’est le titre de son dernier ouvrage). L’idée centrale de ce livre est que l’Union européenne est la seule, parce qu’elle n’est pas un super-État, à pouvoir faire prévaloir la force de la norme, du droit, plutôt que la norme de la force, à l’inverse de ce que font les superpuissances, les États-Unis, la Chine, la Russie, le Brésil et d’autres à venir, dont la politique ressemble souvent à celle qui a été la politique des européens au XXe siècle : la <em>Realpolitik</em>, la politique unilatérale de la puissance. D’une certaine manière, les drames qui ont déchiré l’Europe (les deux guerres les plus épouvantables qu’a connu l’humanité, les deux systèmes totalitaires jumeaux, l’Holocauste et le goulag), ces drames nous ont appris que des rapports pacifiques peuvent exister entre des États partageant leur souveraineté et pouvant se développer et développer leur différence justement parce qu’ils acceptent de céder de leur souveraineté – et au-delà, que peuvent exister des rapports pacifiques entre Unions d’États partageant, au niveau mondial, leur souveraineté pour faire face aux défis globaux de notre monde. En ce sens, l’Union européenne, malgré toute sa faiblesse diplomatique et militaire, pourrait être un modèle pour l’humanité, ce modèle dont rêvait Kant lorsqu’il envisageait une <em>Société des Nations</em> régie par le droit et non par la force, l’embryon d’un monde multipolaire d’Unions d’États souverains établissant entre eux des rapports de droit. Nous avons appris, nous Européens, à partager la souveraineté, à vivre à plusieurs, à intégrer dans notre droit national le droit européen, nous pouvons de ce fait davantage que d’autres accepter une gouvernance mondiale et montre aux autres l’avantage d’une telle régulation des relations entre États, par la norme et non par la force.</p>
<p class="MsoNormal">Dire cela, ce n’est pas faire de l’autosatisfaction, ni retomber dans un européocentrisme insidieux, c’est au contraire, je crois, appeler l’Union européenne à aller vers son futur, à affirmer le règne de la norme sans force, ce qui ne signifie pas, naturellement, adopter une position naïve et pacifiste (l’Union européenne a besoin d’armes et de soldats, elle a besoin de se structurer au niveau militaire, elle aura encore longtemps besoin de coordonner ses forces avec celles de son allié américain, elle a besoin d’une doctrine militaire, car la force peut et doit être mise au service de la norme du droit – et elle est encore très loin d’avoir la puissance militaire suffisante). Ceci dit, l’Europe pourrait devenir, au niveau de la politique internationale, ce qu’elle est déjà au niveau des relations entre les États qui la composent. Une des dimensions du futur de l’Europe, c’est sans doute la possibilité de contribuer à un nouveau type de rapports entre les États et Unions d’États qui composent le monde, d’être un laboratoire de la régulation des rapports politiques, de contribuer à l’établissement de rapports pacifiques, négociés, volontaires, entre des États ou Unions d’États souverains (je pense en particulier à la reconstruction de l’ONU, qui est en bien mauvaise condition, comme vous le savez sans doute).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Je dirai, en conclusion de ce rapide exposé, que l’Union européenne peut contribuer à un meilleur équilibre du monde : au niveau économique un équilibre entre la libre entreprise et la régulation, au niveau politique un équilibre entre la nécessité de décisions intergouvernementales et la participation démocratique des peuples, au niveau de la politique internationale un équilibre entre la force (sans laquelle la justice n’est rien, comme le disait Pascal) et le droit. Et l’Union européenne ne pourra contribuer à cet équilibre que si elle trouve elle-même d’abord son équilibre, si elle définit ses frontières, la portée exacte de son pouvoir (savoir ce qui relève d’elle et des Etats souverains) et si elle réussit, malgré sa diversité, à parler d’une seule voix.</p>
<p class="MsoNormal">Certes, l’Europe ne fera pas à elle seule l’équilibre du monde. Elle a dirigé le monde, mais cette époque est révolue. L’émergence de la Chine, par exemple, est à mes yeux un événement fondamental et réjouissant (même si nous devons aider la Chine à devenir plus démocratique). Je pense que les Français sont beaucoup trop frileux et grincheux à l’égard de la Chine et de tous les pays émergents, ils ont des réactions de petits vieux, même s’ils sont parfois jeunes. L’Europe, donc, ne fera pas à elle seule l’équilibre du monde à venir, et c’est tant mieux, mais elle peut y contribuer, et si elle n’y contribue pas, il y a toutes les chances pour que le monde à venir y perde beaucoup, qu’il soit plus violent et moins régulé. Et surtout, ni nous ne contribuons pas à l’équilibre du monde, nous n’existerons plus et d’autres feront le travail à notre place.</p>
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		<title>Irlande : non aux référendums</title>
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		<pubDate>Sat, 14 Jun 2008 18:20:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Démocratie]]></category>
		<category><![CDATA[Europe]]></category>
		<category><![CDATA[Politique française]]></category>
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		<category><![CDATA[référendum]]></category>

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		<description><![CDATA[   Finissons-en avec les référendums 

Les commentaires sur le résultat du référendum irlandais cherchent à en comprendre l’origine et à en imaginer les conséquences en l’envisageant sous un seul angle, celui de son rapport à la construction de l’Union européenne. De quel désarroi de l’opinion européenne témoigne-t-il ? Quelles seront les conséquences pour l’avenir [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=champeau.wordpress.com&blog=2549104&post=27&subd=champeau&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal"><strong><span> </span><span> </span><span> </span>Finissons-en avec les référendums </strong></p>
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<p class="MsoNormal">Les commentaires sur le résultat du référendum irlandais cherchent à en comprendre l’origine et à en imaginer les conséquences en l’envisageant sous un seul angle, celui de son rapport à la construction de l’Union européenne. De quel désarroi de l’opinion européenne témoigne-t-il ? Quelles seront les conséquences pour l’avenir de l’Union ? Il me semble qu’il faut résister à cette tentation et changer de point de vue. Ce qui est en jeu, en Irlande, c’est d’abord et essentiellement le fonctionnement de la démocratie au sein d’un État-nation. C’est cela qui était déjà en jeu au moment du référendum français. C’est cela qui sera sans doute encore en jeu si les parlementaires français acceptent une proposition contestable du projet de réforme des institutions françaises – qui comporte par ailleurs d’excellentes mesures – celle d’étendre la procédure de référendum en instaurant une consultation d’initiative mi-parlementaire mi-populaire (20% des parlementaires représentant 10% des électeurs). Dans tous ces cas, ce qui devrait être au centre du débat, c’est la nature de la démocratie représentative. On peut déplorer à l’infini les ignorances, les contresens, les détournements, les manipulations ou les mécanismes psychologiques (rejeter est plus gratifiant qu’approuver, et il suffit d’un désaccord sur un point pour que les électeurs disent <em>non</em> à l’ensemble du texte) qui débouchent presque nécessairement sur des résultats illisibles et dénués de toute signification. Mais à quoi bon le faire si on ne pose jamais franchement la question : ces référendums sont-ils compatibles avec la démocratie ? La démocratie représentative a mis en place, au cours des siècles, des institutions et mécanismes subtils, cela afin de produire des décisions politiques claires et rationnelles. Les référendums actuels, parce qu’ils confondent le consommateur et le citoyen, le sondage et l’élaboration collective des décisions par les représentants du peuple, mettent en danger la démocratie représentative. Robert Badinter, dans un dialogue récent avec Edouard Balladur (<em>Le Monde</em>, 12/06/08), se dit « opposé à tout ce qui est référendum national d’initiative populaire »,<span> </span>cela parce qu’une telle consultation lui paraît être « le terrain d’élection de la pire démagogie ». Comment ne pas être d’accord, comment peut-on ne pas voir la différence entre les référendums municipaux, départementaux ou régionaux, qui éclairent les élus sur des projets locaux, et ces référendums nationaux qui pervertissent la démocratie ? E. Balladur, dans sa réponse, reconnaît volontiers la valeur de l’argumentation de R. Badinter et rappelle que cette proposition, qui avait été supprimée par le gouvernement, a été rétablie à la demande du groupe socialiste à l’Assemblée. Il me semble que c’est de cela, de la nature du référendum et de la démocratie, qu’il faut parler, avant de parler d’autre chose. Car si ces référendums mettent en danger l’Union européenne, ils mettent aussi et d’abord en danger la démocratie au sein de chaque État-nation.</p>
<p class="MsoNormal">S’agissant des référendums sur le projet de traité constitutionnel de 2005, la confusion, me semble-t-il, était double. Il y avait, d’une part, cette confusion sur la nature de la démocratie, signe que nos sociétés manquent de confiance en elles-mêmes et peuvent en venir, par veulerie démagogique, à laisser se perdre les institutions démocratiques. Il y avait, d’autre part, une confusion, entretenue à partir de 2004, sur la nature du futur traité européen. En laissant croire qu’il s’agissait d’une constitution, on ouvrait logiquement la porte aux référendums, dans des pays où ils n’étaient nullement obligatoires. L’engouement, en France et ailleurs, en faveur d’une ratification du traité constitutionnel par la procédure référendaire, est né d’un emballement idéaliste et utopique des élites européennes, qui ont cru qu’il était possible de passer à une nouvelle étape de la construction européenne, très mal définie d’ailleurs (sur le mode de la dénégation permanente : un traité qui est plus qu’un traité, une constitution qui est moins qu’une constitution, un peuple composé de plusieurs peuples, une consultation unique qui ne doit pas prendre la forme d’une procédure référendaire coordonnée et simultanée). Il est clair qu’après l’échec des référendums français et néerlandais, la leçon a été tirée, même si ce n’est pas de manière toujours très explicite. Le Traité de Lisbonne n’est pas un pis-aller (ce qu’ont eu tendance à penser nombre des partisans du <em>oui</em>) mais un progrès en forme d’autocritique. Sa rédaction et la décision de ne pas le soumettre à référendum peuvent difficilement avoir une autre signification que celle-ci : le projet de traité de 2005 n’était pas un projet constitutionnel et la décision d’organiser un référendum était, en 2005, une erreur, entretenue par la confusion sur la nature du projet.</p>
<p class="MsoNormal">C’est pourquoi le référendum irlandais, aujourd’hui, me semble paradoxalement ne pas avoir grand rapport avec l’Union européenne. Le traité de Lisbonne est une avancée importante : il a permis de clarifier la nature de la réforme institutionnelle de l’Union et, en même temps, d’écarter les référendums. Ce n’est que par un hasard de l’histoire (l’obligation de référendum inscrite dans la constitution irlandaise) que l’Europe se trouve provisoirement en panne. Sans ce malheureux hasard, le projet de Lisbonne serait sans doute entré en vigueur à la date prévue. Les partisans du <em>non</em> veulent donner à ce hasard une signification mondiale (le rejet du libéralisme, ou le rétablissement d’une souveraineté prétendument menacée, ou les deux à la fois), ils entendent annuler l’histoire pour la réécrire. Mais ils auront bien du mal à effacer ce qui, partout sauf en Irlande, est déjà un acquis ou le sera bientôt : la ratification des réformes institutionnelles, nécessaires à l’Europe des 27, par voie non pas référendaire mais démocratique. Une telle ratification n’est pas seulement un événement politique, c’est un événement intellectuel, une compréhension, par les peuples européens, d’une part de ce qu’est l’Union européenne, d’autre part de ce qu’est la démocratie dans un État-nation.</p>
<p class="MsoNormal">Des esprits sincèrement pro-européens (Daniel Cohn-Bendit, par exemple) qui, à la différence des partisans du <em>non</em> naïfs ou calculateurs, n’entretiennent aucune illusion quant à la signification et à la valeur de ces référendums nationaux sur les institutions européennes, proposent, aujourd’hui encore, un référendum à l’échelle de l’Union (par exemple un référendum européen à double majorité, pour éviter le droit de veto). Une telle proposition, à la différence des référendums de 2005, a au moins le mérite de la clarté et de la cohérence. Mais elle repose sur la même conception de l’Union européenne qui nous a conduits à la situation difficile dans laquelle nous nous trouvons : l’idée, cette fois exprimée sans ambiguïté, selon laquelle les Européens souhaiteraient construire un État fédéral. Face à de telles propositions, il me paraît essentiel de dire fortement, aujourd’hui, que si le référendum est une procédure anti-démocratique au niveau des États-nations, il est, au niveau de l’Union européenne, non pas antidémocratique – au sens strict du mot l’Union européenne n’est pas une démocratie, car il n’y a pas de <em>demos</em> européen – mais dénué de toute pertinence. L’Union n’est pas et ne sera visiblement jamais un État-nation, fût-il fédéral, et c’est seulement si elle entendait se constituer en État fédéral qu’un tel référendum serait pertinent. Les Européens comprennent aujourd’hui que les décisions prises par les instances européennes (le droit secondaire) relèvent nécessairement d’un processus complexe qui n’a pas d’équivalent au niveau national (l’exigence de double légitimité, à la fois supranationale et intergouvernementale, rend nécessaire la co-décision par le Parlement et le Conseil des ministres ainsi que l’existence de certains domaines ne relevant que de la logique intergouvernementale). Ils commencent à comprendre, et ils peuvent le comprendre davantage encore si les responsables politiques le leur expliquent, que l’adoption et la modification des traités européens (le droit primaire) a elle aussi ses exigences propres, qu’elle suppose d’une part un travail intergouvernemental de préparation et d’élaboration, d’autre part une ratification qui, étant donné l’importance et la complexité des questions en jeu, relève des représentants du peuple – et qui n’a rien à voir avec un processus constituant.<span> </span>La proposition d’un référendum à l’échelle européenne, même lorsqu’elle n’émane pas de partisans du <em>non</em> qui ne cherchent qu’à détruire l’Union existante pour imposer celle de leurs rêves, ne fait qu’entretenir la confusion et nous ramène en deçà de la clarification opérée par le Traité de Lisbonne.</p>
<p class="MsoNormal">Il y a de bonnes raisons, tout compte fait, d’être optimiste. Nous faisons depuis trois ans, une double expérience. D’abord celle de l’inanité des référendums nationaux, qui nous conduit à prendre conscience de la menace qu’ils représentent pour nos démocraties représentatives. Ensuite celle l’absolue non-pertinence du référendum au niveau européen. Le seul référendum pertinent serait un référendum constituant, <em>si</em> les Européens voulaient transformer l’Union en un État fédéral. Nous en sommes loin. En attendant, l’incident irlandais, qui concerne les Irlandais plus que les Européens, qui devrait les conduire à s’interroger sur le fonctionnement de leur propre démocratie, ne doit pas nous détourner de la tâche urgente qui consiste à mettre en place au plus vite les institutions prévues par le Traité de Lisbonne. Car les autres Européens – et sans doute aussi la majorité du peuple irlandais – ont compris, malgré l’activité que déploie le rassemblement hétéroclite des partisans du <em>non</em>, quelle est la nature de la construction européenne et quelles sont, au sein de chacun des États-nations souverains qui la composent, les exigences de la démocratie représentative.</p>
<p class="MsoNormal">
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		<title>Egalité et inégalité politiques</title>
		<link>http://champeau.wordpress.com/2008/06/14/egalite-et-inegalite-politique/</link>
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		<pubDate>Sat, 14 Jun 2008 12:17:50 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Démocratie]]></category>
		<category><![CDATA[Politique française]]></category>
		<category><![CDATA[égalité]]></category>
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		<description><![CDATA[Ce texte a fait l&#8217;objet d&#8217;une communication, le 12 juin 2008, au IIIe Congrès sur les droits de l&#8217;homme de Bilbao.
