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	<title>LE FIL DES IDEES</title>
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	<description>PHILOSOPHIE ET POLITIQUE</description>
	<pubDate>Wed, 18 Jun 2008 19:42:14 +0000</pubDate>
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	<language>fr</language>
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		<title>Irlande : non aux référendums</title>
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		<pubDate>Sat, 14 Jun 2008 18:20:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
		
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		<description><![CDATA[   Finissons-en avec les référendums 

Les commentaires sur le résultat du référendum irlandais cherchent à en comprendre l’origine et à en imaginer les conséquences en l’envisageant sous un seul angle, celui de son rapport à la construction de l’Union européenne. De quel désarroi de l’opinion européenne témoigne-t-il ? Quelles seront les conséquences pour l’avenir [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal"><strong><span> </span><span> </span><span> </span>Finissons-en avec les référendums </strong></p>
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<p class="MsoNormal">Les commentaires sur le résultat du référendum irlandais cherchent à en comprendre l’origine et à en imaginer les conséquences en l’envisageant sous un seul angle, celui de son rapport à la construction de l’Union européenne. De quel désarroi de l’opinion européenne témoigne-t-il ? Quelles seront les conséquences pour l’avenir de l’Union ? Il me semble qu’il faut résister à cette tentation et changer de point de vue. Ce qui est en jeu, en Irlande, c’est d’abord et essentiellement le fonctionnement de la démocratie au sein d’un État-nation. C’est cela qui était déjà en jeu au moment du référendum français. C’est cela qui sera sans doute encore en jeu si les parlementaires français acceptent une proposition contestable du projet de réforme des institutions françaises – qui comporte par ailleurs d’excellentes mesures – celle d’étendre la procédure de référendum en instaurant une consultation d’initiative mi-parlementaire mi-populaire (20% des parlementaires représentant 10% des électeurs). Dans tous ces cas, ce qui devrait être au centre du débat, c’est la nature de la démocratie représentative. On peut déplorer à l’infini les ignorances, les contresens, les détournements, les manipulations ou les mécanismes psychologiques (rejeter est plus gratifiant qu’approuver, et il suffit d’un désaccord sur un point pour que les électeurs disent <em>non</em> à l’ensemble du texte) qui débouchent presque nécessairement sur des résultats illisibles et dénués de toute signification. Mais à quoi bon le faire si on ne pose jamais franchement la question : ces référendums sont-ils compatibles avec la démocratie ? La démocratie représentative a mis en place, au cours des siècles, des institutions et mécanismes subtils, cela afin de produire des décisions politiques claires et rationnelles. Les référendums actuels, parce qu’ils confondent le consommateur et le citoyen, le sondage et l’élaboration collective des décisions par les représentants du peuple, mettent en danger la démocratie représentative. Robert Badinter, dans un dialogue récent avec Edouard Balladur (<em>Le Monde</em>, 12/06/08), se dit « opposé à tout ce qui est référendum national d’initiative populaire »,<span> </span>cela parce qu’une telle consultation lui paraît être « le terrain d’élection de la pire démagogie ». Comment ne pas être d’accord, comment peut-on ne pas voir la différence entre les référendums municipaux, départementaux ou régionaux, qui éclairent les élus sur des projets locaux, et ces référendums nationaux qui pervertissent la démocratie ? E. Balladur, dans sa réponse, reconnaît volontiers la valeur de l’argumentation de R. Badinter et rappelle que cette proposition, qui avait été supprimée par le gouvernement, a été rétablie à la demande du groupe socialiste à l’Assemblée. Il me semble que c’est de cela, de la nature du référendum et de la démocratie, qu’il faut parler, avant de parler d’autre chose. Car si ces référendums mettent en danger l’Union européenne, ils mettent aussi et d’abord en danger la démocratie au sein de chaque État-nation.</p>
<p class="MsoNormal">S’agissant des référendums sur le projet de traité constitutionnel de 2005, la confusion, me semble-t-il, était double. Il y avait, d’une part, cette confusion sur la nature de la démocratie, signe que nos sociétés manquent de confiance en elles-mêmes et peuvent en venir, par veulerie démagogique, à laisser se perdre les institutions démocratiques. Il y avait, d’autre part, une confusion, entretenue à partir de 2004, sur la nature du futur traité européen. En laissant croire qu’il s’agissait d’une constitution, on ouvrait logiquement la porte aux référendums, dans des pays où ils n’étaient nullement obligatoires. L’engouement, en France et ailleurs, en faveur d’une ratification du traité constitutionnel par la procédure référendaire, est né d’un emballement idéaliste et utopique des élites européennes, qui ont cru qu’il était possible de passer à une nouvelle étape de la construction européenne, très mal définie d’ailleurs (sur le mode de la dénégation permanente : un traité qui est plus qu’un traité, une constitution qui est moins qu’une constitution, un peuple composé de plusieurs peuples, une consultation unique qui ne doit pas prendre la forme d’une procédure référendaire coordonnée et simultanée). Il est clair qu’après l’échec des référendums français et néerlandais, la leçon a été tirée, même si ce n’est pas de manière toujours très explicite. Le Traité de Lisbonne n’est pas un pis-aller (ce qu’ont eu tendance à penser nombre des partisans du <em>oui</em>) mais un progrès en forme d’autocritique. Sa rédaction et la décision de ne pas le soumettre à référendum peuvent difficilement avoir une autre signification que celle-ci : le projet de traité de 2005 n’était pas un projet constitutionnel et la décision d’organiser un référendum était, en 2005, une erreur, entretenue par la confusion sur la nature du projet.</p>
<p class="MsoNormal">C’est pourquoi le référendum irlandais, aujourd’hui, me semble paradoxalement ne pas avoir grand rapport avec l’Union européenne. Le traité de Lisbonne est une avancée importante : il a permis de clarifier la nature de la réforme institutionnelle de l’Union et, en même temps, d’écarter les référendums. Ce n’est que par un hasard de l’histoire (l’obligation de référendum inscrite dans la constitution irlandaise) que l’Europe se trouve provisoirement en panne. Sans ce malheureux hasard, le projet de Lisbonne serait sans doute entré en vigueur à la date prévue. Les partisans du <em>non</em> veulent donner à ce hasard une signification mondiale (le rejet du libéralisme, ou le rétablissement d’une souveraineté prétendument menacée, ou les deux à la fois), ils entendent annuler l’histoire pour la réécrire. Mais ils auront bien du mal à effacer ce qui, partout sauf en Irlande, est déjà un acquis ou le sera bientôt : la ratification des réformes institutionnelles, nécessaires à l’Europe des 27, par voie non pas référendaire mais démocratique. Une telle ratification n’est pas seulement un événement politique, c’est un événement intellectuel, une compréhension, par les peuples européens, d’une part de ce qu’est l’Union européenne, d’autre part de ce qu’est la démocratie dans un État-nation.</p>
<p class="MsoNormal">Des esprits sincèrement pro-européens (Daniel Cohn-Bendit, par exemple) qui, à la différence des partisans du <em>non</em> naïfs ou calculateurs, n’entretiennent aucune illusion quant à la signification et à la valeur de ces référendums nationaux sur les institutions européennes, proposent, aujourd’hui encore, un référendum à l’échelle de l’Union (par exemple un référendum européen à double majorité, pour éviter le droit de veto). Une telle proposition, à la différence des référendums de 2005, a au moins le mérite de la clarté et de la cohérence. Mais elle repose sur la même conception de l’Union européenne qui nous a conduits à la situation difficile dans laquelle nous nous trouvons : l’idée, cette fois exprimée sans ambiguïté, selon laquelle les Européens souhaiteraient construire un État fédéral. Face à de telles propositions, il me paraît essentiel de dire fortement, aujourd’hui, que si le référendum est une procédure anti-démocratique au niveau des États-nations, il est, au niveau de l’Union européenne, non pas antidémocratique – au sens strict du mot l’Union européenne n’est pas une démocratie, car il n’y a pas de <em>demos</em> européen – mais dénué de toute pertinence. L’Union n’est pas et ne sera visiblement jamais un État-nation, fût-il fédéral, et c’est seulement si elle entendait se constituer en État fédéral qu’un tel référendum serait pertinent. Les Européens comprennent aujourd’hui que les décisions prises par les instances européennes (le droit secondaire) relèvent nécessairement d’un processus complexe qui n’a pas d’équivalent au niveau national (l’exigence de double légitimité, à la fois supranationale et intergouvernementale, rend nécessaire la co-décision par le Parlement et le Conseil des ministres ainsi que l’existence de certains domaines ne relevant que de la logique intergouvernementale). Ils commencent à comprendre, et ils peuvent le comprendre davantage encore si les responsables politiques le leur expliquent, que l’adoption et la modification des traités européens (le droit primaire) a elle aussi ses exigences propres, qu’elle suppose d’une part un travail intergouvernemental de préparation et d’élaboration, d’autre part une ratification qui, étant donné l’importance et la complexité des questions en jeu, relève des représentants du peuple – et qui n’a rien à voir avec un processus constituant.<span> </span>La proposition d’un référendum à l’échelle européenne, même lorsqu’elle n’émane pas de partisans du <em>non</em> qui ne cherchent qu’à détruire l’Union existante pour imposer celle de leurs rêves, ne fait qu’entretenir la confusion et nous ramène en deçà de la clarification opérée par le Traité de Lisbonne.</p>
<p class="MsoNormal">Il y a de bonnes raisons, tout compte fait, d’être optimiste. Nous faisons depuis trois ans, une double expérience. D’abord celle de l’inanité des référendums nationaux, qui nous conduit à prendre conscience de la menace qu’ils représentent pour nos démocraties représentatives. Ensuite celle l’absolue non-pertinence du référendum au niveau européen. Le seul référendum pertinent serait un référendum constituant, <em>si</em> les Européens voulaient transformer l’Union en un État fédéral. Nous en sommes loin. En attendant, l’incident irlandais, qui concerne les Irlandais plus que les Européens, qui devrait les conduire à s’interroger sur le fonctionnement de leur propre démocratie, ne doit pas nous détourner de la tâche urgente qui consiste à mettre en place au plus vite les institutions prévues par le Traité de Lisbonne. Car les autres Européens – et sans doute aussi la majorité du peuple irlandais – ont compris, malgré l’activité que déploie le rassemblement hétéroclite des partisans du <em>non</em>, quelle est la nature de la construction européenne et quelles sont, au sein de chacun des États-nations souverains qui la composent, les exigences de la démocratie représentative.</p>
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		<title>Egalité et inégalité politiques</title>
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		<pubDate>Sat, 14 Jun 2008 12:17:50 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Démocratie]]></category>