Les droits proprement politiques (droits de vote et d’éligibilité, avec les droits qui en conditionnent l’exercice) semblent, dans nos sociétés démocratiques, être régis par une règle simple : à chacun les mêmes droits. L’idée selon [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=champeau.wordpress.com&blog=2549104&post=26&subd=champeau&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal"><em><strong>Ce texte a fait l&#8217;objet d&#8217;une communication, le 12 juin 2008, au IIIe Congrès sur les droits de l&#8217;homme de Bilbao.</strong></em></p>
<p class="MsoNormal">Les droits proprement politiques (droits de vote et d’éligibilité, avec les droits qui en conditionnent l’exercice) semblent, dans nos sociétés démocratiques, être régis par une règle simple : à chacun les mêmes droits. L’idée selon laquelle ces droits devraient, dans leur application concrète, prendre en compte certaines différences entre les citoyens paraît <em>a priori </em>exclue.</p>
<p class="MsoNormal">L’idéal de l’égalité politique est cependant souvent pensé comme allant au-delà de cette simple égalité formelle. Dans sa version la plus forte, il exige que chaque citoyen dispose d’un <em>pouvoir</em> de délibération et de décision égal à celui des autres.</p>
<p class="MsoNormal">Force est de constater pourtant que les discours exhortant à établir les conditions de cette égalité et à la rendre effective nous paraissent chaque jour un peu plus vains. Pourquoi en est-il ainsi ? Est-ce parce que la réalité des sociétés contemporaines s’éloigne de plus en plus de l’idéal démocratique ou bien parce que l’idéal est mal formulé et n’est pas à la hauteur de cette réalité ? Le premier point de vue est fréquent chez les défenseurs de la démocratie, qui constatent amèrement que la participation de tous à la vie politique a engendré la ruine des idéaux démocratiques. C’est le second point de vue qui j’entends défendre ici.</p>
<p class="MsoNormal">Mon intention n’est cependant pas, en rejetant une définition de l’égalité politique que je juge abstraite et utopique, de m’incliner devant la réalité politique contemporaine. Elle est plutôt de montrer que l’idéalisme et l’empirisme sont, en politique, des frères jumeaux qui ne prennent ni l’un ni l’autre au sérieux l’idée de <em>représentation</em>. C’est pourquoi, après avoir attiré l’attention sur les limites de l’idéal d’égalité politique qui, trop fréquemment, sous-tend les lamentations sur l’état de notre démocratie, je soumettrai à l’examen les théories réalistes qui, par souci de fidélité aux faits, en viennent souvent à justifier l’inégalité politique. La fin de mon intervention envisagera la possibilité d’une critique non utopique de l’inégalité politique existante et l’idée d’une intégration de la différence, au niveau des droits et pouvoirs politiques, dans l’idéal de l’égalité politique.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span><span style="text-decoration:none;"> </span></span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span>L’égalité politique abstraite </span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">L’égalité politique a toujours été un concept central pour les partisans de la démocratie directe. Elle l’est encore, aujourd’hui, dans les versions contemporaines de celle-ci, les théories de la démocratie délibérative (Gutmann et Thompson, Habermas) qui se sont développées à partir des années 80 du siècle passé, en réaction contre des interprétations étroites du libéralisme politique et du républicanisme.</p>
<p class="MsoNormal">Il ne faut certes pas sous-estimer les mérites des doctrines que l’on range sous l’appellation de « théories de la démocratie délibérative » : elles ont mis en évidence les insuffisances des versions libérales et républicaines classiques de la démocratie représentative, qui ont privilégié la représentation au détriment de la démocratie. Mais il faut bien reconnaître que ces théories reposent sur un ensemble de présupposés que les défenseurs libéraux et républicains de la représentation, tout comme leurs adversaires conservateurs ou démocrates plus radicaux, n’ont pas eu de mal à critiquer.</p>
<p class="MsoNormal">La défense de l’égalité politique repose en effet trop souvent, aujourd’hui, sur une conception rationaliste de la vie politique, pensée comme un échange d’arguments entre citoyens dotés de capacités cognitives égales, d’un égal intérêt pour la politique, et s’éclairant mutuellement dans la délibération. Cette conception, il est vrai, prend plus ou moins en compte les nécessités de la représentation (la délégation du pouvoir à des corps spécialisés d’élus, voire d’experts) et les conditions effectives de la politique démocratique contemporaine (la grande hétérogénéité culturelle des citoyens, leur intérêt variable et parfois limité pour la politique, la formation de l’opinion par les partis et groupes de pression, la puissance des médias, le recours à la parole stratégique, à l’affectivité et à l’imaginaire, plus qu’à l’argumentation rationnelle). Il n’en demeure pas moins que ces nécessités et ces conditions effectives sont trop souvent appréhendées soit comme des perversions du processus démocratique soit, dans le meilleur des cas, comme des contraintes extérieures à ce processus. Il en résulte une sous-estimation de ces inégalités politiques qui, depuis les fondateurs de la démocratie représentative jusqu’aux théoriciens contemporains de la représentation, ont été considérées non pas comme une inévitable retombée de l’idéal dans le réel mais comme constitutives de la démocratie moderne (inégalités liées à l’existence de partis exprimant les intérêts de groupes et non d’individus ; à la structure du débat politique, différente de celle du débat scientifique ; à la répartition du pouvoir et à la division de celui-ci ; au rôle des experts dans des institutions relativement indépendantes du pouvoir politique ; à la complexité des modes de décision contemporains, par exemple au niveau européen ou mondial).</p>
<p class="MsoNormal">Il faut ajouter que cet égalitarisme abstrait qui, trop souvent hanté par le fantôme de la démocratie directe, ne parvient pas à prendre la mesure du changement que constitue la démocratie <em>représentative</em>, sous-estime également les effets pervers sur lesquels peut déboucher le processus délibératif qu’il préconise. Les théories de la démocratie délibérative ont suscité de nombreuses critiques, pas seulement conservatrices, qui ont mis en garde contre le danger que peut constituer, pour les groupes dominés, un enfermement élitiste du débat politique dans un cadre de règles neutre et prédéterminé, ou encore contre les effets négatifs qu’une pratique généralisée et insuffisamment régulée de la délibération peut engendrer (Sunstein). On ne s’étonnera pas de constater que des théoriciens très attachés à l’égalité politique, soucieux de ne pas opposer <em>représentation</em> et <em>démocratie</em>, fassent preuve de méfiance devant cet égalitarisme abstrait (Walzer).<em></em></p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span><span style="text-decoration:none;"> </span></span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span><span style="text-decoration:none;"> </span></span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span>La justification de l’inégalité politique</span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal">
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<p class="MsoNormal">Tocqueville, dans <em>L’ancien régime et la révolution</em>, montre que le rationalisme abstrait (celui des philosophes français des Lumières et des révolutionnaires) et l’empirisme qui s’incline devant les faits (celui de l’élite gouvernante) se nourrissaient mutuellement. On peut dire la même chose des débats contemporains sur l’égalité et l’inégalité politiques. Comme l’a bien vu P. Rosanvallon, les théories égalitaristes abstraites ont suscité en réaction des théories réalistes, voire cyniques.</p>
<p class="MsoNormal">Il est possible de distinguer, en rapport avec la question de l’égalité politique, trois versions de ces théories réalistes : celles qui se contentent de rappeler, contre le retour récurrent de la démocratie directe, les exigences de la représentation politique ; celles qui justifient, au nom de l’égalité politique, les inégalités politiques, non pas seulement celles qui sont constitutives de la démocratie représentative, mais celles qui, parce qu’elles tiennent à la différence de ressources ou d’information, sont souvent considérées comme des altérations ou des perversions de la représentation (David Estlund, par exemple) ; un troisième groupe de théories, enfin, justifie les inégalités politiques non pas au nom de l’égalité politique mais au nom d’autres idéaux, l’efficacité de la prise de décision ou la sauvegarde des libertés fondamentales (Richard Posner, par exemple).</p>
<p class="MsoNormal">Quelques mots au sujet des deux dernières versions des théories réalistes.</p>
<p class="MsoNormal">Estlund, par exemple, accepte certaines inégalités de pouvoir d’une part au nom de la <em>qualité</em> politique (celle des décisions adoptées) : chercher à réaliser une égalité politique stricte (par exemple en limitant sévèrement l’influence des citoyens les plus riches, en réglementant fortement le financement des partis politiques ou la propriété des moyens d’information) ce serait diminuer la quantité totale de délibération politique, appauvrir sa qualité et celle des décisions politiques. Estlund accepte d’autre part certaines inégalités politiques au nom de l’accroissement de l’<em>influence politique</em> de chaque citoyen, par des raisonnements complexes qui reviennent à dire qu’au total, tout compte fait, l’inégalité politique pourrait renforcer le pouvoir de chacun (de même qu’une certaine inégalité économique peut finalement profiter à tous).</p>
<p class="MsoNormal">La justification des inégalités politiques par Posner est différente, purement pragmatique. Les citoyens ne sont pour lui, ni éduqués, ni actifs, ni rationnels ils agissent en fonction de leur intérêt particulier. Le seul avantage de la démocratie, ce qui la justifie, c’est d’être<span> </span><em>un<span> </span>feed-back</em> pour les dirigeants (les élections sont des sondages). La démocratie moderne représentative est nécessairement élitiste : les décisions sont prises par des dirigeants qui tiennent compte de l’opinion des citoyens, par les élections et d’autres moyens. Dans une telle perspective, les démocraties contemporaines fonctionnent de manière satisfaisante, le pessimisme à leur égard ayant pour seule origine une conception utopique de la démocratie, dont la dernière version est la théorie de la démocratie délibérative. La médiocrité du personnel politique et la passivité des électeurs n’empêchent pas la prise de décision. Les démocraties modernes n’ont besoin que du <em>common sense</em> des électeurs (« barrière contre les projets déments »), de la <em>political ability</em> des gouvernants et de l’<em>ordinary competence </em>des fonctionnaires.</p>
<p class="MsoNormal">On aurait tort de rejeter ces théories trop rapidement, même celle de Posner. Elles ont le mérite du réalisme, d’attirer par exemple l’attention sur des effets pervers (la limitation du financement des partis politiques, par exemple, peut détourner les fonds vers des groupes extrémistes, entraver le développement des partis, avantager les élus en place ; la limitation du <em>lobbying</em> peut donner un pouvoir trop important aux majorités en place ; inciter les citoyens à participer à la politique peut les détourner d’autres activités et déboucher sur des luttes stériles et violentes pour le pouvoir). Ces théories ont également le mérite de rappeler qu’il ne faut pas faire de l’égalité politique formelle un absolu (on peut éviter l’oppression d’une minorité par une majorité en acceptant le principe d’une inégalité politique, pour donner plus de poids aux membres de la minorité, par un découpage électoral approprié par exemple).</p>
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span><span style="text-decoration:none;"> </span></span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span><span style="text-decoration:none;"> </span></span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span>L’égalité politique complexe</span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Je voudrais, pour terminer, montrer qu’il est possible de dépasser l’alternative de l’égalité abstraite et de l’inégalité empirique.</p>
<p class="MsoNormal">Il me semble qu’un tel dépassement est possible à la condition d’articuler les exigences de la <em>démocratie représentative</em> et de la <em>démocratie délibérative</em>. Je veux dire par là que si l’on prend au sérieux les théories de la démocratie délibérative, leur puissante critique des insuffisances des théories libérales ou républicaines classiques, on ne peut que chercher à articuler la représentation et la délibération, c&#8217;est-à-dire à approfondir le concept de <em>démocratie représentative</em>, qui pendant longtemps, et encore aujourd’hui, a été, aux yeux de certains, une contradiction dans les termes. Mais l’intégration de la délibération dans la représentation modifie considérablement le concept d’égalité politique. A partir du moment où les citoyens participent d’une manière ou d’une autre, dans le cadre de la démocratie représentative, à l’élaboration des décisions, l’égalité politique ne peut plus être l’égalité abstraite. Il nous faut alors penser une égalité politique complexe, qui s’articule, à plusieurs niveaux, avec l’inégalité politique.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Je n’insisterai pas sur le premier point, l’exigence contemporaine de l’articulation de la représentation et de la démocratie délibérative. A la suite des travaux des théoriciens de la démocratie délibérative, et des critiques nourries qu’ils ont suscitées, nombreuses sont les voix qui ont rappelé que la représentation est la forme moderne <em>de la démocratie</em>, et qu’à ce titre il importe de cultiver la dimension démocratique que le libéralisme et le républicanisme classiques, chacun à leur manière, avaient tendance à sous-estimer. La raison<span> </span>principale de cette exigence contemporaine me semble être que la démocratie, aujourd’hui, ne peut plus tabler sur des conditions qui lui sont extérieures (les mœurs, la religion), qu’elle doit engendrer elle-même, à chaque instant, pour chaque décision importante, ses propres conditions, qu’elle doit obtenir la <em>confiance</em> d’une majorité de citoyens (la simple <em>légitimité</em> par le vote ne suffisant plus). Comme le dit Nadia Urbinati, la démocratie et la représentation sont complémentaires et non antithétiques.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Je voudrais insister surtout sur le deuxième point. L’intégration de la démocratie délibérative à la démocratie représentative complexifie le concept d’égalité politique de trois manières :</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">(a) Je n’insisterai pas sur le premier niveau, même s’il est toujours utile de rappeler le danger que constitue, pour la démocratie, la sous-estimation des exigences de la représentation. L’idée selon laquelle la délégation et division des pouvoirs, et les inégalités qui en résultent, sont essentielles à la réalisation de l’idéal d’égalité politique est un argument qu’ont dû rappeler les auteurs les plus divers, contre les simplifications de certains théoriciens de la démocratie délibérative.<span> </span>Il faut rappeler que l’égalité politique est davantage assurée dans un régime représentatif que dans un régime où l’intervention de tous dans la vie politique, souvent sous la forme populiste des sondages ou des référendums, contribue en fait à donner davantage de pouvoir aux groupes de pression et affaiblit le pouvoir politique collectif des citoyens. Pierre Rosanvallon insiste sur le fait que la « démultiplication des niveaux de la représentation », <em>a fortiori</em> lorsqu’elle s’accompagne d’une réelle participation des citoyens à l’élaboration des décisions, assure une égalité politique bien plus réelle que celle de la démocratie directe et de ses pauvres substituts.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">(b) L’inégalité politique prend, dans une démocratie représentative intégrant la participation des citoyens, une seconde forme. La participation des citoyens à la vie politique, dans une démocratie représentative, va au-delà du vote. Cette participation s’effectue à différents niveaux : <em>contrôle du pouvoir politique par les citoyens dans l’espace public</em> (ce que Pettit nomme la<em> contestabilité</em>), <em>dialogue avec les institutions techniques spécialisées</em> (ce qui suppose la mise en place d’instances où les citoyens puissent faire connaître leurs préférences et contrôler le travail des experts tout en respectant leur autonomie), <span> </span><em>formation du consentement</em> (dans des instances appropriées qui obligent le pouvoir politique à n’agir qu’après que les citoyens ont eu la possibilité d’échanger leurs arguments et de s’écouter mutuellement). L’ensemble de ces formes de participation définit ce que Garry Stoker nomme, de manière très parlante, une <em>politique pour amateurs</em>. Il entend signifier par là d’une part, que la participation politique des citoyens, bien réelle dans une démocratie représentative intégrant la démocratie délibérative, n’est pas de même nature que l’activité de ceux dont la politique est le métier ; d’autre part, que, comme c’est le cas de toute pratique d’amateur, cette participation est libre : « les citoyens veulent être impliqués, mais de la manière dont ils le souhaitent, dans des activités intermittentes, partielles et sporadiques ». De fait, cette participation est « inégalement distribuée », même si nous devons chercher à établir les conditions d’une égale participation. Les citoyens des démocraties contemporaines savent que la politique est un métier mais estiment également que « le contrôle par le peuple peut devenir une réalité, en certaines occasions, sur certaines questions et jusqu’à un certain point ». Ils se pensent comme des amateurs, au meilleur sens du terme : ils savent que l’essentiel de leur temps est consacré à leur métier et à leur famille, mais estiment qu’ils ont leur mot à dire. C’est seulement lorsque ces amateurs prennent confiance en eux-mêmes, lorsqu’ils parviennent à comprendre les décisions politiques, à les contrôler et les influencer d’une manière ou d’une autre, qu’ils accordent leur confiance aux dirigeants. On le voit, l’articulation des dimensions représentative et délibérative de la démocratie implique une deuxième forme d’inégalité politique, qui comme la première est orientée vers l’idéal de l’égalité politique. Mais la réalisation de cet idéal ne présuppose pas des citoyens qui, pour reprendre l’expression de Skinner, <em>doivent</em> cultiver les vertus politiques et consacrer sincèrement leur vie à la recherche du bien public. La véritable égalité politique, dont les voies sont moins directes et moins coercitives, se moque de la vertu civique héritée du républicanisme. La véritable égalité politique, c’est celle des sociétés démocratiques libérales, qui mettent en place les conditions permettant aux citoyens qui le désirent d’intervenir plus ou moins activement dans la vie politique. Cette intervention est le seul moyen d’éviter le populisme que suscite la crispation sur les versions libérales ou républicaines classiques de la démocratie.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">(c) La troisième forme d’inégalité politique est, elle aussi, une conséquence de l’articulation entre la démocratie représentative et la démocratie délibérative. La complexité de la vie sociale et politique, dans les sociétés démocratiques contemporaines, expulse en effet nécessairement certains individus et groupes du circuit des échanges sociaux et des échanges politiques. Les nouvelles formes de la vie politique, celles-là mêmes qui tendent à généraliser la participation des citoyens, sont loin de donner une voix à tous les groupes sociaux. Comme le dit G. Stoker, elles peuvent constituer des obstacles qui éloignent de tout engagement politique « les pauvres, les moins éduqués, les minorités raciales et ethniques – et peut-être, dans certaines sociétés, les jeunes et les femmes » (elles peuvent aussi devenir, pour une couche de privilégiés, « l’affichage d’un style de vie plus qu’un engagement sérieux »). La démocratie représentative contemporaine, celle qui intègre la démocratie délibérative, doit, de ce fait, s’engager, avec la plus grande prudence, dans la voie de la différenciation des droits et pouvoirs politiques. D’une certaine manière, les démocraties représentatives l’ont toujours fait (dans les États fédéraux, en particulier, le découpage électoral, ou un système électoral plus ou moins proportionnel, ou une représentation égale des États, quelle que soit leur dimension, ont permis de corriger les inégalités dues à la sous-représentation de certains groupes, collectivités ou États). Mais elles ne l’ont pas toujours fait uniquement avec le souci de rendre plus effective l’égalité politique. Une des tâches face à laquelle se trouvent les démocraties modernes est d’explorer l’idée de droits et pouvoirs politiques différenciés. Les théoriciens anglais et américains de la troisième voie ont fait quelques pas dans cette direction. Dans son dernier livre Anthony Giddens propose à Gordon Brown des mesures précises visant à aider les individus qui se considèrent comme des non-citoyens à participer au débat public afin de faire valoir leurs intérêts.</p>