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		<description><![CDATA[Ce texte a fait l&#8217;objet d&#8217;une communication, le 12 juin 2008, au IIIe Congrès sur les droits de l&#8217;homme de Bilbao.
Les droits proprement politiques (droits de vote et d’éligibilité, avec les droits qui en conditionnent l’exercice) semblent, dans nos sociétés démocratiques, être régis par une règle simple : à chacun les mêmes droits. L’idée selon [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal"><em><strong>Ce texte a fait l&#8217;objet d&#8217;une communication, le 12 juin 2008, au IIIe Congrès sur les droits de l&#8217;homme de Bilbao.</strong></em></p>
<p class="MsoNormal">Les droits proprement politiques (droits de vote et d’éligibilité, avec les droits qui en conditionnent l’exercice) semblent, dans nos sociétés démocratiques, être régis par une règle simple : à chacun les mêmes droits. L’idée selon laquelle ces droits devraient, dans leur application concrète, prendre en compte certaines différences entre les citoyens paraît <em>a priori </em>exclue.</p>
<p class="MsoNormal">L’idéal de l’égalité politique est cependant souvent pensé comme allant au-delà de cette simple égalité formelle. Dans sa version la plus forte, il exige que chaque citoyen dispose d’un <em>pouvoir</em> de délibération et de décision égal à celui des autres.</p>
<p class="MsoNormal">Force est de constater pourtant que les discours exhortant à établir les conditions de cette égalité et à la rendre effective nous paraissent chaque jour un peu plus vains. Pourquoi en est-il ainsi ? Est-ce parce que la réalité des sociétés contemporaines s’éloigne de plus en plus de l’idéal démocratique ou bien parce que l’idéal est mal formulé et n’est pas à la hauteur de cette réalité ? Le premier point de vue est fréquent chez les défenseurs de la démocratie, qui constatent amèrement que la participation de tous à la vie politique a engendré la ruine des idéaux démocratiques. C’est le second point de vue qui j’entends défendre ici.</p>
<p class="MsoNormal">Mon intention n’est cependant pas, en rejetant une définition de l’égalité politique que je juge abstraite et utopique, de m’incliner devant la réalité politique contemporaine. Elle est plutôt de montrer que l’idéalisme et l’empirisme sont, en politique, des frères jumeaux qui ne prennent ni l’un ni l’autre au sérieux l’idée de <em>représentation</em>. C’est pourquoi, après avoir attiré l’attention sur les limites de l’idéal d’égalité politique qui, trop fréquemment, sous-tend les lamentations sur l’état de notre démocratie, je soumettrai à l’examen les théories réalistes qui, par souci de fidélité aux faits, en viennent souvent à justifier l’inégalité politique. La fin de mon intervention envisagera la possibilité d’une critique non utopique de l’inégalité politique existante et l’idée d’une intégration de la différence, au niveau des droits et pouvoirs politiques, dans l’idéal de l’égalité politique.</p>
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<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span><span style="text-decoration:none;"> </span></span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span>L’égalité politique abstraite </span></span></strong></p>
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<p class="MsoNormal">L’égalité politique a toujours été un concept central pour les partisans de la démocratie directe. Elle l’est encore, aujourd’hui, dans les versions contemporaines de celle-ci, les théories de la démocratie délibérative (Gutmann et Thompson, Habermas) qui se sont développées à partir des années 80 du siècle passé, en réaction contre des interprétations étroites du libéralisme politique et du républicanisme.</p>
<p class="MsoNormal">Il ne faut certes pas sous-estimer les mérites des doctrines que l’on range sous l’appellation de « théories de la démocratie délibérative » : elles ont mis en évidence les insuffisances des versions libérales et républicaines classiques de la démocratie représentative, qui ont privilégié la représentation au détriment de la démocratie. Mais il faut bien reconnaître que ces théories reposent sur un ensemble de présupposés que les défenseurs libéraux et républicains de la représentation, tout comme leurs adversaires conservateurs ou démocrates plus radicaux, n’ont pas eu de mal à critiquer.</p>
<p class="MsoNormal">La défense de l’égalité politique repose en effet trop souvent, aujourd’hui, sur une conception rationaliste de la vie politique, pensée comme un échange d’arguments entre citoyens dotés de capacités cognitives égales, d’un égal intérêt pour la politique, et s’éclairant mutuellement dans la délibération. Cette conception, il est vrai, prend plus ou moins en compte les nécessités de la représentation (la délégation du pouvoir à des corps spécialisés d’élus, voire d’experts) et les conditions effectives de la politique démocratique contemporaine (la grande hétérogénéité culturelle des citoyens, leur intérêt variable et parfois limité pour la politique, la formation de l’opinion par les partis et groupes de pression, la puissance des médias, le recours à la parole stratégique, à l’affectivité et à l’imaginaire, plus qu’à l’argumentation rationnelle). Il n’en demeure pas moins que ces nécessités et ces conditions effectives sont trop souvent appréhendées soit comme des perversions du processus démocratique soit, dans le meilleur des cas, comme des contraintes extérieures à ce processus. Il en résulte une sous-estimation de ces inégalités politiques qui, depuis les fondateurs de la démocratie représentative jusqu’aux théoriciens contemporains de la représentation, ont été considérées non pas comme une inévitable retombée de l’idéal dans le réel mais comme constitutives de la démocratie moderne (inégalités liées à l’existence de partis exprimant les intérêts de groupes et non d’individus ; à la structure du débat politique, différente de celle du débat scientifique ; à la répartition du pouvoir et à la division de celui-ci ; au rôle des experts dans des institutions relativement indépendantes du pouvoir politique ; à la complexité des modes de décision contemporains, par exemple au niveau européen ou mondial).</p>
<p class="MsoNormal">Il faut ajouter que cet égalitarisme abstrait qui, trop souvent hanté par le fantôme de la démocratie directe, ne parvient pas à prendre la mesure du changement que constitue la démocratie <em>représentative</em>, sous-estime également les effets pervers sur lesquels peut déboucher le processus délibératif qu’il préconise. Les théories de la démocratie délibérative ont suscité de nombreuses critiques, pas seulement conservatrices, qui ont mis en garde contre le danger que peut constituer, pour les groupes dominés, un enfermement élitiste du débat politique dans un cadre de règles neutre et prédéterminé, ou encore contre les effets négatifs qu’une pratique généralisée et insuffisamment régulée de la délibération peut engendrer (Sunstein). On ne s’étonnera pas de constater que des théoriciens très attachés à l’égalité politique, soucieux de ne pas opposer <em>représentation</em> et <em>démocratie</em>, fassent preuve de méfiance devant cet égalitarisme abstrait (Walzer).<em></em></p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span><span style="text-decoration:none;"> </span></span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span><span style="text-decoration:none;"> </span></span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span>La justification de l’inégalité politique</span></span></strong></p>
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<p class="MsoNormal">Tocqueville, dans <em>L’ancien régime et la révolution</em>, montre que le rationalisme abstrait (celui des philosophes français des Lumières et des révolutionnaires) et l’empirisme qui s’incline devant les faits (celui de l’élite gouvernante) se nourrissaient mutuellement. On peut dire la même chose des débats contemporains sur l’égalité et l’inégalité politiques. Comme l’a bien vu P. Rosanvallon, les théories égalitaristes abstraites ont suscité en réaction des théories réalistes, voire cyniques.</p>
<p class="MsoNormal">Il est possible de distinguer, en rapport avec la question de l’égalité politique, trois versions de ces théories réalistes : celles qui se contentent de rappeler, contre le retour récurrent de la démocratie directe, les exigences de la représentation politique ; celles qui justifient, au nom de l’égalité politique, les inégalités politiques, non pas seulement celles qui sont constitutives de la démocratie représentative, mais celles qui, parce qu’elles tiennent à la différence de ressources ou d’information, sont souvent considérées comme des altérations ou des perversions de la représentation (David Estlund, par exemple) ; un troisième groupe de théories, enfin, justifie les inégalités politiques non pas au nom de l’égalité politique mais au nom d’autres idéaux, l’efficacité de la prise de décision ou la sauvegarde des libertés fondamentales (Richard Posner, par exemple).</p>
<p class="MsoNormal">Quelques mots au sujet des deux dernières versions des théories réalistes.</p>
<p class="MsoNormal">Estlund, par exemple, accepte certaines inégalités de pouvoir d’une part au nom de la <em>qualité</em> politique (celle des décisions adoptées) : chercher à réaliser une égalité politique stricte (par exemple en limitant sévèrement l’influence des citoyens les plus riches, en réglementant fortement le financement des partis politiques ou la propriété des moyens d’information) ce serait diminuer la quantité totale de délibération politique, appauvrir sa qualité et celle des décisions politiques. Estlund accepte d’autre part certaines inégalités politiques au nom de l’accroissement de l’<em>influence politique</em> de chaque citoyen, par des raisonnements complexes qui reviennent à dire qu’au total, tout compte fait, l’inégalité politique pourrait renforcer le pouvoir de chacun (de même qu’une certaine inégalité économique peut finalement profiter à tous).</p>
<p class="MsoNormal">La justification des inégalités politiques par Posner est différente, purement pragmatique. Les citoyens ne sont pour lui, ni éduqués, ni actifs, ni rationnels ils agissent en fonction de leur intérêt particulier. Le seul avantage de la démocratie, ce qui la justifie, c’est d’être<span> </span><em>un<span> </span>feed-back</em> pour les dirigeants (les élections sont des sondages). La démocratie moderne représentative est nécessairement élitiste : les décisions sont prises par des dirigeants qui tiennent compte de l’opinion des citoyens, par les élections et d’autres moyens. Dans une telle perspective, les démocraties contemporaines fonctionnent de manière satisfaisante, le pessimisme à leur égard ayant pour seule origine une conception utopique de la démocratie, dont la dernière version est la théorie de la démocratie délibérative. La médiocrité du personnel politique et la passivité des électeurs n’empêchent pas la prise de décision. Les démocraties modernes n’ont besoin que du <em>common sense</em> des électeurs (« barrière contre les projets déments »), de la <em>political ability</em> des gouvernants et de l’<em>ordinary competence </em>des fonctionnaires.</p>
<p class="MsoNormal">On aurait tort de rejeter ces théories trop rapidement, même celle de Posner. Elles ont le mérite du réalisme, d’attirer par exemple l’attention sur des effets pervers (la limitation du financement des partis politiques, par exemple, peut détourner les fonds vers des groupes extrémistes, entraver le développement des partis, avantager les élus en place ; la limitation du <em>lobbying</em> peut donner un pouvoir trop important aux majorités en place ; inciter les citoyens à participer à la politique peut les détourner d’autres activités et déboucher sur des luttes stériles et violentes pour le pouvoir). Ces théories ont également le mérite de rappeler qu’il ne faut pas faire de l’égalité politique formelle un absolu (on peut éviter l’oppression d’une minorité par une majorité en acceptant le principe d’une inégalité politique, pour donner plus de poids aux membres de la minorité, par un découpage électoral approprié par exemple).</p>
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span><span style="text-decoration:none;"> </span></span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span><span style="text-decoration:none;"> </span></span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span>L’égalité politique complexe</span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Je voudrais, pour terminer, montrer qu’il est possible de dépasser l’alternative de l’égalité abstraite et de l’inégalité empirique.</p>
<p class="MsoNormal">Il me semble qu’un tel dépassement est possible à la condition d’articuler les exigences de la <em>démocratie représentative</em> et de la <em>démocratie délibérative</em>. Je veux dire par là que si l’on prend au sérieux les théories de la démocratie délibérative, leur puissante critique des insuffisances des théories libérales ou républicaines classiques, on ne peut que chercher à articuler la représentation et la délibération, c&#8217;est-à-dire à approfondir le concept de <em>démocratie représentative</em>, qui pendant longtemps, et encore aujourd’hui, a été, aux yeux de certains, une contradiction dans les termes. Mais l’intégration de la délibération dans la représentation modifie considérablement le concept d’égalité politique. A partir du moment où les citoyens participent d’une manière ou d’une autre, dans le cadre de la démocratie représentative, à l’élaboration des décisions, l’égalité politique ne peut plus être l’égalité abstraite. Il nous faut alors penser une égalité politique complexe, qui s’articule, à plusieurs niveaux, avec l’inégalité politique.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Je n’insisterai pas sur le premier point, l’exigence contemporaine de l’articulation de la représentation et de la démocratie délibérative. A la suite des travaux des théoriciens de la démocratie délibérative, et des critiques nourries qu’ils ont suscitées, nombreuses sont les voix qui ont rappelé que la représentation est la forme moderne <em>de la démocratie</em>, et qu’à ce titre il importe de cultiver la dimension démocratique que le libéralisme et le républicanisme classiques, chacun à leur manière, avaient tendance à sous-estimer. La raison<span> </span>principale de cette exigence contemporaine me semble être que la démocratie, aujourd’hui, ne peut plus tabler sur des conditions qui lui sont extérieures (les mœurs, la religion), qu’elle doit engendrer elle-même, à chaque instant, pour chaque décision importante, ses propres conditions, qu’elle doit obtenir la <em>confiance</em> d’une majorité de citoyens (la simple <em>légitimité</em> par le vote ne suffisant plus). Comme le dit Nadia Urbinati, la démocratie et la représentation sont complémentaires et non antithétiques.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Je voudrais insister surtout sur le deuxième point. L’intégration de la démocratie délibérative à la démocratie représentative complexifie le concept d’égalité politique de trois manières :</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">(a) Je n’insisterai pas sur le premier niveau, même s’il est toujours utile de rappeler le danger que constitue, pour la démocratie, la sous-estimation des exigences de la représentation. L’idée selon laquelle la délégation et division des pouvoirs, et les inégalités qui en résultent, sont essentielles à la réalisation de l’idéal d’égalité politique est un argument qu’ont dû rappeler les auteurs les plus divers, contre les simplifications de certains théoriciens de la démocratie délibérative.<span> </span>Il faut rappeler que l’égalité politique est davantage assurée dans un régime représentatif que dans un régime où l’intervention de tous dans la vie politique, souvent sous la forme populiste des sondages ou des référendums, contribue en fait à donner davantage de pouvoir aux groupes de pression et affaiblit le pouvoir politique collectif des citoyens. Pierre Rosanvallon insiste sur le fait que la « démultiplication des niveaux de la représentation », <em>a fortiori</em> lorsqu’elle s’accompagne d’une réelle participation des citoyens à l’élaboration des décisions, assure une égalité politique bien plus réelle que celle de la démocratie directe et de ses pauvres substituts.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">(b) L’inégalité politique prend, dans une démocratie représentative intégrant la participation des citoyens, une seconde forme. La participation des citoyens à la vie politique, dans une démocratie représentative, va au-delà du vote. Cette participation s’effectue à différents niveaux : <em>contrôle du pouvoir politique par les citoyens dans l’espace public</em> (ce que Pettit nomme la<em> contestabilité</em>), <em>dialogue avec les institutions techniques spécialisées</em> (ce qui suppose la mise en place d’instances où les citoyens puissent faire connaître leurs préférences et contrôler le travail des experts tout en respectant leur autonomie), <span> </span><em>formation du consentement</em> (dans des instances appropriées qui obligent le pouvoir politique à n’agir qu’après que les citoyens ont eu la possibilité d’échanger leurs arguments et de s’écouter mutuellement). L’ensemble de ces formes de participation définit ce que Garry Stoker nomme, de manière très parlante, une <em>politique pour amateurs</em>. Il entend signifier par là d’une part, que la participation politique des citoyens, bien réelle dans une démocratie représentative intégrant la démocratie délibérative, n’est pas de même nature que l’activité de ceux dont la politique est le métier ; d’autre part, que, comme c’est le cas de toute pratique d’amateur, cette participation est libre : « les citoyens veulent être impliqués, mais de la manière dont ils le souhaitent, dans des activités intermittentes, partielles et sporadiques ». De fait, cette participation est « inégalement distribuée », même si nous devons chercher à établir les conditions d’une égale participation. Les citoyens des démocraties contemporaines savent que la politique est un métier mais estiment également que « le contrôle par le peuple peut devenir une réalité, en certaines occasions, sur certaines questions et jusqu’à un certain point ». Ils se pensent comme des amateurs, au meilleur sens du terme : ils savent que l’essentiel de leur temps est consacré à leur métier et à leur famille, mais estiment qu’ils ont leur mot à dire. C’est seulement lorsque ces amateurs prennent confiance en eux-mêmes, lorsqu’ils parviennent à comprendre les décisions politiques, à les contrôler et les influencer d’une manière ou d’une autre, qu’ils accordent leur confiance aux dirigeants. On le voit, l’articulation des dimensions représentative et délibérative de la démocratie implique une deuxième forme d’inégalité politique, qui comme la première est orientée vers l’idéal de l’égalité politique. Mais la réalisation de cet idéal ne présuppose pas des citoyens qui, pour reprendre l’expression de Skinner, <em>doivent</em> cultiver les vertus politiques et consacrer sincèrement leur vie à la recherche du bien public. La véritable égalité politique, dont les voies sont moins directes et moins coercitives, se moque de la vertu civique héritée du républicanisme. La véritable égalité politique, c’est celle des sociétés démocratiques libérales, qui mettent en place les conditions permettant aux citoyens qui le désirent d’intervenir plus ou moins activement dans la vie politique. Cette intervention est le seul moyen d’éviter le populisme que suscite la crispation sur les versions libérales ou républicaines classiques de la démocratie.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">(c) La troisième forme d’inégalité politique est, elle aussi, une conséquence de l’articulation entre la démocratie représentative et la démocratie délibérative. La complexité de la vie sociale et politique, dans les sociétés démocratiques contemporaines, expulse en effet nécessairement certains individus et groupes du circuit des échanges sociaux et des échanges politiques. Les nouvelles formes de la vie politique, celles-là mêmes qui tendent à généraliser la participation des citoyens, sont loin de donner une voix à tous les groupes sociaux. Comme le dit G. Stoker, elles peuvent constituer des obstacles qui éloignent de tout engagement politique « les pauvres, les moins éduqués, les minorités raciales et ethniques – et peut-être, dans certaines sociétés, les jeunes et les femmes » (elles peuvent aussi devenir, pour une couche de privilégiés, « l’affichage d’un style de vie plus qu’un engagement sérieux »). La démocratie représentative contemporaine, celle qui intègre la démocratie délibérative, doit, de ce fait, s’engager, avec la plus grande prudence, dans la voie de la différenciation des droits et pouvoirs politiques. D’une certaine manière, les démocraties représentatives l’ont toujours fait (dans les États fédéraux, en particulier, le découpage électoral, ou un système électoral plus ou moins proportionnel, ou une représentation égale des États, quelle que soit leur dimension, ont permis de corriger les inégalités dues à la sous-représentation de certains groupes, collectivités ou États). Mais elles ne l’ont pas toujours fait uniquement avec le souci de rendre plus effective l’égalité politique. Une des tâches face à laquelle se trouvent les démocraties modernes est d’explorer l’idée de droits et pouvoirs politiques différenciés. Les théoriciens anglais et américains de la troisième voie ont fait quelques pas dans cette direction. Dans son dernier livre Anthony Giddens propose à Gordon Brown des mesures précises visant à aider les individus qui se considèrent comme des non-citoyens à participer au débat public afin de faire valoir leurs intérêts.</p>
<p class="MsoNormal">Dans le cadre de la France, pour dire deux mots de mon pays, le problème crucial, lorsqu’il s’agit d’égalité politique, n’est pas comme en Espagne ou au Canada celui de la représentation des identités culturelles nationales ou régionales (Corse mise à part) ; ce n’est pas non plus, comme aux Etats-Unis ou au Canada, celui de la représentation des identités ethniques ; ce n’est plus pour l’essentiel celui de la représentation politique des femmes (même si l’instauration de la parité entre hommes et femmes dans le processus électoral n’a pas fait disparaître toute inégalité, elle constitue un grand progrès) ; c’est, à mon avis, essentiellement celui de la représentation des jeunes en général (qui sont plus qu’ailleurs victimes du chômage, de l’échec scolaire, de la crise du logement, de la précarité salariale) et, plus particulièrement, de la représentation des jeunes français des quartiers défavorisés, issus de l’immigration. Il n’appartient pas aux théoriciens de dire quelle forme précise pourrait prendre ce que Anne Philips nomme une<em> politics of presence</em> des jeunes en France. Je me contenterai de dire que l’exclusion de plus en plus grande des jeunes du circuit politique, et le développement chez les jeunes de formes d’expression politique primaires, antidémocratiques, voire violentes, exige de nous un grand effort d’imagination, non seulement au niveau de la société civile (pour mettre fin à ce que Josuah Cohen nomme <em>the asssociation deficit</em>) mais aussi au niveau proprement politique (en examinant de près le découpage électoral, qui peut favoriser certains groupes et en défavoriser d’autres ; en encourageant publiquement les débats et forums entre les jeunes, y compris par la mise en place publique de medias spécifiques ; en envisageant la mise en place d’instances consultatives de jeunes créées à l’initiative des Régions, de l’Assemblée Nationale ou du Sénat). Autant la représentation proportionnelle des partis me semble, dans le contexte français, une idée contestable et dangereuse, autant il me semble nécessaire d’assurer la prise en compte des intérêts des jeunes par une présence réelle de ceux-ci dans les instances politiques, comme cela a été fait pour les femmes, pour corriger une inégalité politique criante. Une politique provisoire de la différence me semble ici possible et nécessaire, mais une politique qui ne doit pas perdre de vue son objectif : non pas la défense d’une identité culturelle mais celle de la participation égale des jeunes à la vie politique.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Je dirai, pour conclure, que les voies qui conduisent à donner une certaine réalité à l’idéal d’égalité politique sont particulièrement indirectes. Il me semble qu’elles passent</p>
<p class="MsoNormal">(1) par la représentation, c&#8217;est-à-dire par une division du pouvoir (à la fois une nécessaire répartition inégale de celui-ci et une dispersion, par laquelle le pouvoir limite le pouvoir)</p>
<p class="MsoNormal">(2) par la mise en œuvre de mesures visant à atténuer les différences d’influence entre les citoyens, celles dues à l’argent et à la culture (l’enfer politique étant pavé de bonnes intentions, il est essentiel de rappeler qu’il s’agit là d’une question empirique : le mérite des théories réalistes d’Estlund et Posner est de nous rappeler que les mécanismes politiques, tout comme les mécanismes économiques, peuvent produire des effets pervers)</p>
<p class="MsoNormal">(3) par la satisfaction de l’exigence contemporaine de participation des citoyens à l’élaboration des décisions, à des niveaux divers, selon une intensité variable, et à partir d’un libre jugement</p>
<p class="MsoNormal">(4) par une mise en place prudente et expérimentale de mesures différentielles visant à réduire l’inégalité proprement politique, c&#8217;est-à-dire la marginalisation – due, entre autres, aux progrès mêmes de la démocratie représentative et participative – de groupes et d’individus qui en viennent à se comporter et à se considérer comme des non-citoyens. Comme le dit Michael Walzer dans son dernier livre, les exclus sont ceux qui sont expulsés de toutes les <em>sphères de justice</em> à la fois, la sphère économique, celle de l’éducation, celle du <em>welfare state</em>, celle de la politique aussi. Et la lutte contre l’exclusion passe par une réintégration dans toutes ces sphères à la fois, en commençant par celle de la politique, qui permet aux exclus de se faire entendre : « L’inclusion commence avec la citoyenneté, et cette inclusion est une valeur qui, lorsqu’elle est reconnue dans la sphère de l’activité politique démocratique, peut alors se répandre dans l’ensemble des autres sphères ».</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
<p class="MsoNormal"><strong><span style="text-decoration:underline;"><span>Bibliographie</span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal"><strong> </strong></p>
<p class="MsoNormal"><strong>Benhabib, Seyla</strong> (ed.) : <em>Democracy and Difference. Contesting the Boundaries of the Political </em>(Princeton University Press, 1996)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Cohen, Josuah</strong> : « Procedure and Substance in Deliberative Democracy » (in Benhabib, <em>Democracy and Difference</em>)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Estlund</strong>, <strong>David</strong> : <em>Democracy</em> (edited by) (Blackwell, Malden and Oxford, 2002)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Giddens, Anthony</strong> : <em>Over To You, Mr Brown</em> (London, Polity, 2007)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Gutmann</strong>, <strong>Amy</strong> and <strong>Thompson</strong>, <strong>Dennis</strong> <em>: Democracy and Disagreement</em> (Belknap Press, Cambridge, 1996)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Habermas</strong>, Jürgen : « Au-delà du républicanisme et du libéralisme, la démocratie délibérative » (<em>Raison Publique</em>, n° 1, 2003)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Philips, Anne</strong> : « Dealing with Difference : A Politics of Ideas and a Politics of Presence » (in Benhabib, <em>Democracy and Difference</em>)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Posner</strong>, <strong>Richard</strong> : <em>Law, Pragmatism and Democracy</em> (Harvard U.P., 2005)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Rosanvallon</strong>, <strong>Pierre</strong> : <em>La contre-démocratie</em> (Seuil, Paris, 2006)</p>
<p class="MsoNormal"><span> </span>:<em> La démocratie inachevée</em> (Gallimard, 2003)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Stoker</strong>, <strong>Gerry</strong> : <em>Why Politics Matters</em> (Palgrave, New York, 2006)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Sunstein</strong>, <strong>Cass R.</strong> : <em>Free Markets and Social Justice</em> (New York, Oxford, Oxford U.P., 1977)</p>
<p class="MsoNormal"><em><span> </span></em>: <em>Designing Democracy</em> (New York, Oxford, Oxford U.P., 2001)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Urbinati, Nadia</strong> : <em>Representative Democracy. Principles and Genealogy</em> (Chicago, The University of Chicago Press, 2006)</p>
<p class="MsoNormal"><strong>Walzer</strong>, <strong>Michael</strong> : <em>Politics and Passion</em> (New Haven and London, Yale University Press, 2004)</p>
<p><strong><span style="text-decoration:underline;"><span style="font-size:14pt;line-height:150%;"><br />
</span></span></strong></p>
<p class="MsoNormal">
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		<title>Réflexions sur mai 68</title>
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		<pubDate>Thu, 01 May 2008 16:47:55 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Démocratie]]></category>