<p class="MsoNormal">Dans le cadre de la France, pour dire deux mots de mon pays, le problème crucial, lorsqu’il s’agit d’égalité politique, n’est pas comme en Espagne ou au Canada celui de la représentation des identités culturelles nationales ou régionales (Corse mise à part) ; ce n’est pas non plus, comme aux Etats-Unis ou au Canada, celui de la représentation des identités ethniques ; ce n’est plus pour l’essentiel celui de la représentation politique des femmes (même si l’instauration de la parité entre hommes et femmes dans le processus électoral n’a pas fait disparaître toute inégalité, elle constitue un grand progrès) ; c’est, à mon avis, essentiellement celui de la représentation des jeunes en général (qui sont plus qu’ailleurs victimes du chômage, de l’échec scolaire, de la crise du logement, de la précarité salariale) et, plus particulièrement, de la représentation des jeunes français des quartiers défavorisés, issus de l’immigration. Il n’appartient pas aux théoriciens de dire quelle forme précise pourrait prendre ce que Anne Philips nomme une<em> politics of presence</em> des jeunes en France. Je me contenterai de dire que l’exclusion de plus en plus grande des jeunes du circuit politique, et le développement chez les jeunes de formes d’expression politique primaires, antidémocratiques, voire violentes, exige de nous un grand effort d’imagination, non seulement au niveau de la société civile (pour mettre fin à ce que Josuah Cohen nomme <em>the asssociation deficit</em>) mais aussi au niveau proprement politique (en examinant de près le découpage électoral, qui peut favoriser certains groupes et en défavoriser d’autres ; en encourageant publiquement les débats et forums entre les jeunes, y compris par la mise en place publique de medias spécifiques ; en envisageant la mise en place d’instances consultatives de jeunes créées à l’initiative des Régions, de l’Assemblée Nationale ou du Sénat). Autant la représentation proportionnelle des partis me semble, dans le contexte français, une idée contestable et dangereuse, autant il me semble nécessaire d’assurer la prise en compte des intérêts des jeunes par une présence réelle de ceux-ci dans les instances politiques, comme cela a été fait pour les femmes, pour corriger une inégalité politique criante. Une politique provisoire de la différence me semble ici possible et nécessaire, mais une politique qui ne doit pas perdre de vue son objectif : non pas la défense d’une identité culturelle mais celle de la participation égale des jeunes à la vie politique.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Je dirai, pour conclure, que les voies qui conduisent à donner une certaine réalité à l’idéal d’égalité politique sont particulièrement indirectes. Il me semble qu’elles passent</p>
<p class="MsoNormal">(1) par la représentation, c&#8217;est-à-dire par une division du pouvoir (à la fois une nécessaire répartition inégale de celui-ci et une dispersion, par laquelle le pouvoir limite le pouvoir)</p>
<p class="MsoNormal">(2) par la mise en œuvre de mesures visant à atténuer les différences d’influence entre les citoyens, celles dues à l’argent et à la culture (l’enfer politique étant pavé de bonnes intentions, il est essentiel de rappeler qu’il s’agit là d’une question empirique : le mérite des théories réalistes d’Estlund et Posner est de nous rappeler que les mécanismes politiques, tout comme les mécanismes économiques, peuvent produire des effets pervers)</p>
<p class="MsoNormal">(3) par la satisfaction de l’exigence contemporaine de participation des citoyens à l’élaboration des décisions, à des niveaux divers, selon une intensité variable, et à partir d’un libre jugement</p>
<p class="MsoNormal">(4) par une mise en place prudente et expérimentale de mesures différentielles visant à réduire l’inégalité proprement politique, c&#8217;est-à-dire la marginalisation – due, entre autres, aux progrès mêmes de la démocratie représentative et participative – de groupes et d’individus qui en viennent à se comporter et à se considérer comme des non-citoyens. Comme le dit Michael Walzer dans son dernier livre, les exclus sont ceux qui sont expulsés de toutes les <em>sphères de justice</em> à la fois, la sphère économique, celle de l’éducation, celle du <em>welfare state</em>, celle de la politique aussi. Et la lutte contre l’exclusion passe par une réintégration dans toutes ces sphères à la fois, en commençant par celle de la politique, qui permet aux exclus de se faire entendre : « L’inclusion commence avec la citoyenneté, et cette inclusion est une valeur qui, lorsqu’elle est reconnue dans la sphère de l’activité politique démocratique, peut alors se répandre dans l’ensemble des autres sphères ».</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
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<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span>Bibliographie</span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal"><strong> </strong></p>
<p class="MsoNormal"><strong>Benhabib, Seyla</strong> (ed.) : <em>Democracy and Difference. Contesting the Boundaries of the Political </em>(Princeton University Press, 1996)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Cohen, Josuah</strong> : « Procedure and Substance in Deliberative Democracy » (in Benhabib, <em>Democracy and Difference</em>)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Estlund</strong>, <strong>David</strong> : <em>Democracy</em> (edited by) (Blackwell, Malden and Oxford, 2002)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Giddens, Anthony</strong> : <em>Over To You, Mr Brown</em> (London, Polity, 2007)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Gutmann</strong>, <strong>Amy</strong> and <strong>Thompson</strong>, <strong>Dennis</strong> <em>: Democracy and Disagreement</em> (Belknap Press, Cambridge, 1996)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Habermas</strong>, Jürgen : « Au-delà du républicanisme et du libéralisme, la démocratie délibérative » (<em>Raison Publique</em>, n° 1, 2003)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Philips, Anne</strong> : « Dealing with Difference : A Politics of Ideas and a Politics of Presence » (in Benhabib, <em>Democracy and Difference</em>)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Posner</strong>, <strong>Richard</strong> : <em>Law, Pragmatism and Democracy</em> (Harvard U.P., 2005)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Rosanvallon</strong>, <strong>Pierre</strong> : <em>La contre-démocratie</em> (Seuil, Paris, 2006)</p>
<p class="MsoNormal"><span> </span>:<em> La démocratie inachevée</em> (Gallimard, 2003)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Stoker</strong>, <strong>Gerry</strong> : <em>Why Politics Matters</em> (Palgrave, New York, 2006)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Sunstein</strong>, <strong>Cass R.</strong> : <em>Free Markets and Social Justice</em> (New York, Oxford, Oxford U.P., 1977)</p>
<p class="MsoNormal"><em><span> </span></em>: <em>Designing Democracy</em> (New York, Oxford, Oxford U.P., 2001)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Urbinati, Nadia</strong> : <em>Representative Democracy. Principles and Genealogy</em> (Chicago, The University of Chicago Press, 2006)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Walzer</strong>, <strong>Michael</strong> : <em>Politics and Passion</em> (New Haven and London, Yale University Press, 2004)</p>
<p><strong><span style="text-decoration:underline;"><span style="font-size:14pt;line-height:150%;"><br />
</span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal">
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	</item>
		<item>
		<title>Réflexions sur mai 68</title>
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		<pubDate>Thu, 01 May 2008 16:47:55 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Démocratie]]></category>
		<category><![CDATA[Politique française]]></category>
		<category><![CDATA[Aron]]></category>
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		<category><![CDATA[mai 68]]></category>
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		<description><![CDATA[Ce texte sur &#8220;Raymond Aron, acteur et interprète de mai 68&#8243;, servira de base pour une communication au colloque sur les événements de mai 68 dans le monde (Cordoue, novembre 2008).

Il y a toujours eu France, à droite comme à gauche, des esprits qui ont considéré, dès le mois de mai 68, et évidemment après, [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=champeau.wordpress.com&blog=2549104&post=25&subd=champeau&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal" style="line-height:normal;"><em>Ce texte sur &#8220;Raymond Aron, acteur et interprète de mai 68&#8243;, servira de base pour une communication au colloque sur les événements de mai 68 dans le monde (Cordoue, novembre 2008).</em></p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Il y a toujours eu France, à droite comme à gauche, des esprits qui ont considéré, dès le mois de mai 68, et évidemment après, que la crise de mai en France n’était un pas un événement historique aussi important que voulaient bien le dire ses divers protagonistes. Ce qui caractérise cette interprétation déflationniste, c’est un scepticisme devant ce que Raymond Aron nomme le « penchant à transfigurer les problèmes politiques propres à notre pays en débat universel » (<em>Mémoires</em>, 322).</p>
<p class="MsoNormal">Aron n’a pas été seulement un théoricien de mai 68. Il reconnaît que la publication, de <em>La révolution introuvable</em>, en plein milieu des événements, a fait de lui un acteur et pas seulement un observateur (<em>Mémoires</em>, 474).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Je voudrais revenir sur ce livre, qui a été à la fois une action et une interprétation, livre qui me paraît être, de loin, ce qui a été écrit de plus convaincant sur les événements de mai 68 en France et dans le monde (même si Aron part avant tout de la situation française). Je mettrai entre parenthèses les récupérations qui ont pu en être faites par des théoriciens de droite beaucoup moins subtils et les caricatures que les animateurs du mouvement de mai en ont faites. Aron a toujours été un libéral, qui n’a eu aucune sympathie pour mai 68 mais qui ne soutenait le régime gaullisme qu’avec de nombreuses réserves. Il n’est pas étonnant que son interprétation déflationniste ait été attaquée à droite comme à gauche, par ceux qui avaient l’impression que se jouait un drame mondial. Il y avait d’un côté les gaullistes, qui voyaient dans mai 68, malgré tout ce qui prouvait le contraire, un complot du « communisme totalitaire » (de Gaulle, 30 mai 68) et parmi eux Malraux, qui, de manière plus grandiose, comme toujours, proclamait sans rire qu’on était devant « l’une des crises les plus profondes que la civilisation ait connues », et qui soutenait que le général de Gaulle « irréprochable sur le plan politique, ne pouvait rien contre une révolte qui appartenait à l’histoire universelle » (87). De l’autre côté, il y avait l’équivalent de gauche, <span> </span>ceux qui voyaient dans mai 68 une révolte spirituelle (« l’esprit qui se venge », comme le disait Maurice Clavel) ou bien une révolte anti-technocratique, contre « la société programmée » (Alain Touraine).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">L’interprétation d’Aron est beaucoup plus sobre, c’est une interprétation libérale qui rejette à la fois les interprétations conservatrices et les interprétations de ceux qui pensaient ces événements comme les prémices d’une révolution porteuse d’avenir.</p>
<p class="MsoNormal">On ne peut la comprendre précisément que si l’on a présent à l’esprit une idée centrale de ce philosophe de la société et de l’histoire qu’est Aron : il faut, lorsqu’on interprète un événement, articuler les nécessités sociologiques et les contingences historiques. Les événements de mai 68 ne se comprennent pour lui qu’à partir, d’une part, d’une théorie des sociétés contemporaines (c&#8217;est-à-dire des démocraties libérales et les sociétés totalitaires, qui sont l’une comme l’autre des sociétés industrielles) et, d’autre part, d’une prise en compte de la contingence historique. Il s’ensuit une analyse complexe où la contradiction apparente de certaines affirmations témoigne en fait d’une conscience aiguë de la multiplicité, à un moment donné de l’histoire, des possibles. Je la résumerai en six points.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">1) Mai 68 n’est pas une révolution (11). « Je continue de voir dans les événements de mai une péripétie triste de l’histoire de France, dont personne n’est sorti grandi et n’a de motif valable de tirer quelque fierté » (135).</p>
<p class="MsoNormal">Si Mai 68 est pour lui une péripétie, c’est d’une part parce qu’Aron y voit un phénomène essentiellement verbal, symbolique, d’autre part parce que la seule force véritablement révolutionnaire à ses yeux, c&#8217;est-à-dire les communistes, sont restés prudents devant le phénomène et finalement ont contribué à son échec. Les deux faits sont d’ailleurs étroitement liés : « puisque le Parti communiste conservait le contrôle des masses ouvrières et n’avait pas d’intentions insurrectionnelles, il s’agissait d’un psychodrame » (35).</p>
<p class="MsoNormal">C’est d’abord un phénomène verbal : « débauche idéologique » (11). Contre Malraux (qui y voyait quelque chose comme la fin d’un monde), Aron réduit et désacralise le phénomène : « immense défoulement », « marathon de palabres », psychodrame, comédie  (31). Les étudiants rejouent nostalgiquement 1789, ou 1848, ou la Commune de Paris, ou les révolutions russes, cubaines ou chinoises. Mais cela sans effusion de sang. Et la fièvre est retombée aussi vite qu’elle était montée, avec une intervention de trois minutes de de Gaulle et, une demi-heure plus tard, l’acceptation des élections par les communistes : « un homme parle, et la comédie se termine » (36). Pour Aron, ce phénomène verbal a son origine, on le verra, dans des problèmes bien réels (que le pouvoir gaulliste ne pouvait traiter) et dans la conscience, chez les étudiants et intellectuels, et dans la gauche non-communiste, de l’échec du socialisme stalinien et de l’absence de toute alternative révolutionnaire crédible. C’est cette conscience qui explique le repli sur une figure qui semblait alors dépassée, le socialisme utopique : « les hommes de gauche, sevrés de leur utopie depuis le stalinisme, ont cru retrouver ce dont ils avaient toujours rêvé, une révolution libertaire, une révolution qui ne serait pas tyrannie et bureaucratie » (32). Or Aron, en accord avec Marx sur ce point, pense qu’une telle révolution libertaire, parce qu’elle est incompatible, on le verra, avec l’idée de société industrielle, est condamnée à l’utopie et à la fuite dans le verbe : « comment construire une société sur les fondements d’un socialisme pré-marxiste, d’un mélange d’anarcho-syndicalisme ou de proudhonisme ? » (32). On ne souligne sans doute pas assez, dans les études contemporaines sur mai 68, cette dimension des événements français, que la rhétorique sur la révolution cubaine ou chinoise a trop masquée : ils sont aussi le symptôme de l’échec du socialisme stalinien, échec qui ne pouvait plus être ignoré.</p>
<p class="MsoNormal">Quant à l’attitude des communistes, il est clair que pour Aron la fin de mai 68 est due à une alliance entre les gaullistes et les communistes. Les communistes avaient choisi une stratégie conquête électorale et d’union de la gauche, stratégie qui ne pouvait être compatible avec le désordre et l’aventure révolutionnaire. Le PC n’a pas souhaité les grandes grèves et encore moins la politisation de la grève générale (33). Il a adopté la stratégie consistant à élargir progressivement le mouvement pour en reprendre le contrôle en noyant les minorités activistes (40).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">2) Les problèmes à l’origine de la révolte de mai 68 étaient cependant bien réels.</p>
<p class="MsoNormal">On peut résumer le diagnostic qu’Aron porte sur la société française de l’époque : jacobinisme et anarchisme. Le système français d’organisation et d’autorité, hérité de l’histoire de la France, combine une forte concentration du pouvoir au sommet, un style hiérarchique (aristocratique, dit Aron) des relations humaines et une anarchie tout aussi réelle, nourrie par l’absence de dialogue politique (96). Aron insiste beaucoup sur la responsabilité de la Ve République : « le régime gaulliste a poussé jusqu’à l’absurde la mise en question du régime tout entier par n’importe quel accident ou incident » (97) car « il avait supprimé toutes les soupapes de sûreté » (105) : abus de la centralisation, effacement du Parlement, faiblesse des corps intermédiaires. Une formule résume bien cette interprétation : « La société française développe une puissance de hiérarchie qu’elle compense par une revendication intransigeante d’égalité » (94).</p>
<p class="MsoNormal">Or le dialogue politique (et ce qui en est inséparable, l’existence de puissants corps intermédiaires, les syndicats par exemple) est pour Aron une condition et une exigence essentielle des sociétés pluralistes modernes. Leur ordre ne repose plus sur la religion (46) mais sur une « discipline à demi volontaire de ceux qui travaillent » (45), un consensus qui est l’équivalent de ce que la religion était dans les sociétés du passé. Dans les sociétés pluralistes modernes, les universités, bureaux de recherche, usines, etc. ne fonctionnent pas sous la protection de la police mais vivent et prospèrent «  grâce à la coopération multiple et complexe entre un grand nombre d’individus sans qu’on puisse utiliser à chaque instant la garantie ultime de tout ordre social, la force » (45). L’organisation rationnelle hiérarchique est certes inhérente aux sociétés libérales (et même plus largement aux sociétés industrielles) : la société moderne suppose solidarité et division du travail, et lorsqu’elles s’effondrent c’est la société qui s’effondre (45). Mais la hiérarchie, « réduite aux nécessités techno-bureaucratiques, ne devrait pas exclure les relations interpersonnelles, plus libres, plus égalitaires » (93). Aron est un réformiste : « La modernité n’exclut pas, en dehors de la hiérarchie spécifique de compétence, des relations interindividuelles de style égalitaire » (121).</p>