		<category><![CDATA[Politique française]]></category>

		<category><![CDATA[Aron]]></category>

		<category><![CDATA[communisme]]></category>

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		<category><![CDATA[gaullisme]]></category>

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		<category><![CDATA[mai 68]]></category>

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		<description><![CDATA[Ce texte sur &#8220;Raymond Aron, acteur et interprète de mai 68&#8243;, servira de base pour une communication au colloque sur les événements de mai 68 dans le monde (Cordoue, novembre 2008).

Il y a toujours eu France, à droite comme à gauche, des esprits qui ont considéré, dès le mois de mai 68, et évidemment après, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal" style="line-height:normal;"><em>Ce texte sur &#8220;Raymond Aron, acteur et interprète de mai 68&#8243;, servira de base pour une communication au colloque sur les événements de mai 68 dans le monde (Cordoue, novembre 2008).</em></p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Il y a toujours eu France, à droite comme à gauche, des esprits qui ont considéré, dès le mois de mai 68, et évidemment après, que la crise de mai en France n’était un pas un événement historique aussi important que voulaient bien le dire ses divers protagonistes. Ce qui caractérise cette interprétation déflationniste, c’est un scepticisme devant ce que Raymond Aron nomme le « penchant à transfigurer les problèmes politiques propres à notre pays en débat universel » (<em>Mémoires</em>, 322).</p>
<p class="MsoNormal">Aron n’a pas été seulement un théoricien de mai 68. Il reconnaît que la publication, de <em>La révolution introuvable</em>, en plein milieu des événements, a fait de lui un acteur et pas seulement un observateur (<em>Mémoires</em>, 474).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Je voudrais revenir sur ce livre, qui a été à la fois une action et une interprétation, livre qui me paraît être, de loin, ce qui a été écrit de plus convaincant sur les événements de mai 68 en France et dans le monde (même si Aron part avant tout de la situation française). Je mettrai entre parenthèses les récupérations qui ont pu en être faites par des théoriciens de droite beaucoup moins subtils et les caricatures que les animateurs du mouvement de mai en ont faites. Aron a toujours été un libéral, qui n’a eu aucune sympathie pour mai 68 mais qui ne soutenait le régime gaullisme qu’avec de nombreuses réserves. Il n’est pas étonnant que son interprétation déflationniste ait été attaquée à droite comme à gauche, par ceux qui avaient l’impression que se jouait un drame mondial. Il y avait d’un côté les gaullistes, qui voyaient dans mai 68, malgré tout ce qui prouvait le contraire, un complot du « communisme totalitaire » (de Gaulle, 30 mai 6 <img src='http://s.wordpress.com/wp-includes/images/smilies/icon_cool.gif' alt='8)' class='wp-smiley' /> et parmi eux Malraux, qui, de manière plus grandiose, comme toujours, proclamait sans rire qu’on était devant « l’une des crises les plus profondes que la civilisation ait connues », et qui soutenait que le général de Gaulle « irréprochable sur le plan politique, ne pouvait rien contre une révolte qui appartenait à l’histoire universelle » (87). De l’autre côté, il y avait l’équivalent de gauche, <span> </span>ceux qui voyaient dans mai 68 une révolte spirituelle (« l’esprit qui se venge », comme le disait Maurice Clavel) ou bien une révolte anti-technocratique, contre « la société programmée » (Alain Touraine).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">L’interprétation d’Aron est beaucoup plus sobre, c’est une interprétation libérale qui rejette à la fois les interprétations conservatrices et les interprétations de ceux qui pensaient ces événements comme les prémices d’une révolution porteuse d’avenir.</p>
<p class="MsoNormal">On ne peut la comprendre précisément que si l’on a présent à l’esprit une idée centrale de ce philosophe de la société et de l’histoire qu’est Aron : il faut, lorsqu’on interprète un événement, articuler les nécessités sociologiques et les contingences historiques. Les événements de mai 68 ne se comprennent pour lui qu’à partir, d’une part, d’une théorie des sociétés contemporaines (c&#8217;est-à-dire des démocraties libérales et les sociétés totalitaires, qui sont l’une comme l’autre des sociétés industrielles) et, d’autre part, d’une prise en compte de la contingence historique. Il s’ensuit une analyse complexe où la contradiction apparente de certaines affirmations témoigne en fait d’une conscience aiguë de la multiplicité, à un moment donné de l’histoire, des possibles. Je la résumerai en six points.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">1) Mai 68 n’est pas une révolution (11). « Je continue de voir dans les événements de mai une péripétie triste de l’histoire de France, dont personne n’est sorti grandi et n’a de motif valable de tirer quelque fierté » (135).</p>
<p class="MsoNormal">Si Mai 68 est pour lui une péripétie, c’est d’une part parce qu’Aron y voit un phénomène essentiellement verbal, symbolique, d’autre part parce que la seule force véritablement révolutionnaire à ses yeux, c&#8217;est-à-dire les communistes, sont restés prudents devant le phénomène et finalement ont contribué à son échec. Les deux faits sont d’ailleurs étroitement liés : « puisque le Parti communiste conservait le contrôle des masses ouvrières et n’avait pas d’intentions insurrectionnelles, il s’agissait d’un psychodrame » (35).</p>
<p class="MsoNormal">C’est d’abord un phénomène verbal : « débauche idéologique » (11). Contre Malraux (qui y voyait quelque chose comme la fin d’un monde), Aron réduit et désacralise le phénomène : « immense défoulement », « marathon de palabres », psychodrame, comédie  (31). Les étudiants rejouent nostalgiquement 1789, ou 1848, ou la Commune de Paris, ou les révolutions russes, cubaines ou chinoises. Mais cela sans effusion de sang. Et la fièvre est retombée aussi vite qu’elle était montée, avec une intervention de trois minutes de de Gaulle et, une demi-heure plus tard, l’acceptation des élections par les communistes : « un homme parle, et la comédie se termine » (36). Pour Aron, ce phénomène verbal a son origine, on le verra, dans des problèmes bien réels (que le pouvoir gaulliste ne pouvait traiter) et dans la conscience, chez les étudiants et intellectuels, et dans la gauche non-communiste, de l’échec du socialisme stalinien et de l’absence de toute alternative révolutionnaire crédible. C’est cette conscience qui explique le repli sur une figure qui semblait alors dépassée, le socialisme utopique : « les hommes de gauche, sevrés de leur utopie depuis le stalinisme, ont cru retrouver ce dont ils avaient toujours rêvé, une révolution libertaire, une révolution qui ne serait pas tyrannie et bureaucratie » (32). Or Aron, en accord avec Marx sur ce point, pense qu’une telle révolution libertaire, parce qu’elle est incompatible, on le verra, avec l’idée de société industrielle, est condamnée à l’utopie et à la fuite dans le verbe : « comment construire une société sur les fondements d’un socialisme pré-marxiste, d’un mélange d’anarcho-syndicalisme ou de proudhonisme ? » (32). On ne souligne sans doute pas assez, dans les études contemporaines sur mai 68, cette dimension des événements français, que la rhétorique sur la révolution cubaine ou chinoise a trop masquée : ils sont aussi le symptôme de l’échec du socialisme stalinien, échec qui ne pouvait plus être ignoré.</p>
<p class="MsoNormal">Quant à l’attitude des communistes, il est clair que pour Aron la fin de mai 68 est due à une alliance entre les gaullistes et les communistes. Les communistes avaient choisi une stratégie conquête électorale et d’union de la gauche, stratégie qui ne pouvait être compatible avec le désordre et l’aventure révolutionnaire. Le PC n’a pas souhaité les grandes grèves et encore moins la politisation de la grève générale (33). Il a adopté la stratégie consistant à élargir progressivement le mouvement pour en reprendre le contrôle en noyant les minorités activistes (40).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">2) Les problèmes à l’origine de la révolte de mai 68 étaient cependant bien réels.</p>
<p class="MsoNormal">On peut résumer le diagnostic qu’Aron porte sur la société française de l’époque : jacobinisme et anarchisme. Le système français d’organisation et d’autorité, hérité de l’histoire de la France, combine une forte concentration du pouvoir au sommet, un style hiérarchique (aristocratique, dit Aron) des relations humaines et une anarchie tout aussi réelle, nourrie par l’absence de dialogue politique (96). Aron insiste beaucoup sur la responsabilité de la Ve République : « le régime gaulliste a poussé jusqu’à l’absurde la mise en question du régime tout entier par n’importe quel accident ou incident » (97) car « il avait supprimé toutes les soupapes de sûreté » (105) : abus de la centralisation, effacement du Parlement, faiblesse des corps intermédiaires. Une formule résume bien cette interprétation : « La société française développe une puissance de hiérarchie qu’elle compense par une revendication intransigeante d’égalité » (94).</p>
<p class="MsoNormal">Or le dialogue politique (et ce qui en est inséparable, l’existence de puissants corps intermédiaires, les syndicats par exemple) est pour Aron une condition et une exigence essentielle des sociétés pluralistes modernes. Leur ordre ne repose plus sur la religion (46) mais sur une « discipline à demi volontaire de ceux qui travaillent » (45), un consensus qui est l’équivalent de ce que la religion était dans les sociétés du passé. Dans les sociétés pluralistes modernes, les universités, bureaux de recherche, usines, etc. ne fonctionnent pas sous la protection de la police mais vivent et prospèrent «  grâce à la coopération multiple et complexe entre un grand nombre d’individus sans qu’on puisse utiliser à chaque instant la garantie ultime de tout ordre social, la force » (45). L’organisation rationnelle hiérarchique est certes inhérente aux sociétés libérales (et même plus largement aux sociétés industrielles) : la société moderne suppose solidarité et division du travail, et lorsqu’elles s’effondrent c’est la société qui s’effondre (45). Mais la hiérarchie, « réduite aux nécessités techno-bureaucratiques, ne devrait pas exclure les relations interpersonnelles, plus libres, plus égalitaires » (93). Aron est un réformiste : « La modernité n’exclut pas, en dehors de la hiérarchie spécifique de compétence, des relations interindividuelles de style égalitaire » (121).</p>
<p class="MsoNormal">Mais au-delà de cette explication, qui concerne avant tout la France, il est clair qu’Aron rapporte la révolte contre la société industrielle à ce qu’il nomme les <em>désillusions du progrès</em>. La société industrielle, dans sa version libérale, est une société « passablement prosaïque » qui déçoit nécessairement « ceux qui attendent ou espèrent le royaume de Dieu sur la terre » (<em>Mémoires</em>, 406). Les aspirations à la prospérité, à l’égalité, au développement de la personnalité, etc. qu’elle fait naître ne sont jamais réalisées de manière satisfaisante. Elle améliore le sort de tous mais ne soulage la misère des plus pauvres que de manière relative, elle ne fait pas disparaître les hiérarchies et les stratifications sociales. Quant à l&#8217;aspiration de chacun à une personnalité unique, irremplaçable, elle s&#8217;accorde mal avec la socialisation des individus.<span> </span>C’est pourquoi, dit Aron, « aux États-Unis, au Japon, en Allemagne, en France, les étudiants se révoltèrent non pas tant au nom du marxisme-léninisme qu&#8217;au nom des exigences originelles de l&#8217;être humain; peut-être même faut-il dire par réaction passionnelle contre l&#8217;aliénation du travailleur, l&#8217;anomie de l&#8217;individu, par dégoût de la société de consommation » (<em>Mémoires</em>, 140). Mais cette révolte romantique est incapable d’élaborer un programme révolutionnaire cohérent. Les intellectuels critiques « ont raison de ne pas être satisfaits d’une réalité imparfaite, de critiquer l’injustice de certaines institutions et la médiocrité de la plupart des existences. Mais qu’ils le veuillent ou non, ils sont incapables d’opposer à la société existante l’image d’une société radicalement autre » (<em>Mémoires</em>, 416). <strong></strong></p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">3) Mais cela ne signifie pas que les événements de Mai 68 n’ont aucun pouvoir destructeur, bien au contraire : « ils méritent cependant d’être pris au sérieux. Ils ne construiront pas d’ordre nouveau mais ils ont effectivement ouvert une brèche par laquelle peuvent s’engouffrer d’autres forces irrationnelles et imprévisibles » (14). Le psychodrame pouvait tourner en drame, « en raison de la faiblesse de nos institutions » (37). Et le désordre aurait débouché inévitablement, en particulier en raison du chômage chez les jeunes ouvriers qui en aurait été la conséquence, soit sur un régime communiste (la seule révolution réelle, si les communistes en venaient à considérer une stratégie révolutionnaire possible et souhaitable) soit sur le renforcement du pouvoir gaulliste (hypothèse la plus probable pour Aron). Quant à la gauche française, il répète le mot selon lequel la gauche française est la plus bête du monde, mais en ajoutant que cela ne suffit pas « à garantir l’intelligence de la droite, gaulliste ou non » (187).</p>
<p class="MsoNormal">Le réalisme d’Aron, son peu d’estime pour toute forme de pensée utopique, le conduit à croire davantage dans les chances d’un socialisme plus ou moins libéralisé ou d’un capitalisme plus ou moins socialisé. Il est à remarquer que cet anticommuniste a toujours estimé bien davantage les communistes que les révolutionnaires de mai dont il dit que « plus sympathiques que les communistes, ils leur sont intellectuellement inférieurs » (15), « …ils peuvent éventuellement détruire, ils ne peuvent pas refaire un ordre. Une société malgré tout aussi modernisée que la société française ne peut pas être gouvernée selon les méthodes libertaires de ces gens qui, d’ailleurs, n’ont derrière eux aucune masse » (28).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">4) Aron n’exclut cependant pas une autre hypothèse, celle d’un désordre temporaire débouchant sur de véritables réformes. C’est ici que le sens de la contingence historique vient équilibrer l’analyse sociologique, laquelle dégage des tendances nécessaires ou fortement probables.<span> </span>Aron n’exclut pas que les événements de mai puissent n’être, après tout, qu’une décomposition apparente et provisoire et que le renouveau doive nécessairement passer par des « convulsions primaires ». Il admet que « la France a volontiers fait des réformes à l’occasion de révolutions » (19-20). Il <em>peut</em> donc « sortir des réformes utiles, nécessaires, de la crise actuelle » (30). Ceci dit, la reconnaissance de la contingence de l’histoire interdit d’adopter le schéma dialectique qui sous-tend souvent un tel type d’<em>espérance</em> (c&#8217;est-à-dire l’idée selon laquelle « du mal le bien peut sortir après tout »).</p>
<p class="MsoNormal">Il n’en demeure pas moins qu’Aron a une claire conscience de l’ambiguïté de mai 68 : « Révolution partiellement passéiste et partiellement futuriste ; dans un sens c’est la nostalgie d’une société pré-moderne, dans un autre sens l’aspiration à plus de modernité, c&#8217;est-à-dire à plus de communications, à plus de participations » (41). Les événements de mai, comme tout événement historique, ont un « caractère mystérieux » : «  L’avenir nous apprendra s’il s’agit d’un <em>accident de parcours</em>, durant une phase de modernisation, ou de forces souterraines, soudain apparues à la lumière et destinées, après une disparition dans l’ombre, à surgir avec une violence accrue » (186). C’est ce sens de la contingence qui conduit Aron à décrire avec une certaine sympathie le mouvement antihiérarchique dans les universités et les usines, même s’il est conscient du danger que représente la forme destructrice qu’il a prise : « tous les jugements sont justes : aspiration à la modernité et refus de la modernité se mêlent. Rêve anarchiste et rêve de la société post-industrielle » (46).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">5) Le pessimisme d’Aron face à ces événements est le cinquième point sur lequel je voudrais insister. Il est à mille lieues d’un pessimisme réactionnaire. Il naît du constat que, tout compte fait, les chances pour que la révolte de mai promeuve, à plus ou moins long terme, un véritable mouvement de réforme de la société française sont minces.</p>
<p class="MsoNormal">En fin de compte, le mouvement de 68 freinera très probablement les évolutions dont la France a besoin, à tous les niveaux. Il faut se souvenir qu’Aron est très réservé vis-à-vis du pouvoir gaulliste (il a un mépris évident pour la personne de de Gaulle, largement réciproque d’ailleurs, qu’il estime être un vieux chef autoritaire, incapable du moindre dialogue) et vis-à-vis de la politique gaulliste. L’effet de mai 68 (renforcement du gaullisme et « réformes » initiées par le régime) lui paraît être un frein aux nécessaires réformes libérales : « du bouleversement actuel sortiront des réformes irréversibles qui décevront probablement ceux qui en auront été les initiateurs » (70). Ces réformes, c’est la réforme de l’Université en cours et la <em>participation</em>, au niveau des entreprises, réformes qu’Aron juge superficielles et démagogiques (elles visent essentiellement à satisfaire les plus modérés des manifestants). Le réformiste libéral qu’est Aron juge très sévèrement la participation (sous les mesures d’intéressement aux bénéfices et de partage du pouvoir dans l’entreprise, il voit avant tout une idéologie qui lui paraît illusoire, celle de la troisième voie entre libéralisme économique et dirigisme). Il résume son analyse des réformes en cours après le mois de mai par une phrase assassine : « Un Souverain qui veut changer par décret les mœurs et obliger tous les Français – sauf lui – au dialogue » (153). Il oppose à ces réformes gaullistes des réformes libérales visant en particulier, dans l’entreprise, à substituer la logique de la compétence et de la responsabilité à celle de la supériorité conférée par le statut, et à créer les conditions d’un consensus dans la communauté qu’est l’entreprise (12 <img src='http://s.wordpress.com/wp-includes/images/smilies/icon_cool.gif' alt='8)' class='wp-smiley' /> : « la décentralisation du pouvoir de décision, la circulation de l’information, le sentiment de responsabilité donné au plus grand nombre possible de ceux qui collaborent à l’entreprise, font partie de la modernisation humaine d’une économie » (94).</p>
<p class="MsoNormal">En attendant ces réformes (qui finiront par arriver <em>si</em> les dirigeants économiques et politiques ont compris la leçon de mai, 12 <img src='http://s.wordpress.com/wp-includes/images/smilies/icon_cool.gif' alt='8)' class='wp-smiley' /> le caractère irrationnel des événements de mai ne peut et ne doit pas être occulté. L’histoire n’est pas une dialectique nécessaire, la destruction n’est pas l’envers d’un bien : : « je ne connais pas d’épisode de l’histoire de France qui me donne au même degré le sentiment de l’irrationnel », irrationalité qui tient à la disproportion entre « les griefs légitimes contre le régime gaulliste que je n’aime pas, entre des revendications universitaires que je considère comme légitimes et cette sorte de décomposition soudaine de la société française » (27).</p>
<p class="MsoNormal">Ce qui sépare profondément le libéral qu’est Aron des protagonistes de mai, c’est l’incroyance face à l’idée d’<em>ordre libertaire</em> ou d’<em>autogestion</em>. L’expression est pour lui une contradiction dans les termes.<span> </span>Ce qui revient à dire que pour Aron le sérieux de l’histoire, au-delà du carnaval de mai, est qu’il n’y a pas de troisième modèle entre le libéralisme occidental et le communisme : « aucun ordre économique, politique ou social n’est apparu au jour qui se différencie à la fois du modèle soviétique et du modèle occidental » (109) : une « révolution libertaire à l’âge industriel », une société autogérée « enfin libre, ni capitaliste ni soviétique », cela relève du « délire des intellectuels parisiens » (109). « Nul ne connaît le truc miraculeux qui permettrait de soustraire les hommes, dans la vie quotidienne, à la contrainte d’un système à demi rationnel, plein d’inégalités, qui n’obéit à personne et s’impose à tous » (125). Il est à remarquer que l’idée d’une troisième voie entre capitalisme et communisme est une idée, pour Aron, que partagent gaullistes, socialistes non-communistes et gauchistes. Le rejet d’une telle troisième voie n’équivaut pas, chez Aron, au rejet de toute transformation des sociétés libérales. Bien au contraire, il ne cesse d’opposer à l’autogestion « l’assouplissement des organisations, exigence conjointe de rationalité et d’humanisation de la société industrielle » (94). Il n’exclut pas qu’une telle synthèse de la rationalité et de l’humanisme voie le jour dans les pays socialistes, mais il est beaucoup plus probable qu’elle naîtra, si elle naît, dans les sociétés libérales – mais par une tout autre voie que par celle empruntée par les pseudo-révolutionnaires de mai. Aron laisse indéterminée la manière dont pourrait voir le jour un tel mouvement de réforme (il dit entretenir un mince espoir dans un nouveau gaullisme, qui tirerait les leçons des événements, 130).</p>
<p class="MsoNormal">Aron, dans ses <em>Mémoires</em>, 15 ans après mai 68, est à peine moins sceptique sur les effets positifs des événements de mai 68 (« L’ordre se rétablit dans les entreprises comme ailleurs ; probablement cet ordre diffère-t-il en mieux de l’ordre ancien », 496). Dans l’Université, en particulier, il y a eu des effets positifs (la timide loi sur l’autonomie d’E. Faure) mais aussi des effets négatifs (système électoral qu’Aron juge déraisonnable, favorisant la politisation).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">6) J’en viens au sixième et dernier point. Aron tire finalement une conclusion plus générale des événements de mai, avec prudence : « ces événements ont effectivement une signification, en tout cas à titre de symptôme d’une vulnérabilité de la France libérale du XXe siècle, et peut-être de tout l’ordre libéral en notre siècle. Peut-être la France amplifie, à cause de son extrême sensibilité, les troubles qui affectent la civilisation occidentale. Ce qui ailleurs se manifeste par un bref accès de fièvre, devient, chez nous, ou semble devenir une crise aiguë qui menace la vie du malade » (145).</p>
<p class="MsoNormal">Mais on l’a vu, au-delà du cas français, c’est la révolte romantique contre la société industrielle qui est au cœur des événements de mai dans le monde (à l’exception des événements à l’intérieur du bloc soviétique, qui pour Aron annoncent, eux, une véritable révolution, celle contre l’ordre totalitaire). Quinze ans plus tard, dans ses <em>Mémoires</em> (485), Aron vérifie l’analyse qu’il a faite de cette crise en constatant que les animateurs des mouvements de 1968 ont perçu que la voie libertaire était une impasse : ils sont alors allés soit vers l’action violente et la guérilla urbaine (Baader-Meinhof), soit vers l’écologie et le réformisme social-démocrate (Cohn-Bendit), soit vers la défense des Droits de l’homme (Glucksmann, à partir de sa lecture de Soljenitsyne).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">On peut résumer ces six points sur l’analyse de l’Université, qui est au centre de La révolution introuvable, puisque mai 68 a été d’abord et essentiellement une crise universitaire. Pour Aron, l’Université française était, avant 68, « comme un corps autonome dans la nation », une corporation recluse (12). Il montre, en reprenant des analyses de Tocqueville, que ce corps autonome concentrait et exacerbait tous les défauts de la société française. La structure hiérarchique de l’Université engendre l’atomisation et l’individualisme : « les étudiants français, en particulier à Paris, constituent une foule solitaire » (30), il n’y a pas de « vie communautaire », pas de contacts avec les professeurs, pas de contacts entre eux. Cette structure ne peut que susciter en réaction des tendances anti-hiérarchiques, égalitaristes, qui visent à produire, par la destruction de l’ordre existant, une « illusion de fraternité » (31),<span> </span>une « espèce de fraternité juvénile dans une communauté semi-délinquante (…) une surcompensation de la solitude dans laquelle vivent ordinairement les étudiants français » (31).</p>
<p class="MsoNormal">Aron faisait partie des universitaires réformateurs, plus proche de la gauche réformiste que de la droite universitaire. Mais l’attitude des étudiants et enseignants en mai lui fait « horreur » car elle vise à détruire l’Université. Car toute Université exige un « consentement spontané », une « adhésion à des évidences » (12), c&#8217;est-à-dire un consensus qu’il résume en une formule brève : une « tolérance réciproque des enseignants et la discipline volontaire des étudiants »<span> </span>(44). La modernité, ici comme ailleurs, exige une hiérarchie, « inévitable et nécessaire » étant donné la différence d’âge et de savoir entre professeur et étudiants (13), mais aussi des relations humaines empreintes de confiance et de tolérance. Son analyse est à l’opposé de celle de Morin, de Lefort, de Touraine, de tous ceux qui voyaient dans la destruction de la hiérarchie un symptôme de la modernité. Il répond à Touraine « qu’il n’y aura de réformes valables de l’Université que dans la mesure où sera restauré le fondement moral de celle-ci » (45). Ce fondement est sapé par ceux qui veulent détruire cette hiérarchie « sans savoir quel bloc reconstruire ou afin de disloquer la société tout entière » (12). Il y voit un « nihilisme d’esthète ou mieux l’irruption des barbares, inconscients de leur barbarie » (12). Il y a bien une volonté révolutionnaire dans ce mouvement, qui est tourné à la fois contre « le stalinisme ou soviétisme » (14) et la rationalité technico-bureaucratique des sociétés capitalistes, mais elle a seulement pour but « de supprimer le clivage entre dirigeants et dirigés, hiérarchie et masses » (14). C’est ce but négatif qui définit le caractère du mouvement aux yeux d’Aron : « ils reviennent au prémarxisme, au socialisme utopique, ils oublient un siècle d’histoire et ils ignorent les contraintes de l’entreprise et de l’économie » (14). La seule forme positive de ce but négatif, c’est l’autogestion c&#8217;est-à-dire une contradiction dans les termes, celle de « l’ordre libertaire » (14), « incompatible avec la modernité » (15).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Je me contenterai, en guise de conclusion, de dire que si le gaullisme et le mouvement de mai, ces frères jumeaux dont le conflit a freiné la France,<span> </span>appartiennent certes au passé, il n’en demeure pas moins que le conflit entre le jacobinisme et l’anarchisme est loin d’avoir disparu. Mais il me semble qu’avec le recul on peut être plus optimiste qu’Aron : l’arrivée de la droite réformiste de Giscard d’Estaing, puis l’arrivée de la gauche au pouvoir, son progressif virage réformiste avec le mitterrandisme, puis la conversion lente et partielle de la droite au libéralisme politique et économique, tout cela renvoie peu à peu le gaullisme et mai 68 au passé, même si la question reste posée de savoir si mai 68 a été un frein ou un facteur contribuant à cette évolution. C’est une question qu’il appartient aux historiens de résoudre. Mais il me semble qu’on peut dire<span> </span>que la France, peu à peu, avec beaucoup de difficulté, <span> </span>a rejoint un mouvement qui, beaucoup plus silencieux mais beaucoup<span> </span>plus effectif que les éclats de mai 68, <span> </span>travaillait l’histoire européenne déjà au moment de mai 68 et s’est épanoui plus tard : celui par lequel la social-démocratie, en Grande-Bretagne, dans les pays nordiques, et aussi dans d’autres pays comme l’Espagne, s’est rénovée et a articulé ses idéaux avec l’acceptation sans ambiguïté de l’économie de marché. Rien n’interdit de voir dans l’évolution toute relative de la gauche réformiste en France un effet de la révolte de mai 68. Il n’en demeure pas moins que nous n’avons pas eu en France l’équivalent du <em>New Labour</em>, ni, au niveau théorique, rien qui ressemble à Anthony Giddens (surtout pas Pierre Bourdieu).<span> </span>Ceci dit, les révolutionnaires de 68, certains d’entre eux, ont effectué ce mouvement qu’Aron souhaitait de ses vœux et entrevoyait : il affirme que les révolutionnaires de mai finiront par convaincre les étudiants de « la sottise des professeurs » attachés, par antiaméricanisme, au système autoritaire traditionnel, et peut-être « en tireront-ils une reconversion moins à la culture cubaine ou soviétique qu’à la culture américaine » (123). Même si, comme c’est aujourd’hui le cas, les admirateurs du libéralisme politique et économique des États-Unis doivent adopter une position critique à l’encontre du gouvernement américain du moment.</p>
<p class="MsoNormal">Cette interprétation d’Aron, cinquante ans après les événements, me paraît convaincante parce qu’elle permet de comprendre ce qui s’est passé ensuite : l’extinction lente mais bien réelle des pratiques prolongeant celles de mai 68 (les mouvements spontanés) et des idéaux de mai 68 (l’autogestion), la restructuration lente et laborieuse d’une gauche social-démocrate, réformiste, peut-être un jour libérale, l’émergence lente et laborieuse d’une droite libérale réformatrice. A bien des égards, mai 68 peut apparaître aujourd’hui comme une légère secousse qui a accompagné l’entrée de la France dans une société plus libérale, c&#8217;est-à-dire, comme le pense déjà Aron, à la fois plus stable (parce qu’elle est un <em>ordre juste</em>, comme cela a été dit récemment par les deux candidats à la présidence de la république) et plus fragile (parce que cet ordre juste est nécessairement <em>hypocrite</em>, comme le dit souvent Aron – au sens où il ne peut réaliser toutes ses promesses – et <span> </span>cet ordre élimine progressivement la tentation de la révolution et de la violence, il ne peut guère faire naître chez les citoyens autre chose que ce qu’Aron a nommé dans une belle formule, qu’il oppose à la lutte des classes : une « satisfaction querelleuse »). Alexis Tocqueville avait déjà perçu ce que la crise de mai 68 et sans doute d’autres crises du même type à venir, surtout en France, ont confirmé : la société démocratique tend vers une pacification, combinée avec une permanente et superficielle agitation.</p>
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		<title>Démocratiser la démocratie</title>
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		<pubDate>Tue, 25 Mar 2008 19:26:19 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Démocratie]]></category>