<p class="MsoNormal">Mais au-delà de cette explication, qui concerne avant tout la France, il est clair qu’Aron rapporte la révolte contre la société industrielle à ce qu’il nomme les <em>désillusions du progrès</em>. La société industrielle, dans sa version libérale, est une société « passablement prosaïque » qui déçoit nécessairement « ceux qui attendent ou espèrent le royaume de Dieu sur la terre » (<em>Mémoires</em>, 406). Les aspirations à la prospérité, à l’égalité, au développement de la personnalité, etc. qu’elle fait naître ne sont jamais réalisées de manière satisfaisante. Elle améliore le sort de tous mais ne soulage la misère des plus pauvres que de manière relative, elle ne fait pas disparaître les hiérarchies et les stratifications sociales. Quant à l&#8217;aspiration de chacun à une personnalité unique, irremplaçable, elle s&#8217;accorde mal avec la socialisation des individus.<span> </span>C’est pourquoi, dit Aron, « aux États-Unis, au Japon, en Allemagne, en France, les étudiants se révoltèrent non pas tant au nom du marxisme-léninisme qu&#8217;au nom des exigences originelles de l&#8217;être humain; peut-être même faut-il dire par réaction passionnelle contre l&#8217;aliénation du travailleur, l&#8217;anomie de l&#8217;individu, par dégoût de la société de consommation » (<em>Mémoires</em>, 140). Mais cette révolte romantique est incapable d’élaborer un programme révolutionnaire cohérent. Les intellectuels critiques « ont raison de ne pas être satisfaits d’une réalité imparfaite, de critiquer l’injustice de certaines institutions et la médiocrité de la plupart des existences. Mais qu’ils le veuillent ou non, ils sont incapables d’opposer à la société existante l’image d’une société radicalement autre » (<em>Mémoires</em>, 416). <strong></strong></p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">3) Mais cela ne signifie pas que les événements de Mai 68 n’ont aucun pouvoir destructeur, bien au contraire : « ils méritent cependant d’être pris au sérieux. Ils ne construiront pas d’ordre nouveau mais ils ont effectivement ouvert une brèche par laquelle peuvent s’engouffrer d’autres forces irrationnelles et imprévisibles » (14). Le psychodrame pouvait tourner en drame, « en raison de la faiblesse de nos institutions » (37). Et le désordre aurait débouché inévitablement, en particulier en raison du chômage chez les jeunes ouvriers qui en aurait été la conséquence, soit sur un régime communiste (la seule révolution réelle, si les communistes en venaient à considérer une stratégie révolutionnaire possible et souhaitable) soit sur le renforcement du pouvoir gaulliste (hypothèse la plus probable pour Aron). Quant à la gauche française, il répète le mot selon lequel la gauche française est la plus bête du monde, mais en ajoutant que cela ne suffit pas « à garantir l’intelligence de la droite, gaulliste ou non » (187).</p>
<p class="MsoNormal">Le réalisme d’Aron, son peu d’estime pour toute forme de pensée utopique, le conduit à croire davantage dans les chances d’un socialisme plus ou moins libéralisé ou d’un capitalisme plus ou moins socialisé. Il est à remarquer que cet anticommuniste a toujours estimé bien davantage les communistes que les révolutionnaires de mai dont il dit que « plus sympathiques que les communistes, ils leur sont intellectuellement inférieurs » (15), « …ils peuvent éventuellement détruire, ils ne peuvent pas refaire un ordre. Une société malgré tout aussi modernisée que la société française ne peut pas être gouvernée selon les méthodes libertaires de ces gens qui, d’ailleurs, n’ont derrière eux aucune masse » (28).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">4) Aron n’exclut cependant pas une autre hypothèse, celle d’un désordre temporaire débouchant sur de véritables réformes. C’est ici que le sens de la contingence historique vient équilibrer l’analyse sociologique, laquelle dégage des tendances nécessaires ou fortement probables.<span> </span>Aron n’exclut pas que les événements de mai puissent n’être, après tout, qu’une décomposition apparente et provisoire et que le renouveau doive nécessairement passer par des « convulsions primaires ». Il admet que « la France a volontiers fait des réformes à l’occasion de révolutions » (19-20). Il <em>peut</em> donc « sortir des réformes utiles, nécessaires, de la crise actuelle » (30). Ceci dit, la reconnaissance de la contingence de l’histoire interdit d’adopter le schéma dialectique qui sous-tend souvent un tel type d’<em>espérance</em> (c&#8217;est-à-dire l’idée selon laquelle « du mal le bien peut sortir après tout »).</p>
<p class="MsoNormal">Il n’en demeure pas moins qu’Aron a une claire conscience de l’ambiguïté de mai 68 : « Révolution partiellement passéiste et partiellement futuriste ; dans un sens c’est la nostalgie d’une société pré-moderne, dans un autre sens l’aspiration à plus de modernité, c&#8217;est-à-dire à plus de communications, à plus de participations » (41). Les événements de mai, comme tout événement historique, ont un « caractère mystérieux » : «  L’avenir nous apprendra s’il s’agit d’un <em>accident de parcours</em>, durant une phase de modernisation, ou de forces souterraines, soudain apparues à la lumière et destinées, après une disparition dans l’ombre, à surgir avec une violence accrue » (186). C’est ce sens de la contingence qui conduit Aron à décrire avec une certaine sympathie le mouvement antihiérarchique dans les universités et les usines, même s’il est conscient du danger que représente la forme destructrice qu’il a prise : « tous les jugements sont justes : aspiration à la modernité et refus de la modernité se mêlent. Rêve anarchiste et rêve de la société post-industrielle » (46).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">5) Le pessimisme d’Aron face à ces événements est le cinquième point sur lequel je voudrais insister. Il est à mille lieues d’un pessimisme réactionnaire. Il naît du constat que, tout compte fait, les chances pour que la révolte de mai promeuve, à plus ou moins long terme, un véritable mouvement de réforme de la société française sont minces.</p>
<p class="MsoNormal">En fin de compte, le mouvement de 68 freinera très probablement les évolutions dont la France a besoin, à tous les niveaux. Il faut se souvenir qu’Aron est très réservé vis-à-vis du pouvoir gaulliste (il a un mépris évident pour la personne de de Gaulle, largement réciproque d’ailleurs, qu’il estime être un vieux chef autoritaire, incapable du moindre dialogue) et vis-à-vis de la politique gaulliste. L’effet de mai 68 (renforcement du gaullisme et « réformes » initiées par le régime) lui paraît être un frein aux nécessaires réformes libérales : « du bouleversement actuel sortiront des réformes irréversibles qui décevront probablement ceux qui en auront été les initiateurs » (70). Ces réformes, c’est la réforme de l’Université en cours et la <em>participation</em>, au niveau des entreprises, réformes qu’Aron juge superficielles et démagogiques (elles visent essentiellement à satisfaire les plus modérés des manifestants). Le réformiste libéral qu’est Aron juge très sévèrement la participation (sous les mesures d’intéressement aux bénéfices et de partage du pouvoir dans l’entreprise, il voit avant tout une idéologie qui lui paraît illusoire, celle de la troisième voie entre libéralisme économique et dirigisme). Il résume son analyse des réformes en cours après le mois de mai par une phrase assassine : « Un Souverain qui veut changer par décret les mœurs et obliger tous les Français – sauf lui – au dialogue » (153). Il oppose à ces réformes gaullistes des réformes libérales visant en particulier, dans l’entreprise, à substituer la logique de la compétence et de la responsabilité à celle de la supériorité conférée par le statut, et à créer les conditions d’un consensus dans la communauté qu’est l’entreprise (128) : « la décentralisation du pouvoir de décision, la circulation de l’information, le sentiment de responsabilité donné au plus grand nombre possible de ceux qui collaborent à l’entreprise, font partie de la modernisation humaine d’une économie » (94).</p>
<p class="MsoNormal">En attendant ces réformes (qui finiront par arriver <em>si</em> les dirigeants économiques et politiques ont compris la leçon de mai, 128) le caractère irrationnel des événements de mai ne peut et ne doit pas être occulté. L’histoire n’est pas une dialectique nécessaire, la destruction n’est pas l’envers d’un bien : : « je ne connais pas d’épisode de l’histoire de France qui me donne au même degré le sentiment de l’irrationnel », irrationalité qui tient à la disproportion entre « les griefs légitimes contre le régime gaulliste que je n’aime pas, entre des revendications universitaires que je considère comme légitimes et cette sorte de décomposition soudaine de la société française » (27).</p>
<p class="MsoNormal">Ce qui sépare profondément le libéral qu’est Aron des protagonistes de mai, c’est l’incroyance face à l’idée d’<em>ordre libertaire</em> ou d’<em>autogestion</em>. L’expression est pour lui une contradiction dans les termes.<span> </span>Ce qui revient à dire que pour Aron le sérieux de l’histoire, au-delà du carnaval de mai, est qu’il n’y a pas de troisième modèle entre le libéralisme occidental et le communisme : « aucun ordre économique, politique ou social n’est apparu au jour qui se différencie à la fois du modèle soviétique et du modèle occidental » (109) : une « révolution libertaire à l’âge industriel », une société autogérée « enfin libre, ni capitaliste ni soviétique », cela relève du « délire des intellectuels parisiens » (109). « Nul ne connaît le truc miraculeux qui permettrait de soustraire les hommes, dans la vie quotidienne, à la contrainte d’un système à demi rationnel, plein d’inégalités, qui n’obéit à personne et s’impose à tous » (125). Il est à remarquer que l’idée d’une troisième voie entre capitalisme et communisme est une idée, pour Aron, que partagent gaullistes, socialistes non-communistes et gauchistes. Le rejet d’une telle troisième voie n’équivaut pas, chez Aron, au rejet de toute transformation des sociétés libérales. Bien au contraire, il ne cesse d’opposer à l’autogestion « l’assouplissement des organisations, exigence conjointe de rationalité et d’humanisation de la société industrielle » (94). Il n’exclut pas qu’une telle synthèse de la rationalité et de l’humanisme voie le jour dans les pays socialistes, mais il est beaucoup plus probable qu’elle naîtra, si elle naît, dans les sociétés libérales – mais par une tout autre voie que par celle empruntée par les pseudo-révolutionnaires de mai. Aron laisse indéterminée la manière dont pourrait voir le jour un tel mouvement de réforme (il dit entretenir un mince espoir dans un nouveau gaullisme, qui tirerait les leçons des événements, 130).</p>
<p class="MsoNormal">Aron, dans ses <em>Mémoires</em>, 15 ans après mai 68, est à peine moins sceptique sur les effets positifs des événements de mai 68 (« L’ordre se rétablit dans les entreprises comme ailleurs ; probablement cet ordre diffère-t-il en mieux de l’ordre ancien », 496). Dans l’Université, en particulier, il y a eu des effets positifs (la timide loi sur l’autonomie d’E. Faure) mais aussi des effets négatifs (système électoral qu’Aron juge déraisonnable, favorisant la politisation).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">6) J’en viens au sixième et dernier point. Aron tire finalement une conclusion plus générale des événements de mai, avec prudence : « ces événements ont effectivement une signification, en tout cas à titre de symptôme d’une vulnérabilité de la France libérale du XXe siècle, et peut-être de tout l’ordre libéral en notre siècle. Peut-être la France amplifie, à cause de son extrême sensibilité, les troubles qui affectent la civilisation occidentale. Ce qui ailleurs se manifeste par un bref accès de fièvre, devient, chez nous, ou semble devenir une crise aiguë qui menace la vie du malade » (145).</p>
<p class="MsoNormal">Mais on l’a vu, au-delà du cas français, c’est la révolte romantique contre la société industrielle qui est au cœur des événements de mai dans le monde (à l’exception des événements à l’intérieur du bloc soviétique, qui pour Aron annoncent, eux, une véritable révolution, celle contre l’ordre totalitaire). Quinze ans plus tard, dans ses <em>Mémoires</em> (485), Aron vérifie l’analyse qu’il a faite de cette crise en constatant que les animateurs des mouvements de 1968 ont perçu que la voie libertaire était une impasse : ils sont alors allés soit vers l’action violente et la guérilla urbaine (Baader-Meinhof), soit vers l’écologie et le réformisme social-démocrate (Cohn-Bendit), soit vers la défense des Droits de l’homme (Glucksmann, à partir de sa lecture de Soljenitsyne).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">On peut résumer ces six points sur l’analyse de l’Université, qui est au centre de La révolution introuvable, puisque mai 68 a été d’abord et essentiellement une crise universitaire. Pour Aron, l’Université française était, avant 68, « comme un corps autonome dans la nation », une corporation recluse (12). Il montre, en reprenant des analyses de Tocqueville, que ce corps autonome concentrait et exacerbait tous les défauts de la société française. La structure hiérarchique de l’Université engendre l’atomisation et l’individualisme : « les étudiants français, en particulier à Paris, constituent une foule solitaire » (30), il n’y a pas de « vie communautaire », pas de contacts avec les professeurs, pas de contacts entre eux. Cette structure ne peut que susciter en réaction des tendances anti-hiérarchiques, égalitaristes, qui visent à produire, par la destruction de l’ordre existant, une « illusion de fraternité » (31),<span> </span>une « espèce de fraternité juvénile dans une communauté semi-délinquante (…) une surcompensation de la solitude dans laquelle vivent ordinairement les étudiants français » (31).</p>
<p class="MsoNormal">Aron faisait partie des universitaires réformateurs, plus proche de la gauche réformiste que de la droite universitaire. Mais l’attitude des étudiants et enseignants en mai lui fait « horreur » car elle vise à détruire l’Université. Car toute Université exige un « consentement spontané », une « adhésion à des évidences » (12), c&#8217;est-à-dire un consensus qu’il résume en une formule brève : une « tolérance réciproque des enseignants et la discipline volontaire des étudiants »<span> </span>(44). La modernité, ici comme ailleurs, exige une hiérarchie, « inévitable et nécessaire » étant donné la différence d’âge et de savoir entre professeur et étudiants (13), mais aussi des relations humaines empreintes de confiance et de tolérance. Son analyse est à l’opposé de celle de Morin, de Lefort, de Touraine, de tous ceux qui voyaient dans la destruction de la hiérarchie un symptôme de la modernité. Il répond à Touraine « qu’il n’y aura de réformes valables de l’Université que dans la mesure où sera restauré le fondement moral de celle-ci » (45). Ce fondement est sapé par ceux qui veulent détruire cette hiérarchie « sans savoir quel bloc reconstruire ou afin de disloquer la société tout entière » (12). Il y voit un « nihilisme d’esthète ou mieux l’irruption des barbares, inconscients de leur barbarie » (12). Il y a bien une volonté révolutionnaire dans ce mouvement, qui est tourné à la fois contre « le stalinisme ou soviétisme » (14) et la rationalité technico-bureaucratique des sociétés capitalistes, mais elle a seulement pour but « de supprimer le clivage entre dirigeants et dirigés, hiérarchie et masses » (14). C’est ce but négatif qui définit le caractère du mouvement aux yeux d’Aron : « ils reviennent au prémarxisme, au socialisme utopique, ils oublient un siècle d’histoire et ils ignorent les contraintes de l’entreprise et de l’économie » (14). La seule forme positive de ce but négatif, c’est l’autogestion c&#8217;est-à-dire une contradiction dans les termes, celle de « l’ordre libertaire » (14), « incompatible avec la modernité » (15).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Je me contenterai, en guise de conclusion, de dire que si le gaullisme et le mouvement de mai, ces frères jumeaux dont le conflit a freiné la France,<span> </span>appartiennent certes au passé, il n’en demeure pas moins que le conflit entre le jacobinisme et l’anarchisme est loin d’avoir disparu. Mais il me semble qu’avec le recul on peut être plus optimiste qu’Aron : l’arrivée de la droite réformiste de Giscard d’Estaing, puis l’arrivée de la gauche au pouvoir, son progressif virage réformiste avec le mitterrandisme, puis la conversion lente et partielle de la droite au libéralisme politique et économique, tout cela renvoie peu à peu le gaullisme et mai 68 au passé, même si la question reste posée de savoir si mai 68 a été un frein ou un facteur contribuant à cette évolution. C’est une question qu’il appartient aux historiens de résoudre. Mais il me semble qu’on peut dire<span> </span>que la France, peu à peu, avec beaucoup de difficulté, <span> </span>a rejoint un mouvement qui, beaucoup plus silencieux mais beaucoup<span> </span>plus effectif que les éclats de mai 68, <span> </span>travaillait l’histoire européenne déjà au moment de mai 68 et s’est épanoui plus tard : celui par lequel la social-démocratie, en Grande-Bretagne, dans les pays nordiques, et aussi dans d’autres pays comme l’Espagne, s’est rénovée et a articulé ses idéaux avec l’acceptation sans ambiguïté de l’économie de marché. Rien n’interdit de voir dans l’évolution toute relative de la gauche réformiste en France un effet de la révolte de mai 68. Il n’en demeure pas moins que nous n’avons pas eu en France l’équivalent du <em>New Labour</em>, ni, au niveau théorique, rien qui ressemble à Anthony Giddens (surtout pas Pierre Bourdieu).<span> </span>Ceci dit, les révolutionnaires de 68, certains d’entre eux, ont effectué ce mouvement qu’Aron souhaitait de ses vœux et entrevoyait : il affirme que les révolutionnaires de mai finiront par convaincre les étudiants de « la sottise des professeurs » attachés, par antiaméricanisme, au système autoritaire traditionnel, et peut-être « en tireront-ils une reconversion moins à la culture cubaine ou soviétique qu’à la culture américaine » (123). Même si, comme c’est aujourd’hui le cas, les admirateurs du libéralisme politique et économique des États-Unis doivent adopter une position critique à l’encontre du gouvernement américain du moment.</p>
<p class="MsoNormal">Cette interprétation d’Aron, cinquante ans après les événements, me paraît convaincante parce qu’elle permet de comprendre ce qui s’est passé ensuite : l’extinction lente mais bien réelle des pratiques prolongeant celles de mai 68 (les mouvements spontanés) et des idéaux de mai 68 (l’autogestion), la restructuration lente et laborieuse d’une gauche social-démocrate, réformiste, peut-être un jour libérale, l’émergence lente et laborieuse d’une droite libérale réformatrice. A bien des égards, mai 68 peut apparaître aujourd’hui comme une légère secousse qui a accompagné l’entrée de la France dans une société plus libérale, c&#8217;est-à-dire, comme le pense déjà Aron, à la fois plus stable (parce qu’elle est un <em>ordre juste</em>, comme cela a été dit récemment par les deux candidats à la présidence de la république) et plus fragile (parce que cet ordre juste est nécessairement <em>hypocrite</em>, comme le dit souvent Aron – au sens où il ne peut réaliser toutes ses promesses – et <span> </span>cet ordre élimine progressivement la tentation de la révolution et de la violence, il ne peut guère faire naître chez les citoyens autre chose que ce qu’Aron a nommé dans une belle formule, qu’il oppose à la lutte des classes : une « satisfaction querelleuse »). Alexis Tocqueville avait déjà perçu ce que la crise de mai 68 et sans doute d’autres crises du même type à venir, surtout en France, ont confirmé : la société démocratique tend vers une pacification, combinée avec une permanente et superficielle agitation.</p>
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		<title>Démocratiser la démocratie</title>
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		<pubDate>Tue, 25 Mar 2008 19:26:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Démocratie]]></category>
		<category><![CDATA[démocratie délibérative]]></category>
		<category><![CDATA[démocratie représentative]]></category>
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		<description><![CDATA[Résumé de mon intervention à la table ronde organisée en mai 2008 à l&#8217;Institut Cervantes de Bordeaux (Daniel Innerarity, Pierre Rosanvallon et Serge Champeau: Démocratiser la démocratie).