		<category><![CDATA[démocratie délibérative]]></category>

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		<description><![CDATA[Résumé de mon intervention à la table ronde organisée en mai 2008 à l&#8217;Institut Cervantes de Bordeaux (Daniel Innerarity, Pierre Rosanvallon et Serge Champeau: Démocratiser la démocratie).

Démocratiser la démocratie est un mot d’ordre qui peut s’entendre en trois sens.

On peut l’entendre en un sens radical, pour réactiver, face au constat d’une certaine crise de la [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><h1><span class="Apple-style-span" style="font-size:16px;font-style:italic;font-weight:normal;">Résumé de mon intervention à la table ronde organisée en mai 2008 à l&#8217;Institut Cervantes de Bordeaux (Daniel Innerarity, Pierre Rosanvallon et Serge Champeau: Démocratiser la démocratie).<br />
</span></h1>
<p><span class="Apple-style-span" style="font-size:16px;"><em><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;">Démocratiser la démocratie</span></em><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;"> est un mot d’ordre qui peut s’entendre en trois sens.</span></span></p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal"><strong>On peut l’entendre en un sens <em>radical</em>, pour réactiver, face au constat d’une certaine crise de la démocratie représentative, la tradition, toujours vivante en France, de la démocratie directe. Cette tradition politique a été théorisée, après le reflux de l’anarchisme et du marxisme, par certains défenseurs de la démocratie délibérative ou participative<a title="_ftnref1" name="_ftnref1" href="\Documents%20and%20Settings\Serge\Mes%20documents\ColloquesConferences\DemocratiserDemocratie.doc#_ftn1"><span class="MsoFootnoteReference"><span><span class="MsoFootnoteReference"><strong><span style="font-size:12pt;line-height:150%;font-family:'Times New Roman',serif;">[1]</span></strong></span></span></span></a> qui, à la fin du XXe siècle, ont opposé au libéralisme politique une sorte d’hyperdémocratisme (cela au niveau du pouvoir <em>national</em>, <em>européen</em> et <em>mondial</em>, et aussi au niveau du pouvoir dans les <em>institutions non directement politiques</em>, l’entreprise par exemple). </strong></p>
<p class="MsoNormal">Au niveau <em>national</em> : avec la pratique des coordinations spontanées et des mouvements de rue contre les décisions de la démocratie parlementaire.</p>
<p class="MsoNormal">Au niveau <em>européen</em> : avec la critique des circuits indirects et complexes de la démocratie européenne et l’insistance sur la nécessité des référendums (comme on l’a vu récemment avec le Traité de Lisbonne).</p>
<p class="MsoNormal">Au niveau <em>mondial</em>, avec la critique des traités entre les États-nations et la revendication d’une démocratie mondiale, par-dessus la tête des États souverains (Held, Archibugi).</p>
<p class="MsoNormal">Enfin au niveau des <em>institutions non étatiques</em> (l’entreprise, l’école, la famille, l’Eglise), avec la revendication d’une démocratisation de ces institutions.</p>
<p class="MsoNormal">Cette première interprétation de « démocratiser la démocratie » a suscité les critiques des conservateurs qui lui ont opposé une seconde interprétation, dont je vais parler. Mais je crois qu’on pourrait tout aussi bien dire que cette deuxième interprétation a suscité la première, tant ces deux interprétations sont solidaires l’une de l’autre et se nourrissent réciproquement.</p>
<p class="MsoNormal"><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;">Au sens <em>conservateur</em>, le mot d’ordre <em>Démocratiser la démocratie</em> vise seulement à parachever la démocratie représentative telle qu’elle a été élaborée par les théoriciens libéraux du XIXe siècle. Dans cette perspective, la première interprétation, l’interprétation radicale, repose sur une profonde méconnaissance des exigences de la représentation. Elle n’est que le symptôme d’un refus nostalgique de celle-ci.</span></p>
<p class="MsoNormal">Les conservateurs n’ont pas de mal à montrer que la démocratie proprement moderne est une démocratie représentative et à critiquer la nostalgie de la démocratie directe. Ils n’ont pas de mal non plus à dénoncer le rationalisme utopique et abstrait des théories de la démocratie délibérative ou participative (qui supposent des citoyens tous également intéressés par la politique et ayant des capacités cognitives égales). <span> </span>Ils n’ont pas de mal encore à démontrer que le déficit démocratique est inhérent à la démocratie représentative<a title="_ftnref2" name="_ftnref2" href="\Documents%20and%20Settings\Serge\Mes%20documents\ColloquesConferences\DemocratiserDemocratie.doc#_ftn2"><span class="MsoFootnoteReference"><span><span class="MsoFootnoteReference"><span style="font-size:12pt;line-height:150%;font-family:'Times New Roman',serif;">[2]</span></span></span></span></a> (<em>a fortiori </em>à une représentation encore plus indirecte comme celle de l’Europe). Ils n’ont pas de mal enfin à démontrer que l’extension mécanique de la démocratie à toutes les institutions (l’entreprise, l’Église) ne respecte pas l’autonomie de chacune de ces institutions, le type de gouvernement qui lui convient (qui peut et doit d’ailleurs intégrer plus ou moins une dimension démocratique).</p>
<p class="MsoNormal">Je n’insisterai pas sur cette critique conservatrice, je dirai simplement que je crois que les conservateurs ont raison d’interpréter la première interprétation, l’interprétation radicale, comme un symptôme de refus, explicite ou non, de la forme moderne de la démocratie, c&#8217;est-à-dire de la démocratie représentative. Ce mot d’ordre n’est pas seulement un symptôme de la crise de la démocratie représentative ou des insuffisances de celle-ci. On peut penser que cette deuxième existerait même dans une démocratie représentative parfaite (la difficulté à accepter la représentation me paraît un trait constant et inéliminable des démocraties représentatives).</p>
<p class="MsoNormal"><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;">Il me semble enfin qu’il est possible de donner un troisième sens, que j’appellerai <em>libéral</em>, à ce mot d’ordre en rappelant, avec les conservateurs, que la démocratie représentative n’est pas une perversion ou un pis-aller (comme le pensent trop souvent les radicaux) mais en rappelant aussi, avec les radicaux, que l’idéal de la démocratie représentative ne se réduit pas à l’exercice des droits politiques classiques (comme le pensent les conservateurs), qu’il implique une participation effective des citoyens bien au-delà du vote et qu’il exige aussi, aujourd’hui, l’intégration, sous des formes nouvelles, de tous ceux que la complexité du processus politique tend à exclure. Alexis de Tocqueville a, dans <em>De la démocratie en Amérique</em>, formulé cet idéal dans une formule qu’il faut aujourd’hui prendre au sérieux en lui donnant un nouveau contenu : « <em>l’extrême démocratie prévient les dangers de la démocratie</em> »<a title="_ftnref3" name="_ftnref3" href="\Documents%20and%20Settings\Serge\Mes%20documents\ColloquesConferences\DemocratiserDemocratie.doc#_ftn3"><span class="MsoFootnoteReference"><span><span class="MsoFootnoteReference"><strong><span style="font-size:12pt;line-height:150%;font-family:'Times New Roman',serif;">[3]</span></strong></span></span></span></a>.</span></p>
<p class="MsoNormal">Dans cette perspective, démocratiser la démocratie, c’est prendre au sérieux la démocratie représentative, c’est ne pas oublier que la démocratie moderne est représentative mais aussi que la représentation moderne est démocratique, comme le dit Nadia Urbinati.</p>
<p class="MsoNormal">Je me contenterai d’un exemple, celui de la représentation, en France, des jeunes en général (qui sont plus qu’ailleurs victimes du chômage, de l’échec scolaire, de la crise du logement, de la précarité salariale) et, plus particulièrement, de la représentation des jeunes français des quartiers défavorisés, issus de l’immigration. Cette exclusion des jeunes des circuits sociaux et politiques engendre des formes d’expression politique primaires, antidémocratiques, voire violentes. C’est pourquoi nous devons faire un grand effort d’imagination, non seulement au niveau de la société civile mais aussi au niveau proprement politique (en examinant de près le découpage électoral, qui peut favoriser certains groupes et en défavoriser d’autres ; en encourageant publiquement les débats et forums entre les jeunes, y compris par la mise en place publique de médias spécifiques ; en envisageant la mise en place d’instances consultatives de jeunes créées à l’initiative des Régions, de l’Assemblée nationale ou du Sénat). Autant la représentation proportionnelle des partis me semble, dans le contexte français, une idée contestable et dangereuse, autant il me semble nécessaire d’assurer la prise en compte des intérêts des jeunes par une présence réelle de ceux-ci dans les instances politiques, comme cela a été fait pour les femmes avec<span> </span>la parité, pour corriger une inégalité politique criante.</p>
<p class="MsoNormal">Comme le dit Michael Walzer dans son dernier livre, les exclus sont ceux qui sont expulsés de toutes les <em>sphères de justice</em> à la fois, la sphère économique, celle de l’éducation, celle du <em>welfare state</em>, celle de la politique aussi. Et la lutte contre l’exclusion passe par une réintégration dans toutes ces sphères à la fois, en commençant peut-être par celle de la politique, qui permet aux exclus de se faire entendre : « <em>L’inclusion commence avec la citoyenneté, et cette inclusion est une valeur qui, lorsqu’elle est reconnue dans la sphère de l’activité politique démocratique, peut alors se répandre dans l’ensemble des autres sphères</em> ».</p>
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<hr size="1" />
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<p class="MsoFootnoteText"><a title="_ftn1" name="_ftn1" href="\Documents%20and%20Settings\Serge\Mes%20documents\ColloquesConferences\DemocratiserDemocratie.doc#_ftnref1"><span class="MsoFootnoteReference"><span><span class="MsoFootnoteReference"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;font-family:'Times New Roman',serif;">[1]</span></span></span></span></a> Je simplifie car Habermas, Thompson et Gutmann, Cohen, prennent soin d’articuler la délibération et la représentation.</p>
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<p class="MsoFootnoteText"><a title="_ftn2" name="_ftn2" href="\Documents%20and%20Settings\Serge\Mes%20documents\ColloquesConferences\DemocratiserDemocratie.doc#_ftnref2"><span class="MsoFootnoteReference"><span><span class="MsoFootnoteReference"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;font-family:'Times New Roman',serif;">[2]</span></span></span></span></a> Larry Siedentop, in <em>Visions d’Europe</em> (page 93<span style="font-weight:bold;text-decoration:underline;">)</span></p>
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<p class="MsoFootnoteText"><a title="_ftn3" name="_ftn3" href="\Documents%20and%20Settings\Serge\Mes%20documents\ColloquesConferences\DemocratiserDemocratie.doc#_ftnref3"><span class="MsoFootnoteReference"><span><span class="MsoFootnoteReference"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;font-family:'Times New Roman',serif;">[3]</span></span></span></span></a> Tocqueville Pléïade, I, 292</p>
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		<title>Europe : chance ou contrainte (I)</title>
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		<pubDate>Wed, 27 Feb 2008 08:24:06 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Europe]]></category>