Démocratiser la démocratie est un mot d’ordre qui peut s’entendre en trois sens.

On peut l’entendre en un sens radical, pour réactiver, face au constat d’une certaine crise de la [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=champeau.wordpress.com&blog=2549104&post=23&subd=champeau&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><h1><span class="Apple-style-span" style="font-size:16px;font-style:italic;font-weight:normal;">Résumé de mon intervention à la table ronde organisée en mai 2008 à l&#8217;Institut Cervantes de Bordeaux (Daniel Innerarity, Pierre Rosanvallon et Serge Champeau: Démocratiser la démocratie).<br />
</span></h1>
<p><span class="Apple-style-span" style="font-size:16px;"><em><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;">Démocratiser la démocratie</span></em><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;"> est un mot d’ordre qui peut s’entendre en trois sens.</span></span></p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal"><strong>On peut l’entendre en un sens <em>radical</em>, pour réactiver, face au constat d’une certaine crise de la démocratie représentative, la tradition, toujours vivante en France, de la démocratie directe. Cette tradition politique a été théorisée, après le reflux de l’anarchisme et du marxisme, par certains défenseurs de la démocratie délibérative ou participative<a title="_ftnref1" name="_ftnref1" href="\Documents%20and%20Settings\Serge\Mes%20documents\ColloquesConferences\DemocratiserDemocratie.doc#_ftn1"><span class="MsoFootnoteReference"><span><span class="MsoFootnoteReference"><strong><span style="font-size:12pt;line-height:150%;font-family:'Times New Roman',serif;">[1]</span></strong></span></span></span></a> qui, à la fin du XXe siècle, ont opposé au libéralisme politique une sorte d’hyperdémocratisme (cela au niveau du pouvoir <em>national</em>, <em>européen</em> et <em>mondial</em>, et aussi au niveau du pouvoir dans les <em>institutions non directement politiques</em>, l’entreprise par exemple). </strong></p>
<p class="MsoNormal">Au niveau <em>national</em> : avec la pratique des coordinations spontanées et des mouvements de rue contre les décisions de la démocratie parlementaire.</p>
<p class="MsoNormal">Au niveau <em>européen</em> : avec la critique des circuits indirects et complexes de la démocratie européenne et l’insistance sur la nécessité des référendums (comme on l’a vu récemment avec le Traité de Lisbonne).</p>
<p class="MsoNormal">Au niveau <em>mondial</em>, avec la critique des traités entre les États-nations et la revendication d’une démocratie mondiale, par-dessus la tête des États souverains (Held, Archibugi).</p>
<p class="MsoNormal">Enfin au niveau des <em>institutions non étatiques</em> (l’entreprise, l’école, la famille, l’Eglise), avec la revendication d’une démocratisation de ces institutions.</p>
<p class="MsoNormal">Cette première interprétation de « démocratiser la démocratie » a suscité les critiques des conservateurs qui lui ont opposé une seconde interprétation, dont je vais parler. Mais je crois qu’on pourrait tout aussi bien dire que cette deuxième interprétation a suscité la première, tant ces deux interprétations sont solidaires l’une de l’autre et se nourrissent réciproquement.</p>
<p class="MsoNormal"><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;">Au sens <em>conservateur</em>, le mot d’ordre <em>Démocratiser la démocratie</em> vise seulement à parachever la démocratie représentative telle qu’elle a été élaborée par les théoriciens libéraux du XIXe siècle. Dans cette perspective, la première interprétation, l’interprétation radicale, repose sur une profonde méconnaissance des exigences de la représentation. Elle n’est que le symptôme d’un refus nostalgique de celle-ci.</span></p>
<p class="MsoNormal">Les conservateurs n’ont pas de mal à montrer que la démocratie proprement moderne est une démocratie représentative et à critiquer la nostalgie de la démocratie directe. Ils n’ont pas de mal non plus à dénoncer le rationalisme utopique et abstrait des théories de la démocratie délibérative ou participative (qui supposent des citoyens tous également intéressés par la politique et ayant des capacités cognitives égales). <span> </span>Ils n’ont pas de mal encore à démontrer que le déficit démocratique est inhérent à la démocratie représentative<a title="_ftnref2" name="_ftnref2" href="\Documents%20and%20Settings\Serge\Mes%20documents\ColloquesConferences\DemocratiserDemocratie.doc#_ftn2"><span class="MsoFootnoteReference"><span><span class="MsoFootnoteReference"><span style="font-size:12pt;line-height:150%;font-family:'Times New Roman',serif;">[2]</span></span></span></span></a> (<em>a fortiori </em>à une représentation encore plus indirecte comme celle de l’Europe). Ils n’ont pas de mal enfin à démontrer que l’extension mécanique de la démocratie à toutes les institutions (l’entreprise, l’Église) ne respecte pas l’autonomie de chacune de ces institutions, le type de gouvernement qui lui convient (qui peut et doit d’ailleurs intégrer plus ou moins une dimension démocratique).</p>
<p class="MsoNormal">Je n’insisterai pas sur cette critique conservatrice, je dirai simplement que je crois que les conservateurs ont raison d’interpréter la première interprétation, l’interprétation radicale, comme un symptôme de refus, explicite ou non, de la forme moderne de la démocratie, c&#8217;est-à-dire de la démocratie représentative. Ce mot d’ordre n’est pas seulement un symptôme de la crise de la démocratie représentative ou des insuffisances de celle-ci. On peut penser que cette deuxième existerait même dans une démocratie représentative parfaite (la difficulté à accepter la représentation me paraît un trait constant et inéliminable des démocraties représentatives).</p>
<p class="MsoNormal"><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;">Il me semble enfin qu’il est possible de donner un troisième sens, que j’appellerai <em>libéral</em>, à ce mot d’ordre en rappelant, avec les conservateurs, que la démocratie représentative n’est pas une perversion ou un pis-aller (comme le pensent trop souvent les radicaux) mais en rappelant aussi, avec les radicaux, que l’idéal de la démocratie représentative ne se réduit pas à l’exercice des droits politiques classiques (comme le pensent les conservateurs), qu’il implique une participation effective des citoyens bien au-delà du vote et qu’il exige aussi, aujourd’hui, l’intégration, sous des formes nouvelles, de tous ceux que la complexité du processus politique tend à exclure. Alexis de Tocqueville a, dans <em>De la démocratie en Amérique</em>, formulé cet idéal dans une formule qu’il faut aujourd’hui prendre au sérieux en lui donnant un nouveau contenu : « <em>l’extrême démocratie prévient les dangers de la démocratie</em> »<a title="_ftnref3" name="_ftnref3" href="\Documents%20and%20Settings\Serge\Mes%20documents\ColloquesConferences\DemocratiserDemocratie.doc#_ftn3"><span class="MsoFootnoteReference"><span><span class="MsoFootnoteReference"><strong><span style="font-size:12pt;line-height:150%;font-family:'Times New Roman',serif;">[3]</span></strong></span></span></span></a>.</span></p>
<p class="MsoNormal">Dans cette perspective, démocratiser la démocratie, c’est prendre au sérieux la démocratie représentative, c’est ne pas oublier que la démocratie moderne est représentative mais aussi que la représentation moderne est démocratique, comme le dit Nadia Urbinati.</p>
<p class="MsoNormal">Je me contenterai d’un exemple, celui de la représentation, en France, des jeunes en général (qui sont plus qu’ailleurs victimes du chômage, de l’échec scolaire, de la crise du logement, de la précarité salariale) et, plus particulièrement, de la représentation des jeunes français des quartiers défavorisés, issus de l’immigration. Cette exclusion des jeunes des circuits sociaux et politiques engendre des formes d’expression politique primaires, antidémocratiques, voire violentes. C’est pourquoi nous devons faire un grand effort d’imagination, non seulement au niveau de la société civile mais aussi au niveau proprement politique (en examinant de près le découpage électoral, qui peut favoriser certains groupes et en défavoriser d’autres ; en encourageant publiquement les débats et forums entre les jeunes, y compris par la mise en place publique de médias spécifiques ; en envisageant la mise en place d’instances consultatives de jeunes créées à l’initiative des Régions, de l’Assemblée nationale ou du Sénat). Autant la représentation proportionnelle des partis me semble, dans le contexte français, une idée contestable et dangereuse, autant il me semble nécessaire d’assurer la prise en compte des intérêts des jeunes par une présence réelle de ceux-ci dans les instances politiques, comme cela a été fait pour les femmes avec<span> </span>la parité, pour corriger une inégalité politique criante.</p>
<p class="MsoNormal">Comme le dit Michael Walzer dans son dernier livre, les exclus sont ceux qui sont expulsés de toutes les <em>sphères de justice</em> à la fois, la sphère économique, celle de l’éducation, celle du <em>welfare state</em>, celle de la politique aussi. Et la lutte contre l’exclusion passe par une réintégration dans toutes ces sphères à la fois, en commençant peut-être par celle de la politique, qui permet aux exclus de se faire entendre : « <em>L’inclusion commence avec la citoyenneté, et cette inclusion est une valeur qui, lorsqu’elle est reconnue dans la sphère de l’activité politique démocratique, peut alors se répandre dans l’ensemble des autres sphères</em> ».</p>
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<p class="MsoFootnoteText"><a title="_ftn1" name="_ftn1" href="\Documents%20and%20Settings\Serge\Mes%20documents\ColloquesConferences\DemocratiserDemocratie.doc#_ftnref1"><span class="MsoFootnoteReference"><span><span class="MsoFootnoteReference"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;font-family:'Times New Roman',serif;">[1]</span></span></span></span></a> Je simplifie car Habermas, Thompson et Gutmann, Cohen, prennent soin d’articuler la délibération et la représentation.</p>
</div>
<div>
<p class="MsoFootnoteText"><a title="_ftn2" name="_ftn2" href="\Documents%20and%20Settings\Serge\Mes%20documents\ColloquesConferences\DemocratiserDemocratie.doc#_ftnref2"><span class="MsoFootnoteReference"><span><span class="MsoFootnoteReference"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;font-family:'Times New Roman',serif;">[2]</span></span></span></span></a> Larry Siedentop, in <em>Visions d’Europe</em> (page 93<span style="font-weight:bold;text-decoration:underline;">)</span></p>
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<p class="MsoFootnoteText"><a title="_ftn3" name="_ftn3" href="\Documents%20and%20Settings\Serge\Mes%20documents\ColloquesConferences\DemocratiserDemocratie.doc#_ftnref3"><span class="MsoFootnoteReference"><span><span class="MsoFootnoteReference"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;font-family:'Times New Roman',serif;">[3]</span></span></span></span></a> Tocqueville Pléïade, I, 292</p>
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		<title>Europe : chance ou contrainte (I)</title>
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		<pubDate>Wed, 27 Feb 2008 08:24:06 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Europe]]></category>
		<category><![CDATA[Commission européenne]]></category>
		<category><![CDATA[Démocratie]]></category>
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		<category><![CDATA[Parlement européen]]></category>
		<category><![CDATA[Traité de Lisbonne]]></category>

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		<description><![CDATA[Résumé de mon intervention devant l&#8217;assemblée des lycéens européens du Festival des Lycéens et apprentis (Marsac, mai 2008). 