		<category><![CDATA[Traité de Lisbonne]]></category>

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		<description><![CDATA[Résumé de mon intervention devant l&#8217;assemblée des lycéens européens du Festival des Lycéens et apprentis (Marsac, mai 2008). 
Les Français et les autres Européens parlent souvent de l’Union européenne comme s’il s’agissait d’une chance ou d’une contrainte. On entend dire : « quelle chance que nous soyons en Europe, nous ne nous battons plus entre [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal"><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;"><span class="Apple-style-span" style="font-style:italic;">Résumé de mon interv</span></span><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;"><span class="Apple-style-span" style="font-style:italic;">ention devant l&#8217;assemblée des lycéens européens du Festival des Lycéens et apprentis (Marsac, mai 2008).</span></span><span class="Apple-style-span" style="font-style:italic;"> </span></p>
<p class="MsoNormal">Les Français et les autres Européens parlent souvent de l’Union européenne comme s’il s’agissait d’une <em>chance</em> ou d’une <em>contrainte</em>. On entend dire : « quelle chance que nous soyons en Europe, nous ne nous battons plus entre nous comme dans d’autres régions du monde » ou « quelle chance que nous ayons, grâce à l’Union européenne, une monnaie commune, sans l’euro la France aurait déjà dû dévaluer depuis longtemps, en raison de sa dette ». On entend dire aussi « l’euro fort est une contrainte qui handicape lourdement l’industrie française » ou bien encore « les règlements européens sont une contrainte insupportable pour les chasseurs de palombe, l’Europe finira même un jour par interdire la corrida ».</p>
<p class="MsoNormal">Avant de voir si l’Union européenne est une chance ou une contrainte, il me paraît nécessaire de bien comprendre ces termes. Une <em>chance</em>, ce n’est pas seulement un heureux hasard, un cadeau qui tombe du ciel, comme on dit (par exemple un trésor qu’on découvre en piochant dans son jardin). Ce n’est pas non plus seulement ce qu’on saisit au vol (Aristote donne cet exemple : vous allez au marché et vous rencontrez par hasard quelqu&#8217;un qui vous doit de l’argent, vous en profitez pour essayer de récupérer la somme due). Dans l’idée de <em>chance</em>, il y a encore autre chose, comme on le voit bien dans l’expression française <em>égalité des chances</em>. L’égalité des chances, ce n’est pas que chacun soit égal devant les heureux hasards, ce n’est pas que chacun puisse également attraper les chances au vol, c’est que chacun ait <em>les mêmes possibilités d’agir de manière créatrice</em>, que personne ne soit contraint par son origine sociale, que s’ouvre devant chacun, grâce à l’éducation qui lui a été offerte, la possibilité de définir et de réaliser de manière personnelle son projet de carrière et de vie. Pour bien comprendre ce qu’est la <em>chance</em> en ce sens, il suffit de se reporter à d’autres langues que le français, qui souvent utilisent plusieurs mots (l’anglais a les mots <em>luck</em>, <em>chance</em> et <em>opportunity</em> – par exemple dans l’expression <em>equality of opportunity</em> – pour désigner les trois sens du mot <em>chance</em> dont je viens de parler).</p>
<p class="MsoNormal">Quant à la contrainte, c’est ce qui vous met trop à l’étroit, comme on dit, c’est une gêne, voire une violence, qui est un obstacle à votre liberté de mouvement, d’action, de pensée. Cela peut être aussi l’obligation juridique ou morale. On y reviendra.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Ce rapide éclaircissement peut nous permettre de parler un peu de l’origine de l’Union européenne. Vous imaginez bien que l’on n’a pas trouvé l’Europe par un heureux hasard, qu’on n’a pas non plus attrapé l’Europe au vol comme on saisit une chance. L’Europe n’ pas est née non plus de manière inéluctable, comme une nécessité découlant d’une loi de l’histoire. Elle est née, après la Seconde Guerre mondiale, de l’effort créateur de quelques grands hommes politiques européens et des peuples qui les soutenaient. Et cet effort créateur a pu avoir lieu parce qu’une possibilité apparaissait parmi des peuples qui étaient dans un terrible état de contrainte : les malheurs de la guerre, les millions de morts, l’holocauste, les destructions innombrables, en particulier celle de l’appareil économique.</p>
<p class="MsoNormal">Comment avait-on pu en arriver là, à cet extraordinaire recul de la civilisation ? Là encore, pourrait-on dire, par un mélange de chance et de contrainte. La chance, c’était le développement, sur les ruines de l’empire chrétien, de la liberté des peuples, la naissance de ce que l’on a nommé depuis les <em>États-nations</em> : les royaumes de France ou d’Angleterre, la démocratie américaine au XVIIIe siècle, l’Allemagne et l’Italie au XIXe siècle … Ces États-nations sont nés de l’effort créateur des peuples, résolus à n’obéir qu’à eux-mêmes, à être autonomes. Et cet État-nation, vous le savez, a été, dans le meilleur des cas, le cadre ou a pu se développer la démocratie. Mais, comme souvent dans les actions humaines, une chance s’accompagne de ce que les sociologues appellent des effets pervers, des conséquences que l’on n’a pas su prévoir ou éviter. Ces conséquences néfastes, dans le cas de l’État-nation, ce fut le développement du nationalisme et son cortège de guerres et de malheurs, en particulier les deux guerres mondiales, les plus terribles que l’humanité ait connues.</p>
<p class="MsoNormal">Si l’on revient à la fin de la Seconde Guerre, les hommes politiques qui ont créé l’Union européenne se trouvaient devant des contraintes qui pouvaient apparaître insurmontables. Ces contraintes ne dictaient aucune solution, même si toutes les solutions n’étaient pas toutes également praticables ou pas toutes aussi bonnes les unes que les autres. Grâce aux Etats-Unis, qui voulaient reconstruire l’Europe, les pays européens ont choisi une voie étroite et courageuse. Il y avait d’un côté les démocraties européennes épuisées économiquement et, malgré leur victoire, politiquement affaiblies, de l’autre les pays vaincus, en ruine et, en face, la menace soviétique. Devant cette situation, les dirigeants européens ont pris conscience qu’ils devaient s’unir pour se reconstruire économiquement, pour se stabiliser politiquement, pour éloigner durablement le risque de guerre entre eux et pour éviter une troisième guerre mondiale, celle avec l’Union soviétique. Ils ont pensé qu’il fallait aller au-delà de la traditionnelle politique d’équilibre entre les puissances, qui n’avait pas permis d’éviter les guerres, ils ont pensé qu’ils devaient partager, dans certains domaines, leur souveraineté, pour faire prévaloir un intérêt commun. Jean Monnet, dans ses <em>Mémoires</em>, parlait à ce propos d’une « fusion des intérêts » qui dépasse le seul « équilibre des intérêts », d’un intérêt européen supérieur à la somme des intérêts nationaux.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Cette Union a commencé, vous le savez, par être une union économique, autour du charbon, de l’acier et de l’énergie atomique, au début des années cinquante. Mais comme, pour coopérer économiquement, il fallait ensemble des décisions, les peuples européens ont commencé en même temps à construire les rudiments d’une Europe politique, les ancêtres des institutions que vous connaissez maintenant (la Commission européenne, par exemple, puis plus tard le Parlement). Ils ont commencé à parler aussi d’une Europe de la défense, même si celle-ci a eu du mal à se concrétiser.</p>
<p class="MsoNormal">Un vieux rêve a donc commencé à prendre forme, celui de Rousseau, de Kant, de bien d’autres, le rêve d’une Europe unie non pas seulement autour de l’intérêt économique ou de la défense (ce qui est déjà beaucoup), non pas seulement autour d’un début de gouvernement européen (ce qui est plus encore), mais aussi et surtout autour de valeurs communes, aussi bien des valeurs universelles (la paix, la tolérance, les droits de l’homme) que des valeurs proprement européennes (un sens plus aigu de la solidarité qu’aux États-Unis, par exemple, ou encore, plus tard, l’abolition de la peine de mort).</p>
<p class="MsoNormal">Cette Union européenne, qui a d’abord été un idéal porté par des hommes admirables (Schumann, Monnet, Adenauer, de Gaulle et bien d’autres) se concrétisa progressivement, à la fois par des élargissements (le dernier a intégré entre autres les pays d’Europe de l’est) et des approfondissements (des institutions politiques permettant aux Européens de mieux partager certaines compétences). Cela a donné naissance aux institutions que vous connaissez et a permis à l’Europe de devenir, après la chute du socialisme soviétique, un extraordinaire pôle d’attraction. Une des preuves que l’Europe a réussi au niveau économique, politique, militaire et culturelle, c’est le fait que tout le monde ou presque a voulu et veut encore adhérer à l’Union européenne.</p>
<p class="MsoNormal">J’ajouterai, pour en terminer avec ce rappel historique, que cette Union européenne ne s’est pas construite, au début, selon une méthode démocratique, mais plutôt de haut en bas et à petits pas, par des débats et décisions entre les gouvernements de pays européens. Dire cela, ce n’est pas insulter la mémoire des fondateurs de l’Europe. On pouvait difficilement faire autrement dans l’après-guerre, il fallait agir vite. Mais les peuples ont donné leur soutien à cette action d’hommes admirables, et ils l’ont donné de manière de plus en plus explicite (par voie de référendum pour le Traité de Maastricht, par exemple).</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">Nous pouvons maintenant en venir à l’Union européenne, après ce détour par le passé, où j’ai essayé de montrer que l’Union européenne n’est ni un don du ciel ni une loi de l’histoire, ni un hasard heureux ni une nécessité inéluctable, mais la libre création des peuples européens à la sortie de la guerre. Je ne vais pas vous rappeler quelles sont les institutions européennes, ni quelles sont les compétences que les États souverains qui la composent mettent en commun (vous savez par vos cours d’histoire ou d’économie, ou en suivant l’actualité, qu’il existe une politique agricole commune, une monnaie commune ou presque, une politique environnementale commune – la gestion des ressources de la mer par exemple – <span> </span>une politique commune de l’énergie, une défense européenne qui se construit progressivement, etc.).</p>
<p class="MsoNormal">Je ne vais pas vous rappeler non plus tout ce que nous devons à l’Union européenne, même s’il est utile de le faire contre ceux qui ne voient que les contraintes qu’elle nous impose. C’est vrai que nous avons de la chance de vivre en Europe. Mais dire cela ne suffit pas, car cela présente l’Union européenne comme un hasard heureux pour nous, certes dû à l’action créatrice de nos ancêtres, mais pas suffisamment comme une opportunité, qui doit nous appeler à notre tour à un effort créateur.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">C’est sur cette idée que je voudrais insister, en m’arrêtant sur trois points seulement :</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">(1) Les hommes qui ont construit l’Europe ont commencé à inventer quelque chose de nouveau, qui semblait impossible avant eux, ou seulement une utopie, une manière de conjuguer des contraires : construire une <em>union</em> pacifique d’États-nations <em>souverains</em>, alors que ces États-nations s’étaient si souvent battus entre eux. Cela sans les inclure dans un super État, ni même dans un État fédéral (sur le modèle de l’État américain, par exemple). Ils ont inventé une union, c&#8217;est-à-dire ni une simple confédération ni une fédération, quelque chose de radicalement nouveau. Et cette entité politique nouvelle a permis de penser différemment l’exercice du pouvoir. Si vous connaissez un peu les institutions européennes, si vous suivez l’actualité, vous pouvez observer que la politique dans l’Union européenne est quelque chose d’assez différent de la politique classique menée dans les États. Il n’y a pas longtemps, j’ai assisté à une réunion avec un député européen, Alain Lamassoure, qui nous disait ceci : regardez les débats parlementaires en France, on s’y traite de tous les noms d’oiseaux, les insultes fusent. Mais moi, en tant que député européen, je ne peux absolument pas insulter un Allemand, ou un Britannique, ou un Polonais, et ils ne peuvent évidemment pas m’insulter, l’histoire nous l’interdit. Alain Lamassoure a raison. Observez les débats au Parlement européen et plus largement la manière dont sont prises les décisions au niveau de l’Europe : c’est une démocratie de négociation et de consensus plus qu’une démocratie de confrontation (car on ne peut pas imaginer par exemple qu’un pays de droite doive obéir à une Commission européenne de gauche ou inversement). D’où certaines particularités de l’Union européenne : le caractère politiquement composite de la commission, l’utilisation de la majorité qualifiée et non pas de la majorité simple au Conseil des ministres, le rôle très important de la délibération au sein des différentes instances européennes mais aussi avec les multiples acteurs de la société civile, etc. Cela a des avantages certains mais aussi des inconvénients (une moindre lisibilité pour l’opinion publique, en raison d’accords très compliqués, par exemple entre les partis au Parlement ; quelquefois un système trop consensuel, ne faisant pas assez apparaître les désaccords). Mais cela est une chance aussi, car de cette manière l’Europe est obligée d’évoluer, d’inventer une démocratie moins simpliste (celui qui a gagné à la majorité dirige seul), de passer à une démocratie à pouvoirs multiples, complémentaires et concurrents à la fois, associés et rivaux, ce qui permet de produire de meilleurs compromis. C’est quelque chose de fondamental qui est en train de s’inventer : une politique qui n’est plus une forme de guerre, une politique plus rationnelle et raisonnable.</p>
<p class="MsoNormal">Il y a bien des efforts à faire, certes, pour démocratiser encore l’Union européenne. C’est pourquoi le récent Traité de Lisbonne, en cours d’adoption, prévoit des mesures pour associer davantage encore les Parlements nationaux à la prise de décision. Il prévoit aussi une meilleure intervention des opinions publiques, par exemple une initiative citoyenne (si un certain nombre de citoyens de divers pays le demandent, une question pourra être mise à l’ordre du jour par la Commission européenne, qui est chargée de proposer les lois qui sont votées conjointement par le Parlement européen et le Conseil des ministres, en étroite relation avec les Parlements nationaux).</p>
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		<title>Europe : chance ou contrainte (II)</title>
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		<pubDate>Wed, 27 Feb 2008 08:19:39 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
		