Les Français et les autres Européens parlent souvent de l’Union européenne comme s’il s’agissait d’une chance ou d’une contrainte. On entend dire : « quelle chance que nous soyons en Europe, nous ne nous battons plus entre [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=champeau.wordpress.com&blog=2549104&post=22&subd=champeau&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal"><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;"><span class="Apple-style-span" style="font-style:italic;">Résumé de mon interv</span></span><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;"><span class="Apple-style-span" style="font-style:italic;">ention devant l&#8217;assemblée des lycéens européens du Festival des Lycéens et apprentis (Marsac, mai 2008).</span></span><span class="Apple-style-span" style="font-style:italic;"> </span></p>
<p class="MsoNormal">Les Français et les autres Européens parlent souvent de l’Union européenne comme s’il s’agissait d’une <em>chance</em> ou d’une <em>contrainte</em>. On entend dire : « quelle chance que nous soyons en Europe, nous ne nous battons plus entre nous comme dans d’autres régions du monde » ou « quelle chance que nous ayons, grâce à l’Union européenne, une monnaie commune, sans l’euro la France aurait déjà dû dévaluer depuis longtemps, en raison de sa dette ». On entend dire aussi « l’euro fort est une contrainte qui handicape lourdement l’industrie française » ou bien encore « les règlements européens sont une contrainte insupportable pour les chasseurs de palombe, l’Europe finira même un jour par interdire la corrida ».</p>
<p class="MsoNormal">Avant de voir si l’Union européenne est une chance ou une contrainte, il me paraît nécessaire de bien comprendre ces termes. Une <em>chance</em>, ce n’est pas seulement un heureux hasard, un cadeau qui tombe du ciel, comme on dit (par exemple un trésor qu’on découvre en piochant dans son jardin). Ce n’est pas non plus seulement ce qu’on saisit au vol (Aristote donne cet exemple : vous allez au marché et vous rencontrez par hasard quelqu&#8217;un qui vous doit de l’argent, vous en profitez pour essayer de récupérer la somme due). Dans l’idée de <em>chance</em>, il y a encore autre chose, comme on le voit bien dans l’expression française <em>égalité des chances</em>. L’égalité des chances, ce n’est pas que chacun soit égal devant les heureux hasards, ce n’est pas que chacun puisse également attraper les chances au vol, c’est que chacun ait <em>les mêmes possibilités d’agir de manière créatrice</em>, que personne ne soit contraint par son origine sociale, que s’ouvre devant chacun, grâce à l’éducation qui lui a été offerte, la possibilité de définir et de réaliser de manière personnelle son projet de carrière et de vie. Pour bien comprendre ce qu’est la <em>chance</em> en ce sens, il suffit de se reporter à d’autres langues que le français, qui souvent utilisent plusieurs mots (l’anglais a les mots <em>luck</em>, <em>chance</em> et <em>opportunity</em> – par exemple dans l’expression <em>equality of opportunity</em> – pour désigner les trois sens du mot <em>chance</em> dont je viens de parler).</p>
<p class="MsoNormal">Quant à la contrainte, c’est ce qui vous met trop à l’étroit, comme on dit, c’est une gêne, voire une violence, qui est un obstacle à votre liberté de mouvement, d’action, de pensée. Cela peut être aussi l’obligation juridique ou morale. On y reviendra.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Ce rapide éclaircissement peut nous permettre de parler un peu de l’origine de l’Union européenne. Vous imaginez bien que l’on n’a pas trouvé l’Europe par un heureux hasard, qu’on n’a pas non plus attrapé l’Europe au vol comme on saisit une chance. L’Europe n’ pas est née non plus de manière inéluctable, comme une nécessité découlant d’une loi de l’histoire. Elle est née, après la Seconde Guerre mondiale, de l’effort créateur de quelques grands hommes politiques européens et des peuples qui les soutenaient. Et cet effort créateur a pu avoir lieu parce qu’une possibilité apparaissait parmi des peuples qui étaient dans un terrible état de contrainte : les malheurs de la guerre, les millions de morts, l’holocauste, les destructions innombrables, en particulier celle de l’appareil économique.</p>
<p class="MsoNormal">Comment avait-on pu en arriver là, à cet extraordinaire recul de la civilisation ? Là encore, pourrait-on dire, par un mélange de chance et de contrainte. La chance, c’était le développement, sur les ruines de l’empire chrétien, de la liberté des peuples, la naissance de ce que l’on a nommé depuis les <em>États-nations</em> : les royaumes de France ou d’Angleterre, la démocratie américaine au XVIIIe siècle, l’Allemagne et l’Italie au XIXe siècle … Ces États-nations sont nés de l’effort créateur des peuples, résolus à n’obéir qu’à eux-mêmes, à être autonomes. Et cet État-nation, vous le savez, a été, dans le meilleur des cas, le cadre ou a pu se développer la démocratie. Mais, comme souvent dans les actions humaines, une chance s’accompagne de ce que les sociologues appellent des effets pervers, des conséquences que l’on n’a pas su prévoir ou éviter. Ces conséquences néfastes, dans le cas de l’État-nation, ce fut le développement du nationalisme et son cortège de guerres et de malheurs, en particulier les deux guerres mondiales, les plus terribles que l’humanité ait connues.</p>
<p class="MsoNormal">Si l’on revient à la fin de la Seconde Guerre, les hommes politiques qui ont créé l’Union européenne se trouvaient devant des contraintes qui pouvaient apparaître insurmontables. Ces contraintes ne dictaient aucune solution, même si toutes les solutions n’étaient pas toutes également praticables ou pas toutes aussi bonnes les unes que les autres. Grâce aux Etats-Unis, qui voulaient reconstruire l’Europe, les pays européens ont choisi une voie étroite et courageuse. Il y avait d’un côté les démocraties européennes épuisées économiquement et, malgré leur victoire, politiquement affaiblies, de l’autre les pays vaincus, en ruine et, en face, la menace soviétique. Devant cette situation, les dirigeants européens ont pris conscience qu’ils devaient s’unir pour se reconstruire économiquement, pour se stabiliser politiquement, pour éloigner durablement le risque de guerre entre eux et pour éviter une troisième guerre mondiale, celle avec l’Union soviétique. Ils ont pensé qu’il fallait aller au-delà de la traditionnelle politique d’équilibre entre les puissances, qui n’avait pas permis d’éviter les guerres, ils ont pensé qu’ils devaient partager, dans certains domaines, leur souveraineté, pour faire prévaloir un intérêt commun. Jean Monnet, dans ses <em>Mémoires</em>, parlait à ce propos d’une « fusion des intérêts » qui dépasse le seul « équilibre des intérêts », d’un intérêt européen supérieur à la somme des intérêts nationaux.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Cette Union a commencé, vous le savez, par être une union économique, autour du charbon, de l’acier et de l’énergie atomique, au début des années cinquante. Mais comme, pour coopérer économiquement, il fallait ensemble des décisions, les peuples européens ont commencé en même temps à construire les rudiments d’une Europe politique, les ancêtres des institutions que vous connaissez maintenant (la Commission européenne, par exemple, puis plus tard le Parlement). Ils ont commencé à parler aussi d’une Europe de la défense, même si celle-ci a eu du mal à se concrétiser.</p>
<p class="MsoNormal">Un vieux rêve a donc commencé à prendre forme, celui de Rousseau, de Kant, de bien d’autres, le rêve d’une Europe unie non pas seulement autour de l’intérêt économique ou de la défense (ce qui est déjà beaucoup), non pas seulement autour d’un début de gouvernement européen (ce qui est plus encore), mais aussi et surtout autour de valeurs communes, aussi bien des valeurs universelles (la paix, la tolérance, les droits de l’homme) que des valeurs proprement européennes (un sens plus aigu de la solidarité qu’aux États-Unis, par exemple, ou encore, plus tard, l’abolition de la peine de mort).</p>
<p class="MsoNormal">Cette Union européenne, qui a d’abord été un idéal porté par des hommes admirables (Schumann, Monnet, Adenauer, de Gaulle et bien d’autres) se concrétisa progressivement, à la fois par des élargissements (le dernier a intégré entre autres les pays d’Europe de l’est) et des approfondissements (des institutions politiques permettant aux Européens de mieux partager certaines compétences). Cela a donné naissance aux institutions que vous connaissez et a permis à l’Europe de devenir, après la chute du socialisme soviétique, un extraordinaire pôle d’attraction. Une des preuves que l’Europe a réussi au niveau économique, politique, militaire et culturelle, c’est le fait que tout le monde ou presque a voulu et veut encore adhérer à l’Union européenne.</p>
<p class="MsoNormal">J’ajouterai, pour en terminer avec ce rappel historique, que cette Union européenne ne s’est pas construite, au début, selon une méthode démocratique, mais plutôt de haut en bas et à petits pas, par des débats et décisions entre les gouvernements de pays européens. Dire cela, ce n’est pas insulter la mémoire des fondateurs de l’Europe. On pouvait difficilement faire autrement dans l’après-guerre, il fallait agir vite. Mais les peuples ont donné leur soutien à cette action d’hommes admirables, et ils l’ont donné de manière de plus en plus explicite (par voie de référendum pour le Traité de Maastricht, par exemple).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Nous pouvons maintenant en venir à l’Union européenne, après ce détour par le passé, où j’ai essayé de montrer que l’Union européenne n’est ni un don du ciel ni une loi de l’histoire, ni un hasard heureux ni une nécessité inéluctable, mais la libre création des peuples européens à la sortie de la guerre. Je ne vais pas vous rappeler quelles sont les institutions européennes, ni quelles sont les compétences que les États souverains qui la composent mettent en commun (vous savez par vos cours d’histoire ou d’économie, ou en suivant l’actualité, qu’il existe une politique agricole commune, une monnaie commune ou presque, une politique environnementale commune – la gestion des ressources de la mer par exemple – <span> </span>une politique commune de l’énergie, une défense européenne qui se construit progressivement, etc.).</p>
<p class="MsoNormal">Je ne vais pas vous rappeler non plus tout ce que nous devons à l’Union européenne, même s’il est utile de le faire contre ceux qui ne voient que les contraintes qu’elle nous impose. C’est vrai que nous avons de la chance de vivre en Europe. Mais dire cela ne suffit pas, car cela présente l’Union européenne comme un hasard heureux pour nous, certes dû à l’action créatrice de nos ancêtres, mais pas suffisamment comme une opportunité, qui doit nous appeler à notre tour à un effort créateur.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">C’est sur cette idée que je voudrais insister, en m’arrêtant sur trois points seulement :</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">(1) Les hommes qui ont construit l’Europe ont commencé à inventer quelque chose de nouveau, qui semblait impossible avant eux, ou seulement une utopie, une manière de conjuguer des contraires : construire une <em>union</em> pacifique d’États-nations <em>souverains</em>, alors que ces États-nations s’étaient si souvent battus entre eux. Cela sans les inclure dans un super État, ni même dans un État fédéral (sur le modèle de l’État américain, par exemple). Ils ont inventé une union, c&#8217;est-à-dire ni une simple confédération ni une fédération, quelque chose de radicalement nouveau. Et cette entité politique nouvelle a permis de penser différemment l’exercice du pouvoir. Si vous connaissez un peu les institutions européennes, si vous suivez l’actualité, vous pouvez observer que la politique dans l’Union européenne est quelque chose d’assez différent de la politique classique menée dans les États. Il n’y a pas longtemps, j’ai assisté à une réunion avec un député européen, Alain Lamassoure, qui nous disait ceci : regardez les débats parlementaires en France, on s’y traite de tous les noms d’oiseaux, les insultes fusent. Mais moi, en tant que député européen, je ne peux absolument pas insulter un Allemand, ou un Britannique, ou un Polonais, et ils ne peuvent évidemment pas m’insulter, l’histoire nous l’interdit. Alain Lamassoure a raison. Observez les débats au Parlement européen et plus largement la manière dont sont prises les décisions au niveau de l’Europe : c’est une démocratie de négociation et de consensus plus qu’une démocratie de confrontation (car on ne peut pas imaginer par exemple qu’un pays de droite doive obéir à une Commission européenne de gauche ou inversement). D’où certaines particularités de l’Union européenne : le caractère politiquement composite de la commission, l’utilisation de la majorité qualifiée et non pas de la majorité simple au Conseil des ministres, le rôle très important de la délibération au sein des différentes instances européennes mais aussi avec les multiples acteurs de la société civile, etc. Cela a des avantages certains mais aussi des inconvénients (une moindre lisibilité pour l’opinion publique, en raison d’accords très compliqués, par exemple entre les partis au Parlement ; quelquefois un système trop consensuel, ne faisant pas assez apparaître les désaccords). Mais cela est une chance aussi, car de cette manière l’Europe est obligée d’évoluer, d’inventer une démocratie moins simpliste (celui qui a gagné à la majorité dirige seul), de passer à une démocratie à pouvoirs multiples, complémentaires et concurrents à la fois, associés et rivaux, ce qui permet de produire de meilleurs compromis. C’est quelque chose de fondamental qui est en train de s’inventer : une politique qui n’est plus une forme de guerre, une politique plus rationnelle et raisonnable.</p>
<p class="MsoNormal">Il y a bien des efforts à faire, certes, pour démocratiser encore l’Union européenne. C’est pourquoi le récent Traité de Lisbonne, en cours d’adoption, prévoit des mesures pour associer davantage encore les Parlements nationaux à la prise de décision. Il prévoit aussi une meilleure intervention des opinions publiques, par exemple une initiative citoyenne (si un certain nombre de citoyens de divers pays le demandent, une question pourra être mise à l’ordre du jour par la Commission européenne, qui est chargée de proposer les lois qui sont votées conjointement par le Parlement européen et le Conseil des ministres, en étroite relation avec les Parlements nationaux).</p>
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		<title>Europe : chance ou contrainte (II)</title>
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		<pubDate>Wed, 27 Feb 2008 08:19:39 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8230;suite de l&#8217;intervention &#8220;Europe : chance ou contrainte&#8221; (mai 2008, Marsac, Festival des lycéens et apprentis européens)
(2) Venons-en au deuxième point. On vient de voir que l’Union européenne invente un nouvel exercice du pouvoir à l’intérieur de l’Europe. Elle invente aussi un nouveau rapport des pays européens avec leur extérieur, avec les autres pays souverains [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=champeau.wordpress.com&blog=2549104&post=21&subd=champeau&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;"><span class="Apple-style-span" style="font-style:italic;">&#8230;suite de l&#8217;intervention &#8220;Europe : chance ou contrainte&#8221; (mai 2008, Marsac, Festival des lycéens et apprentis européens)</span></span></p>
<p><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;"><span class="Apple-style-span" style="font-style:italic;"></span></span><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;"><span class="Apple-style-span" style="font-style:italic;"><span class="Apple-style-span" style="font-weight:normal;"><span class="Apple-style-span" style="font-style:normal;">(2)</span></span> <span class="Apple-style-span" style="font-style:normal;font-weight:normal;">Venons-en au deuxième point. On vient de voir que l’Union européenne invente un nouvel exercice du pouvoir à l’intérieur de l’Europe. Elle invente aussi un nouveau rapport des pays européens avec leur extérieur, avec les autres pays souverains du monde. Un spécialiste de l’Europe, professeur à l’IEP de Paris, Zaki Laïdi, parle, à propos de la politique internationale de l’Europe, de « la norme sans la force ». L’expression est très juste, elle désigne une nouvelle conception de la puissance. L’idée de Laïdi est que l’Union européenne est la seule, parce qu’elle n’est pas un super-État, à pouvoir faire prévaloir la force de la norme plutôt que la norme de la force, à l’inverse de ce que font les superpuissances, les États-Unis, la Chine, la Russie, et d’autres à venir, dont la politique ressemble souvent à celle qui a été la politique des Européens au XXe siècle : la <em>Realpolitik</em>, la politique unilatérale de la puissance. D’une certaine manière, les drames qui ont déchiré l’Europe (les deux guerres les plus épouvantables que l’humanité a connues, les deux systèmes totalitaires jumeaux, l’holocauste et le goulag), ces drames nous ont appris que des rapports pacifiques peuvent exister entre des États partageant leur souveraineté, pouvant se développer et développer leur différence justement parce qu’ils acceptent de céder de leur souveraineté. Ils nous ont appris, au-delà, que peuvent exister des rapports pacifiques entre Unions d’États partageant, au niveau mondial, certaines compétences, cela pour faire face aux défis globaux de notre monde. En ce sens, l’Union européenne, malgré sa relative faiblesse diplomatique et militaire actuelle, pourrait être un modèle pour l’humanité, ce modèle dont rêvait Kant lorsqu’il envisageait une <em>Société des Nations</em> régie par le droit et non par la force, l’embryon d’un monde multipolaire d’Unions d’États souverains établissant entre eux des rapports de droit. Nous avons appris, nous Européens, à partager la souveraineté, à vivre à plusieurs, à intégrer dans notre droit national le droit européen, nous pouvons de ce fait davantage que d’autres accepter une gouvernance mondiale et montrer aux autres l’avantage d’une telle régulation des relations entre États, par la norme et non par la force.</span></span></span></p>
<p class="MsoNormal">Il ne faut pas, évidemment, faire de l’autosatisfaction, ni retomber dans un européocentrisme insidieux. Il ne faut pas non plus être angélique, il ne faut pas oublier que l’Union européenne a besoin d’armes et de soldats, qu’elle a besoin de se structurer au niveau militaire, qu’elle aura encore longtemps besoin de coordonner ses forces avec celles de son allié américain (dans le monde tel qu’il est, la force peut et doit être mise au service de la norme du droit). Mais on peut penser que l’Europe peut devenir, au niveau de la politique internationale, ce qu’elle est déjà au niveau des relations entre les États qui la composent, un espace d’avant-garde, celui de la régulation volontaire et négociée des rapports entre États. Mais elle ne sera pas cela par un hasard heureux, ni par une loi nécessaire de l’histoire : elle ne le sera que si vous voulez la construire comme une puissance pacifique faisant triompher des valeurs universelles.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">(3) J’en viens au troisième point. L’Union européenne est également une chance face aux grands défis que la mondialisation de l’économie pose aujourd’hui à nos vieux pays (qui sont aussi des pays vieux). Cette mondialisation, c’est au départ une chance, une possibilité que les hommes ont choisie pour dépasser des contraintes comme le sous-développement et son cortège de maux. C’est un vaste mouvement économique et culturel, qui a commencé à la fin du XIXe siècle, qui se poursuit et s’accélère aujourd’hui et qui est à l’origine, à la fois, de grands progrès et de grands problèmes, c&#8217;est-à-dire de nouvelles contraintes. Les progrès, vous les connaissez : il suffit de penser à la Chine et à l’Inde d’aujourd’hui, ou encore au Brésil, de les comparer à ce qu’ils étaient il y a trente ans, tant au niveau économique que politique (même si, en Chine, on est encore loin de la démocratie). Les problèmes, vous les connaissez aussi : d’une part les dégâts écologiques induits par cette croissance économique sans précédent dans l’histoire humaine (le réchauffement climatique, par exemple), d’autre part la croissance des inégalités, à l’intérieur de chaque pays et entre les pays, qui accompagne le développement de la richesse et du bien-être, ou encore la difficulté à gérer des problèmes délicats comme l’immigration, clandestine ou légale, ou encore le problème que pose l’existence des nouveaux trafics (prostitution, drogue, mafias diverses), ou celle du terrorisme.</p>
<p class="MsoNormal">Tous ces problèmes ne peuvent plus être traités au niveau de l’État-nation. Car ces problèmes n’ont pas de frontières (les mafias, par exemple, sont internationales et il est évident qu’une police et une justice nationales ne peuvent pas grand-chose contre elles). Ils sont traités partiellement au niveau international (au niveau des grandes institutions comme l’OMC, l’OMS, l’UNESCO, etc.). Mais le lieu où ils sont actuellement traités de la manière la plus efficace est l’Union européenne. Ces problèmes sont en effet des contraintes, qui sont autant d’effets pervers engendrés par une chance, une opportunité que l’homme a exploitée en créant des institutions efficaces (les systèmes économiques fondés sur la science et la technique). Ces problèmes appellent des créations nouvelles, de nouvelles institutions pour réguler la mondialisation. Or l’Union européenne, qui est née d’un souci de coopération économique, qui a développé de nombreux outils de régulation (pensez à la récente condamnation de Microsoft, pour abus de position dominante, par l’autorité européenne chargée de la concurrence), est particulièrement bien placée pour montrer la voie que l’on pourrait suivre pour s’attaquer à ces problèmes et les résoudre.</p>
<p class="MsoNormal">Voyez, depuis deux ans, les efforts très importants que fait l’Union européenne en matière d’environnement (programme Reach pour l’industrie chimique, engagement à réduire la production de CO2 d’au moins 20% d’ici 2002, et même plus si d’autres pays non européens s’engagent résolument dans la voie de la réduction). Voyez également les efforts faits par l’Union européenne pour arriver à définir une politique commune d’immigration (pour mettre en place une immigration contrôlée, avantageuse pour les immigrés comme pour les Européens : projet de carte bleue européenne – un peu l’équivalent de la carte verte américaine ; politique européenne de contrôle aux frontières avec l’Afrique, le Moyen-Orient et le monde slave ; politique d’aide au développement de ces pays, etc.). C’est un des grands défis de l’Union européenne : inventer une politique d’intégration des immigrés, qui ne soit ni le <em>melting pot</em> à l’américaine, ni le <em>multiculturalisme</em> à l’anglaise, ni l’<em>intégration républicaine</em> à la française, solutions qui ont toutes échoué partiellement. Voyez aussi la mise en place, avec le Traité de Lisbonne, d’un espace de coopération policière et judiciaire pour lutter contre les trafics, les mafias et le terrorisme (mandat européen, bases de données européennes, etc.).</p>
<p class="MsoNormal">Ces problèmes sont des chances pour l’Union européenne, au sens où ils demandent un grand effort pour être résolus, une volonté de sortir des solutions toutes faites – qui sont souvent des ornières – un grand effort de créativité. Dire que l’Union européenne est une chance, le dire à vous qui n’avez pas vingt ans, ce n’est pas vous dire que vous devez l’accepter telle qu’elle est, vous estimer heureux, ne pas vous plaindre. C’est dire qu’il y a un énorme effort à faire, pour continuer en transformant et améliorant, que c’est à vous de vous emparer de manière créatrice de ces possibilités qui s’ouvrent à vous. Cette chance, vous le voyez, n’est pas seulement un hasard heureux, ce n’est pas seulement une occasion dont on pourrait profiter, c’est aussi un fardeau, un lourd travail auquel il faut s’atteler, car il reste bien du pain sur la planche, comme on dit en français.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">J’ajouterai une dernière chose : l’Europe, qui est une chance – on vient de voir en quel sens – peut nous permettre, je l’ai dit, de dépasser des problèmes qui sont autant de contraintes pour nous. Mais c’est aussi une contrainte, mais cette fois au bon sens de ce terme. Car une contrainte, ce n’est pas nécessairement ce qui vous maintient à l’étroit, vous empêche d’agir. J’ai dit au début que la contrainte c’est aussi l’obligation juridique ou morale. Certes, il y a de mauvaises obligations. Mais il y aussi de bonnes obligations, celles que l’on se donne, pour être libres, comme le dit Rousseau, en obéissant aux lois qu’on se prescrit.</p>
<p class="MsoNormal">En ce sens, l’Union européenne est aussi une bonne contrainte pour chacun des pays de l’Union et pour chaque Européen. Elle nous oblige à tenir compte des autres pays dans la définition de nos politiques, elle nous oblige à inventer, à changer nos habitudes, à nous décentrer (la France, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, n’est plus le centre du monde). Il peut parfois nous en coûter d’avoir à renoncer, pour obtenir d’autres avantages, à ce qui nous paraît faire partie de notre identité (avoir à tenir compte de la réglementation européenne dans le secteur de la pêche, par exemple, pour éviter la destruction des stocks de poissons). Mais c’est une bonne contrainte, un peu l’équivalent de celle qu’un individu se donne lorsqu’il arrête de fumer ou lorsqu’il décide de respecter les autres.</p>
<p class="MsoNormal">
<p>Je terminerai en disant que l’Union européenne est notre chance, c&#8217;est-à-dire notre responsabilité, la bonne contrainte que nous devons nous donner pour vivre demain dans un monde meilleur.</p>
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	</item>
		<item>
		<title>L&#8217;identité de l&#8217;Europe : nuances et réponses&#8230;</title>
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		<pubDate>Sun, 24 Feb 2008 13:44:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Europe]]></category>
		<category><![CDATA[christianisme]]></category>
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		<category><![CDATA[Etat-nation]]></category>
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		<description><![CDATA[&#160;
Un lecteur attentif et perspicace, juriste de profession, excellent connaisseur de l’Union européenne, Philippe Pouzoulet, m’a fait parvenir, sur fond d’accord avec mon analyse, quelques « nuances », que je résume ci-dessous, en les faisant suivre de quelques commentaires. Un grand merci à Philippe Pouzoulet pour ces critiques qui font avancer le débat.
 
(1) Ph. [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=champeau.wordpress.com&blog=2549104&post=20&subd=champeau&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p class="MsoNormal">Un lecteur attentif et perspicace, juriste de profession, excellent connaisseur de l’Union européenne, Philippe Pouzoulet, m’a fait parvenir, sur fond d’accord avec mon analyse, quelques « nuances », que je résume ci-dessous, en les faisant suivre de quelques commentaires. Un grand merci à Philippe Pouzoulet pour ces critiques qui font avancer le débat.</p>
<p class="MsoNormal"><b><span style="font-weight:normal;"> </span></b></p>
<p class="MsoNormal"><b><span style="font-weight:normal;">(1) </span></b><span>Ph. Pouzoulet estime que j’ai raison de parler d</span><span style="font-weight:normal;">’</span><b><span style="font-weight:normal;">une culture européenne mais</span></b></p>
<p class="MsoListParagraphCxSpFirst" style="margin-left:103.1pt;text-indent:-18pt;line-height:normal;"><!--[if !supportLists]--><span style="font-family:Symbol;"><span>(a) <span style="font-family:'Times New Roman';font-style:normal;font-variant:normal;font-weight:normal;font-size:7pt;line-height:normal;">         </span></span></span><!--[endif]--><b><span style="font-weight:normal;">il souligne davantage que moi que cette identité européenne <i>« </i></span></b><i>n&#8217;est rien sans le &#8220;terreau&#8221; de l&#8217;histoire européenne d&#8217;avant 1945 : histoire lumineuse (héritage commun de l&#8217;Antiquité, du Moyen-Age, des Lumières, du grand siècle des nations européennes, celui précisément du concert des nations) ; ombres portées par le siècle des totalitarismes (1914-1991) dont la mémoire n&#8217;est pas complètement purifiée ».</i></p>
<p class="MsoListParagraphCxSpLast" style="margin-left:103.1pt;text-indent:-18pt;line-height:normal;"><!--[if !supportLists]--><span style="font-family:Symbol;"><span><span style="font-family:'Times New Roman';font-style:normal;font-variant:normal;font-weight:normal;font-size:7pt;line-height:normal;"></span></span></span>(b) il insiste davantage que moi sur le fait que la culture politique européenne dont je parle <i>« reste une culture de &#8220;gouvernance&#8221;, faute d&#8217;un espace politique européen unifié. Or, la gouvernance, même &#8220;démocratisée&#8221;, reste la gouvernance ; elle n&#8217;est pas le gouvernement d&#8217;un peuple. Il faut donc faire attention à la &#8220;relativisation&#8221; de l&#8217;Etat-nation dont vous parlez. Ce serait une erreur de la confondre avec l&#8217;effacement progressif de l&#8217;Etat-nation, comme on a eu trop tendance à le penser, sinon à le proclamer, dans les cénacles eurocratiques. En fait, toute l&#8217;Europe des traités communautaires est subsidiaire : elle n&#8217;est rien sans l&#8217;Etat-nation. Prenez l&#8217;exemple de l&#8217;ordre juridique européen. Sans Etat de droit et juges nationaux indépendants pour appliquer la norme européenne, cet ordre n&#8217;existe plus ».</i></p>
<p class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p class="MsoNormal">Sur ces deux points je suis entièrement d’accord avec mon lecteur (je n’ai pas insisté suffisamment, faute de place et de temps, sur ces deux aspects). Je suis entièrement convaincu que l’Union européenne a son fondement dans les États-nations. Pour ce qui est du passé, oui, je n’ai pas assez insisté, parce que je me méfie un peu de la tentative de chercher l’identité de l’Europe <i>exclusivement</i> dans son passé. Mais je suis d’accord.</p>
<p class="MsoListParagraphCxSpFirst" style="margin-left:78.55pt;text-indent:0;line-height:normal;">&nbsp;</p>
<p class="MsoListParagraphCxSpMiddle" style="margin-left:78.55pt;text-indent:-18pt;line-height:normal;"><!--[if !supportLists]--><span style="font-family:Symbol;"><span><span style="font-family:'Times New Roman';font-style:normal;font-variant:normal;font-weight:normal;font-size:7pt;line-height:normal;"></span></span></span>(c) Ph. Pouzoulet se dit un peu moins confiant que moi sur la capacité de l’Islam à s’intégrer à la culture européenne : <i>« L&#8217;expérience montre que l&#8217;intégration est d&#8217;autant meilleure que la pratique religieuse régresse (…). Vous dites que l&#8217; &#8220;Islam&#8221; doit faire tout un travail, mais que mettez-vous derrière ce mot ? L&#8217;expression &#8220;catholicisme libéral&#8221; recouvre une réalité et correspond à une tradition politique. L&#8217;expression &#8220;islam libéral&#8221; n&#8217;a strictement aucun sens et ne correspond qu&#8217;à quelques individus isolés de leur communauté et souvent rejetés par celle-ci. Par conséquent, à mon avis, il n&#8217;y pas de meilleure façon de plomber définitivement l&#8217;Union européenne que d&#8217;y faire adhérer la Turquie »</i>.</p>
<p class="MsoListParagraphCxSpMiddle" style="text-indent:0;line-height:normal;">&nbsp;</p>
<p class="MsoListParagraphCxSpLast" style="text-indent:0;line-height:normal;">Sur le dernier point (la Turquie) entièrement d’accord. Sur l’Islam libéral, d’accord, mais il ne faut pas oublier que les religions sont très multiformes et plastiques. L’histoire du christianisme en témoigne. Il me semble qu’il ne faut pas donc pas figer l’Islam dans une essence immuable. Ceci dit, il est clair qu’il n’y a aucune loi de l’histoire qui ferait inéluctablement passer les religions par la même évolution. L’histoire des religions est contingente. C’est pourquoi il me semble qu’on doit poursuive le dialogue avec toutes les religions et que ce dialogue peut (il n’y a rien de nécessaire) conduire à une évolution des religions dans le sens d’une plus grande tolérance. Et il nous faut lire avec attention ce qu’écrivent les spécialistes de l’Islam, en France et ailleurs, afin de mieux connaître un continent religieux si complexe qu’il reste souvent mystérieux pour nous.</p>
<p class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p class="MsoNormal" style="line-height:normal;">(2) Sur les valeurs européennes : <i>« vous ne serez pas étonné que je ne puisse pas vous suivre quand vous affirmez que les valeurs européennes sont proprement politiques. Ces valeurs perdent leur substance authentique sans leur référence à la culture chrétienne (…). On peut dire évidemment la même chose de la séparation du politique et du religieux.</i><i><span style="font-size:10pt;font-family:'Arial','sans-serif';"> </span>Donc, sans le christianisme, la civilisation européenne est une civilisation &#8220;hors sol&#8221;. A mon avis, il faut bien distinguer cela du &#8220;statut&#8221; du christianisme en tant que religion dans une Europe largement déchristianisée et sécularisée. Le danger n&#8217;est pas celui que le christianisme y ait une &#8220;place d&#8217;honneur&#8221; : plus aucun chrétien ne la revendique&#8230; Le vrai danger, c&#8217;est plutôt que les Européens ne soient plus capables de comprendre leur propre culture&#8230; Dans cet esprit, plutôt que de &#8220;recoupements consensuels&#8221;, il me semble qu&#8217;il faudrait mieux affirmer la nécessité de retrouver un </i><b><i><span style="font-size:10pt;font-family:'Arial','sans-serif';">socle commun</span></i></b><i> aux différentes cultures européennes. Ce que Jacques Maritain, dans </i>l&#8217;Homme et l&#8217;Etat<i>, appelait la charte démocratique commune aux différentes familles de pensée. Une charte beaucoup plus vitale que la charte de droits fondamentaux mais dont l&#8217;élaboration nécessite de ne pas tourner le dos au christianisme comme une bonne partie de notre eurocratie a décidé de le faire, avec le succès que l&#8217;on sait en 2005 ».</i></p>
<p class="MsoNormal" style="line-height:normal;">&nbsp;</p>
<p class="MsoNormal" style="line-height:normal;">Oui, je suis d’accord, la séparation du politique et du religieux est née sur fond religieux, au sein même du christianisme. C’est pourquoi je citais Locke, ce texte <i>chrétien</i> qu’est la <i>Lettre sur la tolérance</i>, texte qui plaide pour la séparation des deux pouvoirs. La civilisation européenne n’est donc pas hors-sol. Entièrement d’accord aussi pour dire que cela n’a rien à voir avec le statut de la religion dans une Europe sécularisée. Entièrement d’accord (en tant qu’Européen mais aussi en tant que professeur de philosophie) pour dire que les jeunes Européens (et moins jeunes) ne sont plus capables de comprendre leur propre culture (gréco-latine autant que chrétienne, d’ailleurs). Il faut absolument que l’École et l’Université (au niveau national comme européen) favorise la réappropriation de notre passé culturel. Mais je suis un peu sceptique sur la possibilité d’énoncer avec précision, dans un texte à valeur juridique comme la <i>Charte des droits fondamentaux</i>, le socle commun aux différentes cultures européennes. Non que ce ne soit pas nécessaire, mais est-ce bien le lieu ? Il me semble que cela devrait davantage passer par le système éducatif (un texte juridique fondamental, que ce soit le <i>Bill of Rights</i>, la <i>Déclaration des droits de l’homme et du citoyen</i> ou la <i>Charte des droits fondamentaux</i> est nécessairement bref et elliptique). Celui de la <i>Charte</i> ne me semble pas mauvais, même s’il est perfectible…</p>
<p class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p class="MsoNormal" style="line-height:normal;">(3) <i>« Je suis d&#8217;accord avec vous pour penser que la distinction &#8220;nation/lieu de l&#8217;affectivité &#8211; Europe/lieu de la raison&#8221; est erronée. Tout le problème précisément est de créer de l&#8217;affectivité européenne, le sentiment d&#8217;une communauté de destin. Il faut bien reconnaître qu&#8217;une &#8220;photo de famille&#8221; à l&#8217;issue d&#8217;un conseil européen, c&#8217;est à peine plus évocateur qu&#8217;une direction soviétique sur le mausolée de Lénine passant en revue le défilé du 1er mai&#8230;Et que dire de nos tristes billets de banque anonymisés ?  Une communauté de destin, c&#8217;est à la fois une mémoire partagée et une politique partagée. D&#8217;accord avec vous : on ne peut pas décréter un récit européen, mais on peut progresser dans le partage et l&#8217;échange des mémoires, comme le propose Jean-Marc Ferry. Pour la politique, l&#8217;initiative ne peut venir que des gouvernements, car la Commission est seulement une agence centrale de gouvernance, comme le dit fort justement Pierre Manent »</i>.</p>
<p class="MsoNormal" style="line-height:normal;">&nbsp;</p>
<p class="MsoNormal" style="line-height:normal;">Oui, tout cela est très juste et fort bien dit. Je suis entièrement d’accord.</p>
<p class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p class="MsoNormal">&nbsp;</p>
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	</item>
		<item>
		<title>L&#8217;identité de l&#8217;Europe (I)</title>
		<link>http://champeau.wordpress.com/2008/02/20/lidentite-de-leurope-i/</link>
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		<pubDate>Wed, 20 Feb 2008 09:23:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
				<category><![CDATA[Europe]]></category>
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		<description><![CDATA[Réponses de Serge Champeau aux questions posées par les Jeunes européens de Bordeaux (conférence du 19 février 2008, Université de Bordeaux III).