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(2) Venons-en au deuxième point. On vient de voir que l’Union européenne invente un nouvel exercice du pouvoir à l’intérieur de l’Europe. Elle invente aussi un nouveau rapport des pays européens avec leur extérieur, avec les autres pays souverains [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;"><span class="Apple-style-span" style="font-style:italic;">&#8230;suite de l&#8217;intervention &#8220;Europe : chance ou contrainte&#8221; (mai 2008, Marsac, Festival des lycéens et apprentis européens)</span></span></p>
<p><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;"><span class="Apple-style-span" style="font-style:italic;"></span></span><span class="Apple-style-span" style="font-weight:bold;"><span class="Apple-style-span" style="font-style:italic;"><span class="Apple-style-span" style="font-weight:normal;"><span class="Apple-style-span" style="font-style:normal;">(2)</span></span> <span class="Apple-style-span" style="font-style:normal;font-weight:normal;">Venons-en au deuxième point. On vient de voir que l’Union européenne invente un nouvel exercice du pouvoir à l’intérieur de l’Europe. Elle invente aussi un nouveau rapport des pays européens avec leur extérieur, avec les autres pays souverains du monde. Un spécialiste de l’Europe, professeur à l’IEP de Paris, Zaki Laïdi, parle, à propos de la politique internationale de l’Europe, de « la norme sans la force ». L’expression est très juste, elle désigne une nouvelle conception de la puissance. L’idée de Laïdi est que l’Union européenne est la seule, parce qu’elle n’est pas un super-État, à pouvoir faire prévaloir la force de la norme plutôt que la norme de la force, à l’inverse de ce que font les superpuissances, les États-Unis, la Chine, la Russie, et d’autres à venir, dont la politique ressemble souvent à celle qui a été la politique des Européens au XXe siècle : la <em>Realpolitik</em>, la politique unilatérale de la puissance. D’une certaine manière, les drames qui ont déchiré l’Europe (les deux guerres les plus épouvantables que l’humanité a connues, les deux systèmes totalitaires jumeaux, l’holocauste et le goulag), ces drames nous ont appris que des rapports pacifiques peuvent exister entre des États partageant leur souveraineté, pouvant se développer et développer leur différence justement parce qu’ils acceptent de céder de leur souveraineté. Ils nous ont appris, au-delà, que peuvent exister des rapports pacifiques entre Unions d’États partageant, au niveau mondial, certaines compétences, cela pour faire face aux défis globaux de notre monde. En ce sens, l’Union européenne, malgré sa relative faiblesse diplomatique et militaire actuelle, pourrait être un modèle pour l’humanité, ce modèle dont rêvait Kant lorsqu’il envisageait une <em>Société des Nations</em> régie par le droit et non par la force, l’embryon d’un monde multipolaire d’Unions d’États souverains établissant entre eux des rapports de droit. Nous avons appris, nous Européens, à partager la souveraineté, à vivre à plusieurs, à intégrer dans notre droit national le droit européen, nous pouvons de ce fait davantage que d’autres accepter une gouvernance mondiale et montrer aux autres l’avantage d’une telle régulation des relations entre États, par la norme et non par la force.</span></span></span></p>
<p class="MsoNormal">Il ne faut pas, évidemment, faire de l’autosatisfaction, ni retomber dans un européocentrisme insidieux. Il ne faut pas non plus être angélique, il ne faut pas oublier que l’Union européenne a besoin d’armes et de soldats, qu’elle a besoin de se structurer au niveau militaire, qu’elle aura encore longtemps besoin de coordonner ses forces avec celles de son allié américain (dans le monde tel qu’il est, la force peut et doit être mise au service de la norme du droit). Mais on peut penser que l’Europe peut devenir, au niveau de la politique internationale, ce qu’elle est déjà au niveau des relations entre les États qui la composent, un espace d’avant-garde, celui de la régulation volontaire et négociée des rapports entre États. Mais elle ne sera pas cela par un hasard heureux, ni par une loi nécessaire de l’histoire : elle ne le sera que si vous voulez la construire comme une puissance pacifique faisant triompher des valeurs universelles.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">(3) J’en viens au troisième point. L’Union européenne est également une chance face aux grands défis que la mondialisation de l’économie pose aujourd’hui à nos vieux pays (qui sont aussi des pays vieux). Cette mondialisation, c’est au départ une chance, une possibilité que les hommes ont choisie pour dépasser des contraintes comme le sous-développement et son cortège de maux. C’est un vaste mouvement économique et culturel, qui a commencé à la fin du XIXe siècle, qui se poursuit et s’accélère aujourd’hui et qui est à l’origine, à la fois, de grands progrès et de grands problèmes, c&#8217;est-à-dire de nouvelles contraintes. Les progrès, vous les connaissez : il suffit de penser à la Chine et à l’Inde d’aujourd’hui, ou encore au Brésil, de les comparer à ce qu’ils étaient il y a trente ans, tant au niveau économique que politique (même si, en Chine, on est encore loin de la démocratie). Les problèmes, vous les connaissez aussi : d’une part les dégâts écologiques induits par cette croissance économique sans précédent dans l’histoire humaine (le réchauffement climatique, par exemple), d’autre part la croissance des inégalités, à l’intérieur de chaque pays et entre les pays, qui accompagne le développement de la richesse et du bien-être, ou encore la difficulté à gérer des problèmes délicats comme l’immigration, clandestine ou légale, ou encore le problème que pose l’existence des nouveaux trafics (prostitution, drogue, mafias diverses), ou celle du terrorisme.</p>
<p class="MsoNormal">Tous ces problèmes ne peuvent plus être traités au niveau de l’État-nation. Car ces problèmes n’ont pas de frontières (les mafias, par exemple, sont internationales et il est évident qu’une police et une justice nationales ne peuvent pas grand-chose contre elles). Ils sont traités partiellement au niveau international (au niveau des grandes institutions comme l’OMC, l’OMS, l’UNESCO, etc.). Mais le lieu où ils sont actuellement traités de la manière la plus efficace est l’Union européenne. Ces problèmes sont en effet des contraintes, qui sont autant d’effets pervers engendrés par une chance, une opportunité que l’homme a exploitée en créant des institutions efficaces (les systèmes économiques fondés sur la science et la technique). Ces problèmes appellent des créations nouvelles, de nouvelles institutions pour réguler la mondialisation. Or l’Union européenne, qui est née d’un souci de coopération économique, qui a développé de nombreux outils de régulation (pensez à la récente condamnation de Microsoft, pour abus de position dominante, par l’autorité européenne chargée de la concurrence), est particulièrement bien placée pour montrer la voie que l’on pourrait suivre pour s’attaquer à ces problèmes et les résoudre.</p>
<p class="MsoNormal">Voyez, depuis deux ans, les efforts très importants que fait l’Union européenne en matière d’environnement (programme Reach pour l’industrie chimique, engagement à réduire la production de CO2 d’au moins 20% d’ici 2002, et même plus si d’autres pays non européens s’engagent résolument dans la voie de la réduction). Voyez également les efforts faits par l’Union européenne pour arriver à définir une politique commune d’immigration (pour mettre en place une immigration contrôlée, avantageuse pour les immigrés comme pour les Européens : projet de carte bleue européenne – un peu l’équivalent de la carte verte américaine ; politique européenne de contrôle aux frontières avec l’Afrique, le Moyen-Orient et le monde slave ; politique d’aide au développement de ces pays, etc.). C’est un des grands défis de l’Union européenne : inventer une politique d’intégration des immigrés, qui ne soit ni le <em>melting pot</em> à l’américaine, ni le <em>multiculturalisme</em> à l’anglaise, ni l’<em>intégration républicaine</em> à la française, solutions qui ont toutes échoué partiellement. Voyez aussi la mise en place, avec le Traité de Lisbonne, d’un espace de coopération policière et judiciaire pour lutter contre les trafics, les mafias et le terrorisme (mandat européen, bases de données européennes, etc.).</p>
<p class="MsoNormal">Ces problèmes sont des chances pour l’Union européenne, au sens où ils demandent un grand effort pour être résolus, une volonté de sortir des solutions toutes faites – qui sont souvent des ornières – un grand effort de créativité. Dire que l’Union européenne est une chance, le dire à vous qui n’avez pas vingt ans, ce n’est pas vous dire que vous devez l’accepter telle qu’elle est, vous estimer heureux, ne pas vous plaindre. C’est dire qu’il y a un énorme effort à faire, pour continuer en transformant et améliorant, que c’est à vous de vous emparer de manière créatrice de ces possibilités qui s’ouvrent à vous. Cette chance, vous le voyez, n’est pas seulement un hasard heureux, ce n’est pas seulement une occasion dont on pourrait profiter, c’est aussi un fardeau, un lourd travail auquel il faut s’atteler, car il reste bien du pain sur la planche, comme on dit en français.</p>
<p class="MsoNormal">
<p class="MsoNormal">J’ajouterai une dernière chose : l’Europe, qui est une chance – on vient de voir en quel sens – peut nous permettre, je l’ai dit, de dépasser des problèmes qui sont autant de contraintes pour nous. Mais c’est aussi une contrainte, mais cette fois au bon sens de ce terme. Car une contrainte, ce n’est pas nécessairement ce qui vous maintient à l’étroit, vous empêche d’agir. J’ai dit au début que la contrainte c’est aussi l’obligation juridique ou morale. Certes, il y a de mauvaises obligations. Mais il y aussi de bonnes obligations, celles que l’on se donne, pour être libres, comme le dit Rousseau, en obéissant aux lois qu’on se prescrit.</p>
<p class="MsoNormal">En ce sens, l’Union européenne est aussi une bonne contrainte pour chacun des pays de l’Union et pour chaque Européen. Elle nous oblige à tenir compte des autres pays dans la définition de nos politiques, elle nous oblige à inventer, à changer nos habitudes, à nous décentrer (la France, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, n’est plus le centre du monde). Il peut parfois nous en coûter d’avoir à renoncer, pour obtenir d’autres avantages, à ce qui nous paraît faire partie de notre identité (avoir à tenir compte de la réglementation européenne dans le secteur de la pêche, par exemple, pour éviter la destruction des stocks de poissons). Mais c’est une bonne contrainte, un peu l’équivalent de celle qu’un individu se donne lorsqu’il arrête de fumer ou lorsqu’il décide de respecter les autres.</p>
<p class="MsoNormal">
<p>Je terminerai en disant que l’Union européenne est notre chance, c&#8217;est-à-dire notre responsabilité, la bonne contrainte que nous devons nous donner pour vivre demain dans un monde meilleur.</p>
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		<title>L&#8217;identité de l&#8217;Europe : nuances et réponses&#8230;</title>
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		<pubDate>Sun, 24 Feb 2008 13:44:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>champeau</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[Europe]]></category>

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		<description><![CDATA[&#160;
Un lecteur attentif et perspicace, juriste de profession, excellent connaisseur de l’Union européenne, Philippe Pouzoulet, m’a fait parvenir, sur fond d’accord avec mon analyse, quelques « nuances », que je résume ci-dessous, en les faisant suivre de quelques commentaires. Un grand merci à Philippe Pouzoulet pour ces critiques qui font avancer le débat.
 
(1) Ph. [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal">&nbsp;</p>
<p class="MsoNormal">Un lecteur attentif et perspicace, juriste de profession, excellent connaisseur de l’Union européenne, Philippe Pouzoulet, m’a fait parvenir, sur fond d’accord avec mon analyse, quelques « nuances », que je résume ci-dessous, en les faisant suivre de quelques commentaires. Un grand merci à Philippe Pouzoulet pour ces critiques qui font avancer le débat.</p>
<p class="MsoNormal"><b><span style="font-weight:normal;"> </span></b></p>
<p class="MsoNormal"><b><span style="font-weight:normal;">(1) </span></b><span>Ph. Pouzoulet estime que j’ai raison de parler d</span><span style="font-weight:normal;">’</span><b><span style="font-weight:normal;">une culture européenne mais</span></b></p>
<p class="MsoListParagraphCxSpFirst" style="margin-left:103.1pt;text-indent:-18pt;line-height:normal;"><!--[if !supportLists]--><span style="font-family:Symbol;"><span>(a) <span style="font-family:'Times New Roman';font-style:normal;font-variant:normal;font-weight:normal;font-size:7pt;line-height:normal;">         </span></span></span><!--[endif]--><b><span