1) Identité et culture 
 Y a-t-il une ou des cultures en Europe ? Y a-t-il des valeurs proprement européennes ? Peut-on distinguer des aires culturelles en Europe ? Y a-t-il cohabitation ou conflit [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=champeau.wordpress.com&blog=2549104&post=19&subd=champeau&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal"><b>Réponses de Serge Champeau aux questions posées par les <i>Jeunes européens de Bordeaux </i>(conférence du 19 février 2008, Université de Bordeaux III).</b></p>
<p class="MsoNormal"><b><u>1) Identité et culture </u></b></p>
<p class="MsoNormal" style="line-height:normal;"> <b><i><span style="font-size:11pt;line-height:150%;font-family:'Times New Roman','serif';">Y a-t-il une ou des cultures en Europe ? Y a-t-il des valeurs proprement européennes ? Peut-on distinguer des aires culturelles en Europe ? Y a-t-il cohabitation ou conflit entre ces cultures ?</span></i></b></p>
<p class="MsoNormal">Il faudrait d’abord dire que l’Europe n’est pas une île, et qu’une grande partie de la culture européenne, aujourd’hui, est immergée dans la culture mondiale. En ce sens, avant de se demander s’il y a une culture européenne et des aires culturelles européennes, je crois qu’il faut avoir bien vu que de nombreuses dimensions de cette ou de ces cultures sont mondiales plus que nationales ou européennes. Je pense à la culture de masse (Internet, TV, jeux vidéo, nouveaux modes de vie comme l’utilisation des sites de rencontre, etc.).</p>
<p class="MsoNormal">Ceci dit, je crois qu’il existe une culture européenne. Un petit détour par l’histoire s’impose. Comme le dit l’historien allemand H.A. Winkler dans un bel article publié dans <i>Visions d’Europe</i> (O. Jacob), l’identité européenne, c’est à l’origine celle de l’occident européen. Dans cet occident, il y a eu progressivement une séparation des pouvoirs religieux, princier et civil. C’est ce processus qui a fait naître les valeurs qui sont dans la <i>Charte européenne</i> : individualisme, pluralisme, État de droit, démocratie, solidarité… Cette évolution a été rendue possible par ce que Winkler nomme <i>Selbstaufklärung</i> (autosécularisation). Le christianisme a fait naître en son sein le libéralisme politique. En témoigne l’œuvre de Locke par exemple, où les racines chrétiennes du concept de tolérance apparaissent clairement (dans la <i>Lettre sur la tolérance</i>, il affirme que personne ne peut obliger quelqu&#8217;un à faire son salut, que c’est contradictoire avec l’idée de salut). Ce processus n’a pas eu lieu au même degré dans l’Europe byzantine et orthodoxe. Des pays comme la Grèce ont cependant rejoint les valeurs occidentales au XIXe siècle. L’Islam connaîtra sans doute une telle évolution, il y a des tendances qui vont dans ce sens. Mais dans un pays comme la Turquie, par exemple, l’ouest est occidentalisé partiellement, pas l’Anatolie (où les pouvoirs politique et religieux ne sont pas séparés, malgré la laïcité officielle, où existent la discrimination envers les autres religions, une liberté d’opinion réduite, la négation du génocide arménien,<span>  </span>les mariages forcés, la polygamie, les crimes d’honneurs). Mais nous avons connu cela aussi, et l’Islam connaîtra sans doute également une évolution qui en fera une religion pleinement tolérante.</p>
<p class="MsoNormal">Il reste que ceci n’établit pas encore la spécificité des valeurs européennes. Car la démocratie, l’État de droit, etc., même s’ils sont nés en Europe ne sont pas des spécialités européennes, ce sont des valeurs qui gagnent (lentement, certes) l’ensemble de la planète. Quelles sont alors les valeurs proprement européennes ?</p>
<p class="MsoNormal">Une caractéristique essentielle de la culture européenne est que nous avons appris à relativiser l’État-nation. Nous avons certes inventé l’État-nation. Et il ne faut pas oublier qu’il a été le cadre du développement de la démocratie (Grande-Bretagne, France). Mais il a été également le cadre où se sont développés des régimes autoritaires, voire totalitaires, et des politiques extérieures agressives (les deux étroitement liés). Ces politiques nationalistes ont débouché sur les deux plus terribles guerres de l&#8217;histoire. Ce sont les destructions et les maux engendrés par ces guerres qui ont conduit les Européens à s&#8217;unir, après la Seconde Guerre mondiale.  La culture proprement européenne se développe à ce moment-là : à la fois comme l’apprentissage d’un nouveau mode de gouvernance à l’échelle européenne et d’un nouveau rapport de l’Europe aux autres pays.</p>
<p class="MsoNormal">Pour le premier point : on insiste souvent sur le déficit démocratique de l’UE, pas assez sur le nouveau type de pouvoir politique qui s’est mis en place avec l’UE. La politique dans l’Union européenne est quelque chose de très différent de la politique classique menée dans les États. C’est une démocratie de négociation et consensus plus qu’une démocratie de confrontation (on ne peut pas imaginer par exemple qu’un pays de droite soit dominé par une commission de gauche ou inversement). D’où le caractère politiquement composite de la commission, la majorité qualifiée au Conseil des ministres, le rôle très important de la délibération au sein des différentes instances européennes mais aussi avec les multiples acteurs de la société civile. D’autres clivages apparaissent certes, mais pas aussi idéologiques. Cela a un avantage et des inconvénients aussi (en particulier une moindre lisibilité pour l’opinion publique car il y a des accords très compliqués entre les partis au Parlement ; quelquefois un système trop consensuel, ne faisant pas assez apparaître les désaccords ; et un rôle important de la comitologie, des experts). Mais cela est une chance aussi, car cela oblige l’Europe à évoluer, à passer d’une démocratie majoritaire (celui qui a gagné à la majorité dirige seul) à une démocratie à pouvoirs multiples, complémentaires et concurrents à la fois, associés et rivaux, une démocratie où le pouvoir prend la forme de multiples réseaux (<i>network governance</i> entre dirigeants politiques, représentants de la société civile, experts, institutions techniques indépendantes, ce qui permet de déboucher sur de meilleurs compromis).</p>
<p class="MsoNormal">Pour le second point, j’invoquerai rapidement ce que Zaki Laïdi a nommé « <i>La norme sans la force, l’énigme de la puissance européenne</i> » (c’est le titre d’un de ses livres). L’idée centrale de ce livre est que l’Union européenne est la seule, parce qu’elle n’est pas un super-État, à pouvoir faire prévaloir la force de la norme plutôt que la norme de la force, à l’inverse de ce que font les superpuissances, les États-Unis, la Chine, la Russie, le Brésil et d’autres à venir, dont la politique ressemble souvent à celle qui a été la politique des Européens au XXe siècle : la <i>Realpolitik</i>, la politique unilatérale de la puissance. D’une certaine manière, les drames qui ont déchiré l’Europe (les deux guerres les plus épouvantables de l’histoire, les deux systèmes totalitaires jumeaux, l’Holocauste et le goulag), ces drames nous ont appris que des rapports pacifiques peuvent exister entre des États partageant leur souveraineté et pouvant se développer et développer leur différence justement parce qu’ils acceptent de céder une part de leur souveraineté – et au-delà, que peuvent exister des rapports pacifiques entre Unions d’États partageant, au niveau mondial, leur souveraineté pour faire face aux défis globaux de notre monde. En ce sens, l’Union européenne, malgré toute sa faiblesse diplomatique et militaire, pourrait être un modèle pour l’humanité, ce modèle dont rêvait Kant lorsqu’il envisageait une <i>Société des Nations</i> régie par le droit et non par la force, l’embryon d’un monde multipolaire d’Unions d’États souverains établissant entre eux des rapports de droit. Nous avons appris, nous Européens, à partager la souveraineté, à vivre à plusieurs, à intégrer dans notre droit national le droit européen, nous pouvons de ce fait, davantage que d’autres, accepter une gouvernance mondiale et montrer aux autres l’avantage d’une telle régulation des relations entre États, par la norme et non par la force.</p>
<p class="MsoNormal">Cela ne signifie pas, naturellement, que nous devons adopter une position angélique (l’Union européenne a besoin d’armes et de soldats, elle a besoin de se structurer au niveau militaire, elle aura encore longtemps besoin de coordonner ses forces avec celles de son allié américain, elle a besoin d’une doctrine militaire, car la force peut et doit être mise au service de la norme du droit). Cela veut dire simplement que l’Europe pourrait devenir, au niveau de la politique internationale, ce qu’elle est déjà au niveau des relations entre les États qui la composent. En ce moment, l’Europe est perçue par le reste du monde comme un lieu d’avant-garde, celui de la régulation volontaire et négociée (le libéralisme économique est équilibré par une forte politique de régulation, pensez à la récente condamnation de Microsoft, pensez au programme Reach, pensez à la protection du consommateur, bien supérieure à celle du citoyen américain ou chinois). Une des dimensions du futur de l’Europe c’est sans doute la possibilité de contribuer à un équivalent de cela au niveau des rapports entre les États et Unions d’États qui composent le monde, d’être un laboratoire de la régulation des rapports politiques, de contribuer à l’établissement de rapports pacifiques, négociés, volontaires, entre des États ou Unions d’États souverains (je pense en particulier à la reconstruction de l’ONU, qui est en bien mauvaise condition, comme vous le savez sans doute).</p>
<p class="MsoNormal">Quelques mots, pour terminer, sur les cultures européennes. Ces cultures ne coïncident pas avec les États-nations (elles peuvent chevaucher les frontières : il y a par exemple une culture catholique, une culture rationaliste athée, une culture musulmane) même si certaines ont correspondu à une sphère d’influence d’un État-nation. Il y a par exemple une tradition juridique et politique libérale (Locke) qui se caractérise par l’idée d’une transcendance de quelques droits fondamentaux (naturels ou divins) et une méfiance face aux majorités tyranniques. Et une tradition juridique et politique républicaine (Rousseau) pour laquelle les droits sont des droits politiques, produits par le pouvoir politique. Si je prends cet exemple c’est pour insister sur le fait que l’attitude de la Grande-Bretagne et de la France face à la <i>Charte des valeurs européennes</i> n’est pas la même. Les Britanniques se méfient face à des proclamations de ce genre car ils ont tendance à y voir une mauvaise absolutisation de droits, une absolutisation de droits qui sont à leurs yeux des droits contingents, correspondant à un modèle social particulier (comme dans le Titre IV, <i>Solidarité</i>). Ils ont peur que cette Charte ne soit en fait rien d’autre qu’un instrument pour imposer des dispositions qui sont celles d’autres pays, la France, l’Allemagne. Exemple : « tout travailleur a droit à une protection contre tout licenciement injustifié ». Tout le monde acceptera ce principe de bon sens, certes. Mais qu’est-ce qu’un licenciement injustifié ? On peut en donner évidemment plusieurs interprétations, par exemple une interprétation protectionniste et nationaliste, qui estime que fermer une usine ou délocaliser n’est jamais justifié. C’est par crainte d’une telle interprétation que les Britanniques font valoir qu’ils veulent rester maître de leur droit du travail, de la définition du temps de travail, du droit de grève, du licenciement. Ils refusent un texte du type de celui de la <i>Charte</i> pour s’en tenir à quelques droits fondamentaux qui ne laissent pas place à une interprétation ambiguë. Les Français, par contre, qui sont républicains, veulent couler dans un texte juridique fondamental ce qu’ils considèrent comme des acquis définitifs de la civilisation et non comme un modèle social particulier. Il y a là deux cultures juridiques difficilement conciliables. D’où le compromis trouvé avec l’<i>opting out</i> : la Charte ne s’appliquera pas de la même manière pour tous les Européens.</p>
<p class="MsoNormal">Il peut évidemment y avoir des conflits entre ces cultures. Parmi ceux-ci, le plus important me semble aujourd’hui celui entre la minorité islamique et la culture dominante libérale. Un livre passionnant vient de paraître aux Etats-Unis : <i>When ways of life collide : multiculturalism and its discontents in the Netherlands</i> (Sniderman et Hagendoorn). Il montre qu’il y a aux Pays-Bas, depuis l’assassinat de Pim Fortuyn, une critique libérale du multiculturalisme, critique très différente de celle de Haider ou de la droite espagnole d’aujourd’hui. Le programme multiculturaliste néerlandais a été un des plus ambitieux avec le programme anglais (systèmes d’éducation séparés). Ce programme a échoué, comme a échoué en partie le programme français d’intégration. Je ne veux pas dire que les populations musulmanes ne sont pas assimilables, loin de là. Je veux dire qu’on n’a pas trouvé la méthode, ni en Grande-Bretagne, ni en France, ni aux Pays-Bas, ni en Allemagne (cf. les polémiques actuelles avec la Turquie) ni en Espagne (cf. la régularisation massive critiquée par une partie de la population). La politique européenne de l’immigration et de la place des immigrés en Europe est sans doute un des plus grands défis culturels de l’Europe. Si on ne le résout pas, on va voir apparaître non pas ce qui existe déjà et qui est contenu (Le Pen, Haider), on va voir une critique libérale de l’immigration musulmane, qui sera menéee au nom de la liberté d’expression, au nom de l’égalité de la femme et de l’homme, au nom des droits de l’individu contre ceux de la communauté (voyez la polémique sur les tribunaux musulmans en Grande-Bretagne, appliquant de fait la <i>charia</i> partiellement). L’Union européenne doit faire tout un travail pour intégrer cette religion (il y 15 millions de musulmans en Europe), comme l’Islam doit faire aussi tout un travail, de son côté, pour isoler encore plus l’islamisme et pour développer en lui le sens de la tolérance, le respect de ceux qui ont d’autres religions et le respect des non-croyants.</p>
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